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SWAPS nº 59

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Commentaire

Héroïne : "ce que l'on sait c'est qu'on ne sait rien"

par Fabrice Olivet / Asud

 

L'enquête de l'OFDT consacrée à la "composition de l'héroïne et savoirs des usagers" présentée dans les pages précédentes a bousculé quelques certitudes de l'Autosupport des usagers de drogues (Asud). Confrontation de points de vue et réactions.

 

Comment expliquer l’étrange sentiment de frustration qui s’empare d’un "usager-expert" à la lecture de l’excellent travail réalisé par Emmanuel Lahaie, Agnès Cadet-Taïrou et ÉEric Jansen sur la "composition de l’héroïne et connaissance des usagers" dans le cadre du projet Sintes de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) ?

Ce document, le premier du genre à notre connaissance, est pourtant situé au coeur du périmètre éthique qui caractérise le travail d’Asud. Rendons grâce à l’OFDT d’avoir ouvert l’espace de la recherche à une dimension toujours exclue du discours public sur les politiques de drogues : l’instance technique, le savoir du consommateur et son rôle de client. Une telle approche défend l’idée que les usagers sont mus par des codes, des intérêts, des intuitions qui, malgré l’impérieuse nécessité du secret, répondent à des besoins rationnels. Ces éléments peuvent donc être analysés, et surtout problématisés. Un tel document est passionnant pour quiconque connaît la scène des drogues de l’intérieur. C’est enfin l’occasion de confronter un savoir "profane", constitué d’impressions, de faits rapportés ou constatés de manière subjective, avec une véritable enquête qui classe, systématise et interprète selon une grille explicite.

L’étude se présente en deux parties, l’une sur la composition de l’héroïne vendue au détail, l’autre sur le savoir que les usagers sont susceptibles de mobiliser à propos de ces échantillons.

Que nous apprennent les résultats ? Quelques éléments viennent confirmer nos présupposés. Par exemple l’idée que la prohibition brouille un certain nombre de cartes habituellement détenues par les consommateurs pour présumer de la qualité d’un produit, à commencer par les prix. Même si une lointaine corrélation existe entre l’offre et la demande, le prix de l’héroïne au détail n’obéit que partiellement aux règles économiques classiques. Sur ce point, les informations de l’OFDT corroborent celles des usagers que nous connaissons à Asud. Une intensification des activités policières peut avoir comme conséquence la mise sur le marché de drogue d’encore moins bonne qualité à des tarifs... prohibitifs. A l’inverse, des prix à la baisse peuvent concerner une "dope" fortement dosée soit du fait de l’ignorance du revendeur, soit au contraire à cause de sa grande expérience des méthodes de "dumping".

La "carotte" ou la "bombe"
Au chapitre des découvertes et des surprises, trois points viennent écorner nos présupposés sur les mérites de l’expérimentation et du savoir en matière de réduction des risques, trois points qui contribuent au malaise de l’usager-expert.

Il y a tout d’abord la faible teneur en héroïne des échantillons, ce qui est une demi-surprise, mais surtout la quasi-incapacité des usagers à recueillir des indices prédictifs de la qualité des produits qui leur sont proposés, et enfin leur surprenante ignorance de la réalité des effets opiacés. Tout cela est fort bien détaillé. Alors, d’où vient cette gêne qui perdure au fur et à mesure que l’on tourne les pages ?

D’abord, une critique de méthode. Les collecteurs Sintes sont des spécialistes du champ. Leur conscience professionnelle n’est évidemment pas à remettre en cause. Néanmoins, il est à craindre que leur niveau d’efficacité dans la traque des produits fortement dosés soit en moyenne toujours inférieure aux stratégies mises en place par des consommateurs d’héroïne à la recherche d’un "bon plan". Il est même possible que l’appât du gain conduise certains fournisseurs peu scrupuleux à recycler contre le "bon argent" de Sintes une proportion non négligeable de mauvaise dope. Du point de vue de la méthode, les deux extrêmes ne peuvent s’annuler : il est à la portée de n’importe qui de se procurer une "carotte", alors que la traque de la "bombe" fortement dosée en alcaloïdes nécessite forcément un niveau d’insertion supérieur dans l’univers de l’usage.

Interroger la méthode
Passons au deuxième point faible, une certaine naïveté dans l’interprétation des données brutes, par exemple la page 15 nous indique que les vomissements sont déclarés "effets secondaires gênants" par certains, alors que d’autres les mentionnent comme "signe d’héroïne de bonne qualité", la conclusion étant que "la perception des effets secondaires varie selon les usagers".

Tout usager d’héroïne un peu expérimenté peut vous parler de cette curieuse sensation aux limites de l’agréable qui consiste à régurgiter des aliments aussi simplement que l’on allume une clope. Cette manifestation très spécifique est un signe authentique du produit d’exception. Il serait surprenant que cette sensation "classique" puissent être confondue avec le non moins caractéristique dérèglement stomacal, à causes multiples (mélanges alcool, indigestion, produit de coupe...). Bref, loin d’être le signe d’une "variation" de l’expertise des usagers, cette mention dénote plutôt la nécessité de progresser dans l’analyse des données brutes qu’il est plus facile de rationaliser dès lors que l’on a un minimum d’expérience des effets de l’héroïne.

Enfin, le troisième point contredit le simple bon sens : les pages 27 et 28 nous expliquent que ni l’ancienneté de l’usage, ni le mode de consommation, ni le contexte d’achat ne prédisposent à connaître les aptitudes d’un consommateur à déterminer le degré de pureté de la substance qu’il vient d’absorber. En clair, selon l’enquête, un vieux junkie, avec vingt ans de "fix" au compteur, qui vient de s’injecter une dose achetée à son dealer habituel, n’est pas plus capable de reconnaître l’effet des opiacés qu’un néophyte faisant son troisième sniff...

Lorsque l’on arrive à un tel niveau d’inintelligibilité, validé par les résultats d’une enquête sérieuse, il convient sans doute d’inverser le logiciel et d’interroger la méthode plutôt que les résultats.

Promouvoir un savoir institutionnel
Il faut donc s’interroger sur la finalité du document. Principalement destiné à des professionnels du champ, l’ouvrage perd en intérêt effectif. Une recherche-action réalisée au profit des compétences des usagers de drogues aurait eu le mérite d’affiner encore la connaissance des codes tout en produisant un outil expérimental utilisable sur le terrain.

La tendance naturelle de cette enquête est au contraire de promouvoir un savoir institutionnel qui s’opposerait à des croyances ou des représentations non scientifiques issues du monde de l’usage. L’ensemble est censé gagner en crédibilité dès que l’on a prouvé que les usagers de drogues se complaisent dans des lieux communs ou des mythes conservateurs, ce qui est d’ailleurs souvent le cas. Mais cette perspective finit par générer une orientation générale du propos assez défavorable à la capacité des usagers à mobiliser leurs ressources culturelles pour réduire les risques ou obtenir un produit plus euphorisant.

Les conclusions générales vont dans le sens d’un renforcement de l’image d’un usager irrationnel qui ne connaît pas les substances qu’il consomme, se trompe grossièrement sur les teneurs en héroïne, y compris lorsqu’il est expérimenté, et se montre même incapable de différencier les opiacés d’un mélange vierge de principe actif. Or, même si ces commentaires sont nourris par des faits avérés, ils ne pourraient s’appliquer à un autre groupe de consommateurs moins marqués de présupposés idéologiques. Imaginons une enquête sur les buveurs de vin, incluant quelques amateurs éclairés, qui aboutirait au résultat que le groupe confond un bon cru et une eau minérale gazeuse lors des "blind tests". La conclusion tomberait d’elle-même : l’échantillon n’est pas représentatif !

Des compétences difficiles à cerner
Il semble que les auteurs aient eu conscience que quelque chose manquait. Quelque chose qui est pourtant fondamental pour comprendre la manière dont les acteurs de la scène des drogues communiquent entre eux, établissent des hiérarchies ou réagissent au contexte pour ressentir la peur ou la confiance. Ce quelque chose est peut-être même le facteur le plus décisif quand il s’agit de naviguer sur cette mer démontée qui s’appelle "marché des drogues illicites". Il s’agit de la somme de toutes les informations glanées au cours de centaines de transactions, de flux d’adrénaline, de supputations sur les risques.

Des compétences sans doute encore difficiles à cerner par une grille référentielle et surtout impossibles à glisser dans l’escarcelle des collecteurs. Ce sont sans doute les limites de la méthode - mais comme toutes les limites, elles indiquent la frontière qu’il faut savoir franchir un jour.