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SWAPS nº 58

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La cocaïne au travail

Témoignages de travailleurs consommateurs de cocaïne

par Astrid Fontaine, ethnologue, association Laboratoire de recherche en sciences humaines LRSH (Bagnolet)

J’ai travaillé plusieurs années sur les usages de drogues en milieu festif techno, pour Médecins du monde et l’OFDT, auprès de jeunes usagers attachés à un mouvement contestataire. J’ai publié en 2006 un livre, Double vie, les drogues et le travail, issu de deux études financées et publiées par l’OFDT entre 2001 et 2003, qui porte sur les usagers de drogues intégrés à un milieu professionnel.

Le contexte a beaucoup évolué depuis la parution de ce livre. Je propose dans cette présentation les témoignages des premiers concernés : les usagers de drogues qui travaillent.

Comme le dit Albert Ogien dans la préface de mon livre, "la sociologie nous apprend une chose plutôt désespérante : démontrer que l’usage de drogues ne provoque pas les ravages qu’il est censé provoquer, c’est produire une connaissance inutile".

En effet, il est communément admis d’associer la drogue et toute personne qui en consomme à quatre caractéristiques liées entre elles : l’animalité, l’immoralité, l’irresponsabilité et la déchéance. C’est ce qui fait sans doute que l’on tend à juger de la gravité du phénomène à l’aune des cas les plus tragiques, en feignant d’ignorer qu’ils sont pourtant les plus rares.

Lorsque l’on prend le temps d’écouter les usagers intégrés à un milieu professionnel, l’on s’aperçoit qu’en fait, la drogue est avant tout une forme d’expérience, et que cette expérience varie selon les circonstances : elle peut tout aussi bien être élaborée, apaisante, douloureuse, plaisante, non problématique, dégradante, banale ou lassante.

Ces témoignages nous montrent que, dans la mesure où l’usage de drogue peut être une conduite régulière et étroitement contrôlée, la dépendance n’est ni un destin ni un état pathologique conduisant forcément à la marginalité et à la mort.

Trouver l’équilibre
Yves - 30 ans - chargé de production TV - ancien alcoolo-dépendant - sevrage sans aide extérieure - usage quotidien de cannabis - usage mensuel de cocaïne en contexte festif

"Le cannabis est pour moi une nécessité. Je pourrais vivre sans, mais ça ne m’intéresse pas et ça ne gène personne que je vive avec. (...) J’ai suffisamment de stress et je suis concentré toute la journée sur un boulot qui est une chance, que j’ai voulu pendant longtemps, que j’ai maintenant, et que je ne veux pas perdre. Je suis tellement appliqué à ne pas retomber dans tout ce que j’ai pu vivre, que le soir, j’ai besoin de souffler. Il y a des gens qui, en rentrant du travail, boivent une bière devant la télé ou prennent un petit Lexomil. Moi j’ai arrêté de boire et j’ai besoin de fumer mon joint le soir. A ce moment-là, j’ai l’impression de tout relâcher d’un seul coup."

Des usagers qui travaillent ou des salariés qui se droguent ?
Sébastien - 38 ans - directeur informatique - usage quotidien d’héroïne pendant 8 ans en contexte privé - sevrage sans aide extérieure et sans arrêter de travailler - usage hebdomadaire de cocaïne, d’alcool et d’ecstasy en contexte festif

"Je travaille depuis quinze ans, je ne me suis jamais arrêté de travailler, pas même pour un arrêt maladie. Je suis plutôt un drogué du week-end, dans des ambiances festives, quand je sors. Je fume un joint tous les soirs. Je ne consomme jamais sur mon lieu de travail. (...) Il faut que je sois opérationnel du matin au soir toute la semaine donc ça me cadre vraiment.
Je me sens complètement intégré socialement, je me sens citoyen. En même temps je sais que je suis un peu en marge par rapport à la drogue, ça reste quand même interdit dans notre société, mais, par rapport aux gens normaux, je me considère complètement égal à eux. Je ne suis pas revendicatif et contestataire, je suis plutôt à me dire : "bon, la vie est comme ça, autant prendre les bons côtés de ce qu’il y a et puis voilà"."

Les effets des produits socialement acceptés ?
Henri - 36 ans - journaliste TV - usage quotidien de cocaïne, d’alcool et de cannabis en contexte festif et professionnel - usage régulier d’ecstasy, héroïne, divers médicaments

"Je suis une sorte de bobo, qui gagne à peu près correctement sa vie, qui assure quand même, qui s’occupe de son fils alors qu’il a un travail un peu prenant, qui est bien dans son boulot. J’ai choisi un environnement où il est possible de se droguer. J’ai des horaires un peu plus souples que les autres ; je me réveille parfois plus tard le matin donc ça me permet de me déchirer un peu plus. Et l’alcoolisme mondain est totalement intégré, je suis effectivement face à des gens qui sont un peu plus ouverts que la moyenne, même si tu restes dans l’hypocrisie. Pour moi la drogue et le travail sont associés en permanence. Je l’assume, j’ai choisi mon métier en fonction de ça. Je ne m’en suis jamais caché, je n’ai pas de problème avec les drogues, j’en prends. Les drogues c’est artificiel, ce n’est pas sain, mais je ne suis pas quelqu’un de sain de toute façon."

Les drogues comme outil d’intégration
Tristan - 40 ans - fonctionnaire dans une institution répressive - usage quotidien de cannabis, d’alcool, de médicaments (Xanax) - usage occasionnel de cocaïne, d’ecstasy, de LSD en contexte festif

"J’arrive au travail à 7h30 le matin, c’est un choix personnel. Je pourrais commencer à 10 heures si je voulais. Je prends trois quarts d’heure de pause à midi et je pars à 16h, ça me permet de gagner du temps dans ma vie privée. Je fume avant de partir travailler, c’est ce qui me permet de tenir aujourd’hui. Ça me permet d’être assidu et sociable, intégré. C’est totalement ce qui m’intègre. On demandait à Burroughs pourquoi il se droguait et il disait : "Si je ne le faisais pas, je ne pourrais pas lacer mes chaussures le matin." Je pense que si je ne fumais pas le matin tout me deviendrait insupportable, totalement insupportable... Mais sans chercher de justification, tu peux simplement prendre du plaisir à le faire, plein de gens prennent des médicaments, la France se situe parmi les plus gros consommateurs d’Europe.
J’ai vu ma mère prendre des amphétamines, les amphétamines sont arrivées dans mon foyer par l’ordonnance qu’avait prescrit le médecin à ma mère pour qu’elle maigrisse. La drogue était diffusée, c’était dans l’armoire à pharmacie de chez mes parents."

Avoir une vie sociale en dehors du travail, supporter la pression...
Franck - 32 ans - ingénieur dans le bâtiment - usage quotidien de cannabis - usage hebdomadaire de cocaïne et d’ecstasy en contexte festif

"Officiellement je suis aux 35 heures, j’ai une dizaine de jours de RTT, mais en réalité je travaille entre 60 et 70 heures par semaine. Si les affaires ne sont pas bonnes, si tu perds de l’argent c’est grave. C’est un secteur hyper concurrentiel donc on est vraiment limite. Je ne peux pas me planter. Les drogues ça représente un bon moteur pour rigoler et faire la fête, c’est déjà pas mal et je crois que c’est le plus important. Le vendredi quand tu sors d’une grosse semaine de travail, c’est appréciable d’avoir un petit remontant. Je n’ai pas spécialement l’impression de vivre dans la transgression. Si je travaille 280 heures et que je me défonce 24 heures, en exagérant, finalement la drogue ne représente qu’une petite partie de ma vie."

Travailler pour être "comme tout le monde"
Lou - 39 ans - visiteuse médicale - usage quotidien d’amphétamines en contexte professionnel (coupe-faim qu’elle proposait aux médecins généralistes) qui a induit un usage quotidien de cocaïne pendant deux ans en contexte festif et professionnel - usage occasionnel de cocaïne et d’ecstasy en contexte festif

"Je ne suis pas bien quand je suis au chômage, je le vis très mal, psychologiquement c’est atroce. J’ai besoin d’avoir un cadre, de travailler, d’être comme tout le monde. Au départ j’aimais faire la fête, avoir des amis autour de moi et puis vers la fin je la prenais toute seule et je ne voulais plus voir personne. Je me suis complètement renfermée avec elle. Ce qui m’a fait arrêter, c’est que ça me faisait penser un peu à Laura Palmer dans le film Twin Peaks.
Je vais prendre de moins en moins de drogues, j’en ai de moins en moins envie. Les dernières expériences que j’ai eu m’ont plutôt déçue et je pense que je vais arriver à un stade où je vais arrêter complètement. Il y a des moments où je préfère encore boire six Pastis, je m’amuse autant. C’est la maturité, c’est l’âge aussi."

Mieux affronter le succès professionnel
Armand - 49 ans - marchand d’art - usage quotidien de cocaïne pendant quatre ans en contexte festif et professionnel - suivi d’un usage quotidien de Lexomil

"Je n’étais pas lié au monde de la drogue, ça ne m’intéresse pas. J’ai été lié à des amis qui ont pu en prendre aussi, pour des raisons peut-être proches des miennes, mais ce n’est pas le milieu de la drogue ça, c’est un milieu périphérique, plus secret, plus caché, plus intimiste. Je crois que la drogue vient avec un certain succès, elle vient avec la peur de ce succès, la peur d’être dépassé. Pour tout dire quand j’ai commencé la cocaïne, je ne m’attendais vraiment pas à ce que ça prenne une telle ampleur. Tout ça est venu parce qu’il y a eu un intérêt croissant pour l’art et qu’il y a eu beaucoup d’argent en jeu. Et peut-être que prendre de la cocaïne c’était à la fois fuir ça et puis en même temps penser qu’avec l’usage d’une drogue on peut mieux affronter tout ce bordel-là, toutes les conséquences d’un travail qui est sous les projecteurs."

Un usage maîtrisé des drogues ?
Vincent - 24 ans - agent commercial - usage quotidien d’alcool et de tabac induit par le travail - usage hebdomadaire de cocaïne et occasionnel d’ecstasy en contexte festif

"Ceux qui découvrent vont peut-être connaître une période de deux ou trois mois où ils vont en abuser, mais après en général on se calme. Ces gens en prennent, mais ce ne sont pas des "toxicos". Ce sont des gens avec une activité sociale et professionnelle, ce sont des gens qui ont un rapport équilibré avec les drogues. Bien sûr, j’ai vu des gens partir dans la cocaïne et dans l’héroïne, mais c’était aussi pour d’autres raisons. La plupart restent à un niveau raisonnable, ils ont une vie sociale, un travail. Je trouve cette attitude vis-à-vis des produits très positive. C’est une forme d’autorégulation, d’autolimitation, dans un rapport assez distant et méfiant avec les produits. Ce n’est pas "être dedans", les produits ne mènent pas ta vie."

Etre bon vivant, c’est aussi prendre un risque
Dominique - 30 ans - enseignant universitaire à l’étranger - usage quotidien de cannabis le soir en rentrant du travail - usage hebdomadaire de cocaïne et d’ecstasy en contexte festif - usage occasionnel de kétamine en contexte festif

"J’utilise les drogues, j’essaie de créer un équilibre, j’essaie de ne pas trop emmerder les gens et de rester plus ou moins dans le respect des lois parce que j’y attache de l’importance. Évidemment ce que je fais est complètement répréhensible, mais je sais que tant que je ne déborde pas, parce que c’est ça finalement, tant que tu n’es pas dans des réseaux mafieux, de banditisme, de délinquance, ça va. Le rapport que j’entretiens avec la drogue c’est un côté bon vivant, qui peut être dangereux, comme pour tout bon vivant ; si tu bois trop de vin et que tu manges trop de matières grasses, etc. c’est exactement le même type d’approche."

Le français moyen, le junky et le super héros
Martine - 25 ans - assistante de production - usage hebdomadaire de cocaïne et d’ecstasy en contexte festif - usage d’alcool induit par le contexte professionnel

"Ce que je n’accepte pas, c’est justement les gens qui ont refusé cette intégration et qui se laissent aller totalement dans la drogue et dans leur délire. Franchement, je ne me sens pas comme eux. Ce que j’appelle le "tox", c’est celui qui, finalement, est presque incapable d’avoir une certaine crédibilité dans la vie sociale."

La "gueule de l’emploi" (1)
Charles - 40 ans - haut fonctionnaire et homme d’affaires - usage mensuel de cocaïne et d’ecstasy en contexte festif - usage occasionnel d’opium, LSD, amphétamines, kétamine, GHB en contexte festif

"Mon père était militaire, diplomate, consommateur d’opium, comme ça pouvait exister assez fréquemment dans ce milieu. En fait, c’était surtout un phénomène de la haute bourgeoisie. Lorsque les gens sont intégrés socialement, la dimension de la drogue est complètement autre. On remarque le drogué parce qu’il n’est pas, au départ, intégré socialement et qu’ensuite il prend de la drogue. On s’aperçoit en fait que quand l’usager de drogues est dans une intégration sociale, dans ce type de milieu, le "toxicomane" n’existe pas. La personne qui s’est mise dans une position d’intégration sociale au niveau économique, au niveau de son travail, cette personne-là sait que déjà quelque part elle ne veut pas être décalée, elle ne veut pas être en marge. Et pourquoi ? Parce qu’elle a peur du lendemain, parce qu’elle veut se protéger, de toute façon la marginalité ne l’intéresse pas. Donc forcément elle va gérer sa consommation de drogues de façon à ce qu’elle ne mette pas son statut, son intégration en danger."

La "gueule de l’emploi" (2)
Victor - 28 ans - chercheur et consultant - usage quotidien de médicaments (aspirine codéïnée, stimulants) en contexte professionnel - usage occasionnel de cocaïne, d’ecstasy, de LSD en contexte festif

"Je suis très actif, je suis bardé de diplômes, je suis chercheur à la Sorbonne et consultant pour de grandes entreprises. Je n’ai pas de piercing, je n’ai pas les cheveux rasés, je suis chauve, ça n’a rien à voir. Je ne corresponds pas à l’image, bien agréable, de la victime de la drogue. Il est difficile de m’attribuer les stigmates habituels du pauvre drogué désinséré, victime de ceci, victime de cela. A l’heure actuelle j’ai envie d’avoir un certain niveau d’efficacité et un certain niveau d’équilibre pour assumer cette efficacité. Je ne me pose pas la question de savoir si dans vingt ou cinquante ans, je pourrais le regretter. A partir de là, ce que peuvent dire les médecins, je l’écoute avec attention, chaque fois que je perçois ça comme étant une information scientifique ou technique, mais quand je sens que le propos dérive sur des questions d’ordre moral, je m’en fiche complètement. Les drogues me permettent d’enrichir ma vie de moments positifs et agréables, un peu plus que je n’en ai ma dose particulière. Je ne prends pas des drogues pour effacer les souffrances, je les prends pour que, à côté des souffrances, il y ait aussi des moments de bonheur ou de plaisir supplémentaires."

Des stratégies de gestion de l’usage

Les trois critères auxquels devaient répondre les personnes rencontrées dans le cadre de l’enquête étaient les suivants :
- usagers réguliers (plus de 10 épisodes de consommation par an) de psychotropes licites et/ou illicites ;
- exerçant une activité professionnelle régulière depuis plus d’un an ;
- "cachés" des statistiques sanitaires et judiciaires, c’est-à-dire n’ayant jamais été en contact avec le corps médical ou le système judiciaire pour des raisons liées à leur consommation.

Les témoignages recueillis sont :
- des histoires singulières ;
- des trajectoires non linéaires ;
- des stratégies de gestion de l’usage qui s’appuient sur :
> le maintien d’une consommation strictement circonscrite aux temps de loisir ;
> l’évitement de pratiques de consommation "dures" ;
> la modération et le contrôle des quantités absorbées à chaque prise ;
> l’espacement des prises quand la charge de travail est trop importante ;
> la rigueur et l’autodiscipline, l’organisation et l’anticipation ;
> l’aménagement de temps de récupération.

Quelques questions
Voici quelques questions qu’il paraît utile de se poser aujourd’hui :

S’agit-il d’un "phénomène émergent" ou d’un nouvel intérêt ? Comment le mesurer ?
L’usage de psychotropes en milieu professionnel est très ancien mais n’a jamais fait l’objet de quantification, nous n’avons donc pas de point de comparaison pour affirmer que ce phénomène est en expansion.

L’entreprise peut-elle / doit-elle proposer autre chose que la prévention ?

Comment définit-on les "postes à risques" ? Est-ce que par exemple les journalistes ou les hommes politiques constituent une catégorie professionnelle "à risques" puisqu’ils endossent de lourdes responsabilités ?

Si la question de l’impact de l’usage de psychotropes sur la rentabilité et la productivité est toujours posée, pourquoi s’interroge-t-on beaucoup moins sur l’impact de la dégradation des conditions de travail sur la santé des travailleurs ?

Enfin, quelles sont les questions éthiques soulevées par l’utilisation des tests de dépistage ?