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SWAPS nº 58

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Aspects historiques et sociologiques de la coca

Freud, Mariani et la publicité, où comment la cocaïne a conquis l'Europe

par Didier Jayle, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

L’histoire de la cocaïne en Europe commence avec Jussieu qui, le premier, introduit les plantes de coca de Bolivie en France en 1750 après avoir constaté que les indiens en faisaient un usage alimentaire. Placées dans l’herbier du Muséum d’histoire naturelle du jardin des plantes, Lamarck leur donne le nom d’Erythroxylon Coca (lam.) en 1786.

On a longtemps attribué l’introduction de la coca en Bolivie et au Pérou aux Incas lors de leur conquête de ces territoires. Il semblerait plutôt qu’ils aient découvert, à cette occasion, la plante dans ces régions vers l’an 1000 avant JC et qu’ils la consommèrent dès lors comme les autochtones.

Il faut attendre les années 1850 pour que plusieurs explorateurs allemands, autrichiens (Karl Scherzer) et italiens (le médecin Paolo Mantegazza) rapportent à nouveau des plants de coca et en confient aux chimistes pour en isoler les substances actives. En 1859, Wöhler, chef du laboratoire de chimie de Göttingen, confie des plants ramenés par Scherzer à un de ses brillants étudiants, Albert Niemann, pour les analyser. Quelques semaines plus tard, le jeune chercheur réussit à isoler l’alcaloïde et le dénomme cocaïne (cela lui valut sa thèse de sciences en 1860 ; il meurt accidentellement en 1861). D’autres alcaloïdes de la coca furent identifiés par les chimistes allemands. A la même époque, d’autres observations sur certains effets de la plante passèrent totalement inaperçues.

Mantegazza le précurseur
Cette même année 1859, l’explorateur Mantegazza publie un livre à succès "Sur les propriétés hygiéniques et médicinale de la coca" faisant l’éloge des feuilles de coca. Mâchées, son usage permet aux indigènes de réaliser des travaux très durs, et de s’abstenir de nourriture pendant 4 jours. Infusées, le thé (maté) de coca est bénéfique pour l’estomac, facilite la digestion et peut atténuer certaines douleurs. La coca est également efficace contre les maux de dents et pour traiter certaines psychoses. C’est un stimulant du coeur, plus énergique que le café. L’auteur dit également que la consommation de coca peut avoir des effets hallucinatoires à fortes doses et peut engendrer une accoutumance. C’est à la suite de Mantegazza que de nombreuses préparations à base de coca font leur apparition dans toute l’Europe, mais leur consommation reste limitée.

Sur le plan scientifique, rien ou presque ne se passe pendant vingt-cinq ans. La synthèse chimique de la cocaïne est possible depuis les travaux de Niemann et d’un autre élève de Wöhler, Wilhelm Lossen, qui a repris les travaux de Niemann après la mort de celui-ci et publie la formule de la cocaïne. Aux Etats-Unis, des médecins et des pharmaciens essayent de retrouver les effets décrits par les explorateurs à partir de feuilles de coca qu’ils importent du Pérou. Mais les feuilles de coca supportant très mal plusieurs mois de transport et ayant perdu la plupart de leurs propriétés, les publications concluent à l’inefficacité de la coca et l’on se moque de ceux qui l’utilisent.

Freud, apôtre de la cocaïne
1884 est une année charnière. A Vienne, Sigmund Freud, âgé de 28 ans, est médecin à l’hôpital général. Fiancé à Martha depuis deux ans, il désespère de faire la grande découverte scientifique qui assurerait son avenir financier, et par-là son mariage avec Martha. Depuis 1877, il s’emploie en vain à des recherches histologiques sur le système nerveux dans le laboratoire du Professeur Brücke. C’est alors qu’il découvre la cocaïne, et croit avoir trouvé le produit miracle qui va le rendre célèbre. Il est émerveillé par les effets de la plante qu’il consomme lui-même, en l’ingérant. Au cours d’une légère dépression causée par le surmenage, il ingère une petite quantité d’une solution de cocaïne (vraisemblablement une dose de 50 mg env.). Il est pris d’un accès de gaieté et éprouve un sentiment de légèreté. Ses doigts et ses lèvres lui donnent une sensation cotonneuse puis de chaleur puis des bâillements suivis d’une certaine lassitude surviennent. Mais à mesure qu’il renouvelle l’expérience il ressent un sentiment d’assurance, de force accrue, de capacité de travail augmenté et les effets secondaires s’amenuisent. Il peut se livrer à un travail intellectuel prolongé sans éprouver la moindre fatigue.

Freud considère alors que la cocaïne est le premier médicament capable de stimuler les centres nerveux et suggère l’intérêt de la cocaïne dans le traitement des mélancolies, des hypochondries et contre les dyspepsies ; il y voit aussi un excellent remède contre le mal de montagne et un stimulant de la puissance sexuelle. Il reprend aussi une idée développée par les américains, à la suite de Bentley, qui fait de la cocaïne le premier traitement de la morphinomanie. Freud publie le résultat de ses observations qui ont un certain impact dans la communauté médicale.

Mais Freud passe à côté de la publication majeure qui lui aurait valu la gloire et c’est son collègue de l’hôpital général de Vienne, l’ophtalmologiste Karl Koller, avec qui il s’est ouvert sur ses recherches sur la cocaïne. La même année, Koller rapporte l’observation fondamentale qui va tout changer : quelques gouttes d’une solution à 2% entraînent une dilatation modérée des pupilles et une insensibilisation complète de la conjonctive et de la cornée.

Une révolution médicale
C’est une véritable révolution de la médecine. L’information fait le tour du monde après la communication de Koller à Heidelberg où sont réunis des ophtalmologistes du monde entier. C’est le point de départ de la chirurgie oculaire moderne (cataractes), mais aussi de la chirurgie dentaire, dermatologique, gynécologique. Aujourd’hui, ce n’est plus la cocaïne qui est utilisée mais des dérivés beaucoup moins toxiques et plus efficaces, en particulier la procaïne (Novocaïne®) et surtout la lidocaïne (Xylocaïne®).

Subitement, les scientifiques, jusqu’alors très dubitatifs quant aux effets de la coca, multiplient les expérimentations dans tous les domaines. La cocaïne devient la panacée universelle, utilisée dans le traitement de toutes les maladies chroniques qui affaiblissent : tuberculose, cancers, etc. La cocaïne est aussi proposée dans le traitement des états dits de "nervosité", dans la neurasthénie, pathologie dont s’occupaient les neurologues, c’est le remède contre la fatigue psychique et physique.

La première description littéraire apparaît en 1886, sous la plume d’un ophtalmologiste qui n’est autre que sir Arthur Conan Doyle. Sherlock Holmes, à l’image de son créateur, s’injecte souvent de la cocaïne par voie sous-cutanée. Le Dr Watson, au fil des années, est de plus en plus préoccupé par la cocaïnomanie de Holmes et, dans "Le Dernier Problème", il va même écrire une lettre qui ressemble à un SOS, sous le pseudonyme d’Irène, à une célèbre revue scientifique, le Lancet.

Mariani, l’inventeur du marketing moderne
Cet emballement pour la cocaïne profite aussi à la coca. De nombreux pharmaciens et chimistes avaient lu les récits des explorateurs vantant les propriétés des feuilles de coca. Le premier fut sans doute un pharmacien français, Angelo Mariani, qui eut l’idée, dès 1863, de fabriquer un remède à partir de vin de Bordeaux dans lequel on a fait macérer aux feuilles de coca. Il ouvre à Paris, boulevard Haussmann, une officine et fait construire une serre à Neuilly où il cultive la plante et sélectionne les feuilles de coca ayant les meilleurs goûts. Le vin Mariani prétend lutter contre tous les états de faiblesse, de fatigue, c’est un stimulant très utile chez les convalescents et tous ceux qui ne sont pas en forme.

Mariani est aussi un stratège commercial exceptionnel et l’inventeur du marketing moderne. Il envoie gratuitement des échantillons, non seulement à tous les médecins (et aux hommes d’église), mais aussi aux personnalités politiques, artistiques... de l’époque. En échange il leur demande leur avis sur sa boisson. Plus de 8000 personnes savantes et/ou illustres lui répondent et ces courriers vont illustrer un des 14 volumes, publiés entre 1894 et 1925, consacrés aux célébrités qui vantent son vin, intitulés "Figures Contemporaines". De très nombreux extraits sont publiés sous diverses formes, encart publicitaires dans les journaux, plaques, cartes postales, etc.

Le succès va au-delà de ses espoirs : il reçoit des centaines de témoignages qui vont du pape Léon XIII au président des Etats-Unis, en passant par une pléiade d’écrivains, d’acteurs et de grands médecins. En 1895, Emile Zola écrira ainsi : "J’ai à vous adresser mille remerciements, cher Monsieur Mariani, pour ce vin de jeunesse qui fait de la vie, conserve la force à ceux qui la dépensent et la rend à ceux qui ne l’ont plus." Cet immense succès survient quand la médecine a reconnu l’intérêt des travaux de Koller dans l’anesthésie. La cocaïne a alors obtenu son titre de noblesse.

L’avènement du Coca-Cola
Mariani ouvre des bureaux à Londres, Montréal et New York. En Europe ou aux Etats-Unis, d’autres pharmaciens essayent en vain de le concurrencer. Un seul aura un succès inespéré. Il s’appelle Pemberton. En 1885, à Atlanta, il produit et vend son propre vin macéré avec des extraits de coca et y ajoute des noix de kola, riches en caféine. Il l’appelle "french coca wine" ou "peruvian coca wine" (sur ce point, les sources divergent, mais il est hautement improbable qu’il n’ait pas connu le vin Mariani).

Dès 1886, à la suite de l’adoption de la prohibition de l’alcool à Atlanta, Pemberton développe une version de sirop sans alcool et dépose la marque Coca-Cola en 1887. Dès lors, son produit peut être soutenu par les ligues de tempérance. Le "Harrisson Act" de 1914 oblige Coca-Cola à supprimer la cocaïne, qui reste présente à une concentration minime jusqu’en 1929 puis est complètement retirée. La boisson conserve toutefois quelques qualités de tonique grâce aux extraits de kola, riche en caféine.

Le vin Mariani, lui, ne résistera pas à l’interdiction de la coca à partir de 1910 en France (il contenait 6 à 7 mg de cocaïne par bouteille) mais sera tout de même produit jusqu’en 1930. Ses héritiers lancent alors un "Tonique Mariani" qui n’aura guère de succès et disparaîtra définitivement en 1963.

Guerre et prohibition
Pour revenir à la cocaïne, sa consommation, avant 1914, reste limitée. Le plus souvent, elle est administrée per os ou surtout par injection sous-cutanée, principalement pour traiter d’autres toxicomanies, l’alcool ou la morphine ; les patients ainsi traités deviennent cocaïnomanes et, souvent, restent aussi dépendants à la morphine. La cocaïne commence à être prisée, sniffée, vers les années 1905-1910. Si la consommation de la substance s’est diffusée dans toute l’Europe à la fin du 19e siècle, il est très difficile de savoir combien de personnes s’y adonnaient. Il n’existait pas d’observatoire français ou européen des drogues et des toxicomanies à l’époque. Mais si l’on suit la production du laboratoire Merck de Darmstadt qui produit à l’essentiel de la cocaïne, elle reste relativement modeste.

De plus, la prohibition de la cocaïne commence en 1914 aux Etats-Unis avec le Harrisson Act, et en 1916 en France, après la convention de La Haye de 1912, premier accord mondial pour interdire le trafic d’opium et, très accessoirement, celui de la cocaïne. Si les parlementaires français votent la première loi de prohibition en 1916, en pleine guerre, c’est en particulier parce que la cocaïne est l’arme des "boches", qui "atteint le physique chez les hommes et le moral chez les femmes". Désormais, la cocaïne n’est théoriquement plus disponible en dehors des indications médicales.

Le boom des années folles
Pourtant, c’est justement au décours de la Première Guerre Mondiale que la consommation va se développer très largement en Allemagne et en France, dans des populations traumatisées, fragilisées par ce conflit particulièrement sanglant. La drogue est fabriquée outre-Rhin, exportée illégalement et c’est un commerce de contrebande très lucratif qui s’organise. Paris devient la capitale de la cocaïne, largement utilisée dans les milieux de la prostitution, à Montmartre dans les établissements de nuit, autour des Halles et dans le quartier latin, où la cocaïnomanie se répand chez les étudiants. En 1924, le préfet de police de Paris dénombre 80000 cocaïnomanes dans la capitale, ce dont on peut douter... mais ce qui est sûr, c’est que les années folles riment avec coco.

La cocaïne est également très présente dans le Berlin des années 1920, mais aussi chez les Noirs américains. Elle est généralement prisée mais parfois injectée en sous-cutanée.

Mais cet engouement est éphémère et progressivement à partir des années 1930, cette drogue devient plus rare en Europe et aux Etats-Unis. Peut-être en partie en raison des nombreuses conventions établies pour réduire l’usage de drogues à l’échelon planétaire. Les consommations restent cependant importantes en Asie, singulièrement dans la Chine occupée par l’armée japonaise, qui en fait une arme de guerre.

Un retour en grâce dû à une image positive
Entre 1930 et 1970, c’est "le grand sommeil" de la cocaïne, qui ne réapparaît qu’au début des années 1970, loin derrière l’héroïne, et en opposition avec l’image de celle-ci. La consommation de cocaïne se développe dans le milieu du showbiz américain, chez les traders et une certaine "Upper Class". La mode franchit doucement l’Atlantique une décennie plus tard. Associée au plaisir et à la performance, la substance est un peu "le champagne des drogues", la très onéreuse drogue de ceux qui réussissent et cherchent à avoir plus de puissance intellectuelle et sexuelle. L’héroïne, elle, est devenue la drogue du loser, associée aux overdoses et au sida. Tous les mauvais côtés de la cocaïne ? dégradation du cerveau, hallucinations, délires paranoïaques sont attribués en bloc à son "jumeau diabolique", le crack ou "cocaïne des pauvres".

Une image très positive de la cocaïne est diffusée dans le public, entre autres à travers de nombreux messages publicitaires. L’association de la cocaïne avec le génie publicitaire de Mariani et la réussite mondiale de Coca-Cola ont sans doute influencé les publicitaires d’aujourd’hui. Quelques spots permettent en tout cas de le supposer...

Karch SB, "A brief History of cocaïne", CRC Press, 1998

Spillane JF, "Cocaïne: From Medical Marvel to Modern Menace in the United States 1884-1920", The John Hopkins University Press, 2000

Maier HW, "La cocaïne. Historique, pathologie, clinique, thérapeutique, défense sociale", Payot, 1928

Sigmund Freud, "un peu de cocaïne pour me délier la langue", max milo essais et documents, Paris 2005