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SWAPS nº 60

vers sommaire

Le contexte

Scènes de la vie de bohême

par Jimmy Kempfer

Les années précédant la Loi de 1970 sont marquées par l'émergence de l'usage de drogues comme affirmation identitaire pour une frange de la jeunesse. Les deux parcours présentés ici tentent de restituer une époque marquée par le désir d'expérimentation et l'accès à de nouveaux produits, mais aussi par des réponses inadaptées et parfois destructrices. Et battent en brèche, au passage, la fameuse théorie de l'escalade.

Fin des années 1960. Après le traumatisme de la seconde guerre mondiale, toutes les générations se sont évertuées à reconstruire un monde économiquement et socialement plus sûr. Mais, parmi ceux qu’on appellera "les enfants gâtés du Baby-Boom", certains rejettent les valeurs "conservatrices" du "vieux monde". La jeunesse manifeste son refus de la "société de consommation" - mais veut bien s’accommoder des avantages de celle des loisirs, et l’usage de drogues devient peu à peu un loisir de transgression et d’affirmation identitaire pour une frange de la jeunesse.

Flirts plus ou moins poussés
Certains y laisseront quelques plumes, pour d’autres ce sera parfois dramatique. Mais, à l’aune du contexte actuel, en ces années insouciantes et fleuries, les "flirts" plus ou moins poussés avec les drogues ne sont, pour la grande majorité des expérimentateurs, que passades et batifolages psychédéliques. Ceux qui aujourd’hui se souviennent, en souriant malicieusement, de leurs mémorables et turbulentes années, se décrivent souvent comme des adolescents tardifs découvrant des horizons d’une luxuriance extraordinaire, somme toute illusoires, mais dont les générations précédentes ignoraient totalement l’existence. Le LSD n’ouvrait-il pas les "portes de la perception" sur des espaces intérieurs insoupçonnés jusqu’alors ? "La révolution sera intérieure", affirme Paul Muller1.

On dit que ceux qui ont vraiment vécu ces années ne peuvent plus s’en rappeler. Swaps en a pourtant retrouvé quelques-uns qui les vécurent plutôt "intensément" et dont les souvenirs sont bien vivaces. Leurs trajectoires pourront paraître tragiques à certains mais les intéressés semblent, paradoxalement, considérer que ce fut simplement leur vie, qu’ils étaient responsables et qu’ils assument. Nous présentons ici les parcours d’Alain et de Nicole, emblématiques de l’époque, qui en restituent l’ambiance.

La trajectoire d’Alain

Issu de la classe moyenne, Alain a 20 ans en 1970. En "fac de socio", il fait une seconde "1re année" qui lui octroie un avantageux statut d’étudiant lui permettant de surseoir au service militaire. Voici un condensé de son histoire : "J’ai commencé à m’intéresser aux drogues vers la fin de l’année 1967. Au lycée, nous sommes un petit groupe de yéyés, fascinés par la culture hippie de San Francisco dont parlent les journaux ou la télé. Sur les tourne-disques Bob Dylan, Jefferson Airplane et les Rolling Stones passent en boucle, même si on n’en comprend pas vraiment les paroles. On sent un formidable vent de liberté, d’éclate. Il faut en être et, pour cela, se laisser pousser les cheveux et "s’adonner aux paradis artificiels" qui, d’ailleurs, ne sont pas faciles à trouver. Enfin, un copain trouve du marocain et nous "branche" sur le carrefour Buci2. Nous ne parlons plus que drogues, musique psychédélique, hindouisme et voyages, et passons fêtes de noël et réveillon sous LSD. L’année 1968 est un tel tourbillon de drogues et de délires que je ne me rappelle quasi plus des fameux "événements de mai", que j’ai pourtant vécus en dilettante. Je ne fous rien en classe mais j’ai mon bac (philo) avec mention, en prenant un acide lors d’un oral."

"Notre activité principale en dehors des filles : trouver de nouvelles drogues (variétés de hachisch, hallucinogènes et surtout amphétamines, assez faciles à obtenir par les médecins ou avec des ordonnances qu’on fait imprimer). Nos vies ressemblent un peu au film "Las Vegas Parano". On fait des "runs" de plusieurs jours aux amphétamines, atteignant des tolérances extrêmes (plusieurs boîtes par jour) avec des descentes très dures amorties par du Mandrax, de l’élixir parégorique et des boulettes d’opium lorsqu’on en trouve, voire de l’alcool. On fume joints et shiloms à longueur de temps. Début 1969, on part au Maroc : Marrakech et Kétama sont les rendez-vous des freaks3. Là-bas, le niveau est international. On trouve plein d’acide, des drogues inconnues en France (DMT, mescaline, STP...) apportées par les Anglo-saxons. Je goûte des trucs déments. Portés par une vague de permissivité, d’expérimentations et de rêves inouïs, nous sommes les nouveaux gentilshommes : jeunes, (souvent) beaux, chevelus... incommensurablement libres. C’est l’effervescence perpétuelle."

Paranos, flippés...
"Mais l’ambiance, au départ assez folklo, change peu à peu. Nous devenons indésirables. De plus en plus d’opiacés, de junkies, de casses de pharmacies, d’arnaques et plus de répression, de délations... On entend parler d’internements en HP4, de peines de prison pour de simples traces de piqûre sur le bras ou parce que la personne a admis fumer du cannabis. Autour de nous, les plus excessifs et/ou les plus fragiles deviennent délirants, paranos, flippés… Trop d’abus d’amphétamines, souvent associés aux acides. L’héroïne, alors, est souvent plus efficace que l’asile pour retrouver un apaisement et un semblant de normalité.

Je fais mon premier shoot d’opium fin 1969 après une semaine sans dormir à Amsterdam sous Pervitin5. Puis c’est l’héroïne de Marseille que certains vont chercher régulièrement dans la cité phocéenne. Nous ne savons pas, à l’époque, qu’on peut sniffer cette drogue. Peu à peu, je commence à préférer nettement le "cheval"6 aux autres produits. L’héroïne confère d’ailleurs un certain statut. C’est "la" drogue par excellence, dangereuse, mythique, et qui entraîne une "vraie" dépendance. Ce qui m’arrive d’ailleurs au bout de quelques mois sans que je cherche vraiment à l’éviter. Je commence à dealer du shit et des acides pour me payer l’héro. J’ai de plus en plus de problèmes d’argent, ce qui conditionne des relations sociales tournant essentiellement autour de l’accès à une "poudre" dont la qualité baisse de plus en plus. C’est l’époque où la French Connection commence à tomber. Des mecs ramènent des pills de morphine du Pakistan, plus efficaces, moins chères mais moins agréables que l’héroïne."

"Je commence à bien connaître toute la pharmacopée opiacée et les combines pour en extraire les principes actifs. Pour tenter de gérer, soulager le manque, décrocher un peu... j’alterne mélanges de codéinés et sédatifs avec l’héro ou la "morph". Je tente quelques médecins qui prescrivent du Palfium ou du Laudanum puis m’opposent une fin de non-recevoir. D’ailleurs, l’immense majorité d’entre eux ne semblent rien comprendre aux drogues. Certains sont sympas mais ont trop peur d’avoir des problèmes avec le conseil de l’Ordre s’ils prescrivent des stupéfiants."

Réveillon au mitard à Fresnes
"Mes parents sont désemparés par mon changement. Pour eux bien sûr, "la drogue" est la pire des calamités. Arrivent mes premières histoires avec la justice. Pour échapper à la prison, je m’engage à tenter une cure à Sainte-Anne. Je me retrouve comateux, abruti de calmants au milieu des fous. Je m’enfuis au bout de deux jours, en manque, complètement sonné par les médocs, me ruant sur tous les médicaments que je trouve chez moi. Je me réveille à l’hôpital, menotté au lit. J’aurais tenté de braquer une pharmacie avec un tesson de bouteille. Je n’en ai aucun souvenir. La veille de noël, un juge paternaliste me condamne à quatre mois pour me sevrer en me disant sincèrement que c’est pour mon bien. Arrivé à Fresnes, c’est l’horreur absolue. D’emblée, on me coupe les cheveux après m’avoir attifé d’un horrible costume en gros drap rugueux. Je me rebelle et me retrouve direct au mitard où je passe les fêtes en manque, et sans chauffage. Je ne vois pas un seul médecin ni le moindre médicament."

"Trois mois après, je sors en pleine forme. Le jour-même, je me fais un shoot d’héroïne chez mes parents. Overdose et réveil aux urgences. Encore six mois de prison. En sortant, je me fais un shoot dans l’heure. Pour me refaire, je deale du shit puis pars aux Indes en stop avec 1500 francs. Je rentre neuf mois plus tard complètement accro, avec 600 pills de "morph" de Peshawar, payées 20 centimes pièce. Jusqu’alors je n’avais jamais dealé de drogues "dures", mais je suis tellement révolté et désabusé par la manière dont on traite les drogués que mes scrupules se diluent comme la morphine dans la cuillère. Pour justifier mon activité, je qualifie le deal d’"acte subversif révolutionnaire" pour, soit-disant, accélérer la destruction de cette société honnie - qui m’a pourtant permis de mener, même drogué, une vie de patachon."

"Rock’n’Roll Life"
Alain ne se rappelle pas avoir jamais entendu parler de la loi de 1970 à l’époque. "Peut-être que les amphétamines étaient plus difficiles à obtenir et le tableau B dans les pharmacies moins bien achalandé...! " Son histoire avec les opiacés durera près d’un quart de siècle et lui vaudra une hépatite, quelques années d’alcoolisme, une dizaine de cures infructueuses, plusieurs séjours en prison et en HP. Mais il souligne avec verve les longues escapades en Thaïlande où l’héroïne était pure et bon marché (sans parler des filles, jolies et pas farouches). Quand la drogue ramenée était épuisée (et souvent les flics pas loin), une mise au vert de quelques mois dans une communauté ou chez des amis non junkies à la campagne et un sevrage plus ou moins radical permettaient de se requinquer. Une vie qu’il qualifie de "rock’n’roll". Il a décroché peu à peu dans les années 1990 grâce à "une maturité un peu tardive", son boulot d’informaticien, au soutien de sa famille - et un peu de méthadone. Aujourd’hui, c’est un père et grand-père comblé. Il estime qu’il n’a pas de séquelles sérieuses et ajoute qu’il a toujours travaillé depuis son mariage en 1977.

La trajectoire de Nicole

En 1966, Nicole a 17 ans. Ses parents sont divorcés. Elle quitte son Berry natal pour rejoindre sa mère, remariée, à Paris. "J’arrive au lycée où je ne connais personne, puis me lie peu à peu avec un groupe de "yéyés" aux cheveux longs qui sont les seuls à m’accepter, mais je suis assez paumée. Ma toute première expérience avec la drogue est une injection d’amphétamine, subtilisée par un copain à son père, médecin. C’est une révélation. Je découvre la panacée qui enlève toute timidité et m’ouvre à la découverte des autres, notamment au travers d’une sexualité débridée. On a plein d’amphés mais aussi des barbituriques pour gérer la descente. Ma mère ne remarque rien jusqu’à ce que je tombe enceinte. Une catastrophe, avec ses insupportables conséquences : avortement, culpabilisation, surveillance permanente et privation totale de liberté. Intolérable après ce que j’ai vécu."

"Je commence à fuguer, ne vais plus au lycée, zone au quartier latin, fume mes premiers joints, goûte tout ce qu’on me propose et me retrouve souvent dans des états pas possibles, avec toutes les conséquences que cela peut entraîner. Mon beau-père craque et, un jour, me balance à la police. Grâce à ses relations, je me retrouve plusieurs fois en HP pour "désintoxication" de "la" drogue, bien que je ne sois pas du tout accro. Le régime est carcéral et le personnel, psychorigide, ne comprend rien aux drogues. Ce sont des séjours infantilisants de plusieurs semaines, avec traitements aux neuroleptiques en compagnie des vrais fous. En 1970, enfin majeure7, je traîne avec les zonards de Saint-Michel. La plupart sont des grands paumés. D’autres, amoraux et violents, justifient leurs actes en accusant systématiquement la "société". Amphétamines, opiacés et barbituriques, souvent issus de "casses" de pharmacies, sont faciles à trouver et bon marché. Mélangés, surtout avec de l’alcool, ils causent parfois des overdoses."

La théorie de l’escalade
"Nous sommes quelques-uns à avoir naïvement intégré la théorie de l’escalade - passer progressivement, étape par étape, du cannabis à l’héroïne, via les hallucinogènes - comme un processus normal, inéluctable. J’ai hâte de devenir enfin une "vraie" droguée. Je guette les symptômes du manque et jubile quand je réalise, après quelques semaines d’héroïne, que je suis enfin vraiment (un peu) accro. Je m’empresse de l’annoncer à mes parents et aux psychiatres avec une certaine exultation... Je tente plusieurs fois de partir en Inde sans jamais arriver plus loin qu’Istanbul. Après une sévère jaunisse et un rapatriement sanitaire je me calme un peu puis je pars, en 1971, zoner quelques années à Amsterdam. Je reviens à Paris dans un état lamentable, complètement accro au "brown"
8 !"

Encore quelques années de galère et Nicole partira décrocher au "Patriarche"9. Elle y reste trois ans puis fait des études d’infirmière. Aujourd’hui mariée, elle se prépare à une retraite qu’elle espère très active. Elle n’a pas touché une "drogue" depuis plus de vingt ans. Son plus grand regret : ne pas avoir eu d’enfants.

Ce sont les amphétamines qui ont fait le lit de l’héroïne
Ces deux trajectoires, sans prétendre être représentatives, témoignent néanmoins combien une répression inconsidérée peut avoir des conséquences dramatiques. Les peines de prison pour simple usage et les internements en HP sont vécus comme des injustices entraînant révolte, haine du système et parfois surenchère d’autodestruction.

Par ailleurs, face à l’évocation de la fameuse "théorie de l’escalade", prétendant que le cannabis est un marchepied menant à l’héroïne, Alain et Nicole ainsi que d’autres acteurs de cette période insistent sur les conséquences de l’abus massif et continu des amphétamines. Très disponibles à cette époque, ces produits ont rapidement induit une "alternative obligée" vers des sédatifs majeurs comme les barbituriques et les morphiniques pour "gérer" la descente. Tous déplorent que ces aspects, pourtant évidents à leurs yeux, n’aient jamais été considérés à leur juste mesure par les chercheurs et spécialistes des drogues.

Merci à Alain, Nicole, Yves, Sylvie, Malika, Jean-Luc... et tous ceux qui ont évoqué pour moi ces années bien qu’ils n’étaient plus censés s’en rappeler, vu l’intensité avec laquelle ils les ont vécues.


Quand les médias et l’édition s’emballent....

"Une menace pour la nation tout entière"

Extrait de l’intervention de Pierre Mazeaud à l’Assemblée nationale, le 25 octobre 1969 : "Les affaires de drogue sont quatre fois plus nombreuses qu’en 1965 et concernent pour 30% des jeunes de moins de 21 ans, pour 9% des jeunes de moins de 18 ans : pour 100 drogués dans la population totale voici quatre ans, il y a aujourd’hui 120 drogués parmi les jeunes de moins de 21 ans dont 36 de moins de 18 ans. Cette progression constitue pour l’avenir de la nation tout entière une menace très grave contre laquelle il faut mettre en garde l’opinion et mobiliser tous les moyens de l’Etat. En premier lieu, il est urgent d’informer l’opinion et particulièrement la jeunesse elle-même contre les dangers de la drogue : l’ORTF doit consacrer des émissions, les unes médicales, les autres sociales, à ce fléau ; l’école doit traiter ce problème au seuil des classes adolescentes ; la responsabilité des parents doit être enseignée et, éventuellement, sanctionnée.

En second lieu, il faut adapter notre législation au caractère nouveau que prend le marché des stupéfiants par suite de la plus grande indépendance des jeunes et de la baisse des prix de certaines drogues. (...) Les sanctions doivent être aggravées (...) et la complicité des parents recherchée et sanctionnée chaque fois qu’informés des pratiques interdites de leurs enfants, ils n’auront pas assumé avec toute la conviction possible leur devoir de parents."

Juriste de formation, Pierre Mazeaud était député des Hauts-de-Seine en 1969. Il deviendra président du Conseil constitutionnel. Cet édifiant document, révélateur d’une époque si proche et pourtant bien éloignée des conceptions actuelles, est consultable sur internet : http://archives.assemblee-nationale.fr/4/cri/1969-1970-ordinaire1/015.pdf



1 Paul Muller, Le livre rose des hippies, Union générale d’édition, 1968
2 Haut lieu parisien entre Saint-Germain des Prés et Saint-Michel, très fréquenté à l’époque.
3 Appellation commune pour désigner ceux qui s’apparentent à la "contre-culture" et de la mouvance "underground" des années 1970.
4 Hôpital psychiatrique.
5 Méthamphétamine allemande, qui désigne ici une méthamphétamine clandestine en poudre vendue à l’époque.
6 Désigne souvent l’héroïne à l’époque. Inspiré du "Horse" américain en référence au H de héroïne.
7 La majorité est encore à 21 ans.
8 Brown Sugar. Héroïne marron, généralement de basse qualité.
9 Vaste dispositif thérapeutique communautaire pour toxicomanes, très connu durant les années 1970-1980. Souvent controversé, suite à certains abus et dérives, le Patriarche a accueilli et aidé des milliers d’usagers de drogues, dont de nombreux malades du sida au début de l’épidémie. Le dispositif existe encore dans certains pays sous le nom de Dianova.