Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 59

vers sommaire

 

Enquête

Héroïne : décalage entre pureté réelle et pureté estimée par les usagers

par Emmanuel Lahaie / Coordination nationale Sintes (OFDT)

 

L'enquête Sintes-héroïne pilotée par l'OFDT apporte des enseignements précieux sur les différences entre estimations des consommateurs et composition réelle du produit.

 

Cet article est issu du rapport OFDT exploitant les données de l’enquête nationale Sintes-héroïne réalisée entre mars 2007 et juin 2008. Le principe de ces enquêtes, coordonnées par l’OFDT, consiste en la collecte d’échantillons par les acteurs du champ socio-sanitaire directement auprès des consommateurs, afin d’en analyser la composition en laboratoire. Le produit devait avoir été consommé en partie par l’usager. Ces collectes sont accompagnées d’une interview guidée par un questionnaire élaboré spécifiquement pour l’étude.

Cette méthodologie, unique en Europe, permet de confronter la composition réelle d’un produit avec des informations contextuelles fournies par l’usager. L’enquête repose sur 369 échantillons accompagnés d’un questionnaire, recueillis dans neuf régions de France métropolitaine (Aquitaine, Bretagne, Bourgogne, Ile-de-France, Lorraine, Midi-Pyrénées, Nord-Pas-de-Calais, Provence-Alpes-Côte d’Azur et Rhône-Alpes).

Une pureté moyenne de 7,1%
Toutes les héroïnes collectées étaient de l’héroïne base, souvent dénommée "héroïne brune" malgré des teintes allant du blanc cassé au brun foncé. Cette forme doit subir une étape d’acidification afin de pouvoir être injectée contrairement à l’héroïne chlorhydrate (ou "héroïne blanche") qui est soluble dans l’eau, souvent de grande pureté mais très rare en France1.

Sur l’ensemble des 369 échantillons collectés, la pureté moyenne en héroïne est égale à 7,1%. Elle est extrêmement variable d’un échantillon à l’autre. Le taux médian (moins influencé par les valeurs extrêmes que la moyenne) est égal à 5%. Cela signifie que la moitié des échantillons collectés présentaient une pureté en héroïne inférieure à 5%.

Le graphique 1 présente la répartition des échantillons dans les différentes classes de pureté en héroïne.

Caféine, paracétamol… et quelques surprises
Le produit de coupe caractéristique de l’héroïne (lire aussi l'article "Usage-revente : le long chemin" dans ce numéro), l’association caféine-paracétamol, est présent dans 9 poudres collectées sur 10 et représente en moyenne 60% de la masse d’un échantillon d’héroïne (paracétamol 41% et caféine 20%). Le reste d’un échantillon moyen est composé de substances habituellement utilisées dans les drogues illicites et licites (dits "excipients") comme les sucres (manitol, lactose) et les substances inertes minérales (talc).

Les "impuretés", molécules produites lors de la fabrication d’héroïne à partir de l’opium2, sont identifiées dans 8 poudres sur 10. Elles sont toutes en quantités tellement négligeables qu’elles n’induisent pas d’effet psychoactif supplémentaire.

Un autre produit pharmacologiquement actif, ajouté après le processus naturel de fabrication de l’héroïne, a été identifié dans 18 échantillons (5% des échantillons). Des molécules psychoactives comme la kétamine, la cocaïne, l’amphétamine ont été identifiées mais le plus souvent à l’état de trace3. L’exception est un échantillon contenant 1% d’héroïne et 7% d’amphétamine, où l’usager suspectait la présence de "haschish".

Les autres substances identifiées sont des principes actifs de médicaments comme la phénacétine4 dans 4 échantillons collectés, l’ibuprofène5 dans deux échantillons, le dextropropoxyphène6, le piracétam7, la chloroquine8 et la venlafaxine9, pour chacun d’entre eux dans un échantillon. La quantité de ces substances dans les échantillons n’a pas été renseignée par les laboratoires au moment de l’enquête. Parmi ces 18 usagers ayant consommé ces produits, trois se sont plaint de douleurs au niveau du point d’injection alors que leur échantillon contenait de la phénacétine, et un usager s’est plaint de sensations inhabituelles lors du sniff de son produit où l’analyse a identifié un mélange de chloroquine (30%), de venlafaxine ainsi que de 1,5% d’héroïne. Les autres usagers n’ont pas rapporté d’effets inhabituels, ni d’impression d’avoir consommé une substance de qualité inférieure.

Le prix n’est pas une garantie
Le prix moyen du gramme d’héroïne acheté par les usagers ayant cédé un échantillon est égal à 41 euros (IC 95% [39.7 ; 43.2]) avec un minimum de 5 euros et un maximum de 81 euros.

Il dépend principalement de la quantité achetée et suit en cela le principe d’économie d’échelle qui s’applique à l’héroïne comme à tout autre produit de consommation. Le prix du gramme diminue de moitié (48 euros à 24 euros) lorsque la quantité achetée passe de un à dix grammes et plus.

Le prix varie également selon la région où l’héroïne a été recueillie. C’est à Lille que le gramme d’héroïne est le moins cher (29 euros en moyenne) alors que la concentration moyenne en héroïne y est la plus forte (8,4%). Le prix du gramme est le plus élevé à Marseille (52 euros) pour une concentration moyenne en héroïne égale à 6,8%. Le rapport prix/pureté est plus élevé dans les villes du Sud que du Nord de la France (Metz, Lille et Paris) où l’héroïne est "meilleur marché". Ceci peut s’expliquer par le fait que la majorité de l’héroïne à destination de la France transite par les Pays-Bas puis par la frontière franco-belge.

En revanche, il n’existe pas de corrélation sur l’ensemble des échantillons collectés entre le prix et la pureté de l’héroïne. Un prix d’achat élevé au détail n’est pas le garant d’une forte pureté.

Une pureté nettement surestimée
Si l’aspect extérieur d’une poudre d’héroïne n’est pas prédictif de sa composition, on peut se demander si les usagers utilisent un autre moyen pour quantifier (pourcentage) ou donner un ordre de grandeur (faible, moyen ou fort) à la pureté de leur échantillon.

A la question "Selon vous, votre échantillon est-il faiblement, moyennement ou fortement dosé ?", les 15 usagers qui avaient estimé leur échantillon faiblement dosé évaluaient sa pureté moyenne à 10,1%. Ceux qui l’avaient estimé moyennement dosé l’ont, en moyenne, évalué à 21,3% et ceux qui l’avaient jugé fortement dosé l’évaluaient à 38,7%. L’estimation moyenne est donc de 22%.

Ce chiffre est à comparer avec le taux moyen de pureté calculé sur la totalité des échantillons de l’enquête (7,1%), qui serait probablement considéré comme très faible par les usagers.

Le tableau 1 rappelle ce décalage entre la teneur estimée (en pourcentage) par les usagers et les teneurs réelles. On constate également une faible discrimination par les usagers entre les héroïnes de faible et moyenne pureté (5,6% et 6,4%). A l’inverse, l’augmentation de la teneur réelle à 10,3% montre une tendance à identifier les "fortes" teneurs.

Il faut toutefois remarquer que ces puretés sont des moyennes. Il y a en effet beaucoup de disparités (représentées par l’intervalle dans la colonne de droite). Par exemple, pour tous les échantillons collectés et dont l’analyse a quantifié la teneur en héroïne à 5% exactement (n=20 usagers), 6 usagers l’avaient considéré comme de "faible teneur" en héroïne, 8 comme de "moyenne teneur" et 6 comme "de forte teneur".

On peut déduire de ces deux observations que les usagers inclus dans l’enquête estiment chacun de manière très différente une héroïne pourtant de même qualité. Toutefois, ils ont tendance à s’accorder quand celle-ci est plus concentrée. C’est d’ailleurs le seul facteur (l’augmentation de la pureté) qui soit ressorti des modèles mathématiques (modèles logistiques développés dans le rapport) comme augmentant la probabilité de bien estimer la pureté. D’autres facteurs - nombre d’années d’expérience du produit, fréquence de consommation, prix vendu au gramme - n’aident pas les usagers de l’enquête à bien estimer la pureté de leur échantillon, quelle que soit la manière dont on définit "une bonne estimation de la pureté de son échantillon".

Tableau 1. Teneur estimée en héroïne (classe et pourcentage)
et teneur réellement présente (analysée en laboratoire)

teneur estimée
(en classes)

teneur moyenne
estimée

teneur
analysée

intervalle
[1er au 3e quartile]

faible

10,1%

5,6%

[1,5% ; 7%]

moyenne

21,3%

6,4%

[1% ; 9%]

forte

38,7%

10,3%

[2% ; 14%]

total

22,4%

7,1%

[1% ; 14%]

source : Enquête Sintes - Observation héroïne 2007-2008 (n=367 répondants), OFDT

Questions et perspectives
L’estimation de la pureté d’une héroïne dépend de nombreux facteurs. Il en est de même pour son prix qui, comme on l’a vu, ne dépend pas uniquement de la pureté. Une enquête Sintes est en préparation afin d’obtenir plus d’informations sur les aspects extérieurs que certains usagers utilisent pour définir, reconnaître ou juste parler d’un échantillon d’héroïne (couleur, consistance, etc.). Il serait aussi intéressant de recueillir des éléments sur la durée et le lien de connaissance entre l’acheteur et le revendeur, les circonstances d’achat (lieu, nombre d’intermédiaires) et de consommations (seul ou avec des amis). Ces questions aideraient à mieux appréhender la question du prix et de la pureté ainsi que les facteurs associés à la part de subjectivité et de fantasme10 que suscite l’héroïne en particulier.

Des taux très disparates
La pureté en héroïne peut aller d’un échantillon à l’autre de 0% à 60% dans la même ville, au cours du même mois. Cet aspect constitue un élément majeur en termes de santé publique. En effet, un usager habitué à une poudre faiblement dosée s’expose à des risques accrus de surdose avec une héroïne fortement dosée s’il est mal informé sur sa teneur et s’il n’est pas sensibilisé aux pratiques de réduction des risques (qui préconisent qu’une première prise d’un nouveau produit doit se faire toujours en faible quantité, par inhalation ou "sniff" et jamais seul).

Surestimation et alertes sanitaires
On notera que le niveau de surestimation des teneurs en héroïne de la part des usagers peut soulever des interrogations sur la perception des messages d’alerte sous forme de communiqué de presse après un cas de surdose. La prudence est de mise lorsque la concentration en héroïne est mentionnée. Quelle perception en a un usager considérant une concentration de 22% comme "moyenne" ? En général, les professionnels travaillant dans les structures d’accueil pour toxicomanes connaissent la teneur moyenne de l’héroïne et sont donc à même d’informer leur file active. Mais qu’en est-il des usagers qui ne fréquentent ni Caarud ni CSST ?



1 Cadet-Taïrou A et al., "Phénomènes émergents liés aux drogues. Rapport Trend. Edition 2006/2007", OFDT, 2008
2 Papavérine, morphine, 6 mono acétyl-morphine, méconine, noscapine, thébaol, hydrocarnitine, etc.
3 Quantités extrêmement faibles du produit. Cela pourrait être dû à une souillure accidentelle pendant la manipulation de plusieurs produits en même temps, avant ou pendant la collecte.
4 antalgique/antipyrétique plutôt utilisé habituellement comme produit de coupe de la cocaïne. Retiré du marché en France en raison d’une possibilité d’effets indésirables majeurs en cas d’usage fréquent.
5 anti-inflamatoire, principe actif de l’Advil®
6 dérivé opioïde identitifé dans une poudre contenant également 29% de paracétamol (réunissant donc les deux composés du Di-antalvic®, un antalgique interdit depuis 2009)
7 oxygénateur cérébral et psychostimulant, principe actif des spécialités Gabacet® et Nootropyl®
8 antipaludéen, principe actif de la Nivaquine®
9 L’effexor® est un antidépresseur de la famille des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine
10 Comber R., "The adulteration of illicit drugs with dangerous substances – the discovery of a "myth"", Contemporary Drug Problem, 1997, 24, 239-271