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SWAPS nº 58

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Aspects historiques et sociologiques de la coca

Histoire de la coca dans les pays andins

par Jean Bourliaud, Institut national de la recherche agronomique (INRA)

En tant qu’ingénieur à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), j’ai été amené à travailler en France mais aussi à l’étranger, notamment dans les Andes où j’ai rencontré les producteurs de coca, la coca des consommations traditionnelles et celle qui sera transformée en cocaïne. Je fais également partie d’une association, celle des "populations des montagnes du monde", qui fédère des populations rurales cultivant des produits déclarés illicites, coca, cannabis et pavot, et qui sont toutes situées dans des régions de montagne.

Le thème du travail, traité aujourd’hui, m’intéresse particulièrement. Rarement abordé en lien avec les drogues, il y tient pourtant une place importante, en particulier lorsqu’il s’agit de stimulants. Il ne s’agit pas seulement d’une question individuelle mais aussi parfois d’un élément de gestion du travail à des échelles beaucoup plus importantes.

Des traditions millénaires
La coca est cultivée aujourd’hui dans quatre pays andins : Colombie, Pérou, Equateur, et Bolivie et accessoirement au Chili. Dans plusieurs de ces pays, la feuille de coca n’est absolument pas considérée comme une drogue, mais comme un produit de consommation traditionnelle.
Tout le monde a entendu parler des civilisations précolombiennes. Les Incas du XIVe et du XVe siècles sont les plus connus, même si leur domination a été courte.
Cette domination fut le résultat de l’unification de multiples sociétés constituées sur le même modèle, et au sein desquelles la coca a joué un rôle important sur plusieurs millénaires. A Tihuanacu (Ve-XIe siècle) par exemple, sur le plateau bolivien, la coca était déjà largement utilisée, comme on le voit sur des statuettes.
Géographiquement, la variation géographique et la diversité des cultures sont grandes sur de petites distances, des hautes montagnes à la mer. Les populations du "haut" contrôlent celles du "bas". Les centres politiques sont situés dans les terres hautes, au-dessus de 3500 mètres d’altitude, qui sont très ingrates pour les cultures, et organisent la complémentarité entre ces régions extrêmement diverses, qui prend la forme d’un contrôle vertical. Sous les glaciers se trouvent les pâturages, l’équivalent de nos alpages, avec les lamas et la culture de la pomme de terre ; plus bas, à un étage plus tempéré, le maïs ; plus bas encore, dans les vallées sèches, la coca.

La coca comme marqueur du partage...
Les Incas unifient les espaces de la Colombie au Chili, en les intégrant et en les articulant entre eux. Sans continuité de territoires, ce réseau immense fonctionne en archipel.
L’organisation de cette société est très hiérarchisée, très complexe, et la coca est un élément important de convivialité. On en a toujours sur soi quand on marche ; elle s’échange entre paysans, est consommée comme une offrande, c’est le marqueur du partage.
Avec les Incas, l’absence d’écriture rend difficile les connaissances précises ; la coca était consommée par l’élite, le clergé, l’armée et la noblesse incas ; on ignore si l’ensemble de la population était concernée par son usage. Ce qui est certain, c’est que la culture de la coca a augmenté après la colonisation, tout en provoquant l’effondrement du système politique inca. Après la conquête, toute la société évolue en fonction des intérêts espagnols, obnubilés par l’extraction de l’argent et de l’or, qui réorganisent l’espace du vice-royaume du Pérou (qui couvre La Bolivie et le Pérou d’aujourd’hui) avec la création, à 4000 mètres d’altitude, d’une nouvelle ville centrale pour l’économie des métaux, Potosi (où l’or continue encore aujourd’hui à être exploité).

... et comme soutien dans le travail
La coca accompagne la mise en place de cette nouvelle économie malgré l’opposition de l’église qui, dans sa volonté d’évangéliser les populations et d’extirper les idolâtries, se heurtée à la mastication de la coca, considérée comme contraire aux principes. La consommation de la feuille de coca autour de Potosi est d’ailleurs considérable, le commerce de la coca y représentant près de la moitié du commerce de l’argent. Si les cultures se modifient, le blé, les ovins et les bovins étant introduits par les Espagnols, la coca persiste et se développe.
Les vertus de la coca intéressent les explorateurs et les militaires, mais seront décrites assez tard, au XIXe siècle (lire l'article "Freud, Mariani et la publicité, où comment la cocaïne a conquis l’Europe" dans ce numéro). La coca possède 13 alcaloïdes en plus de la cocaïne, qui confèrent à la feuille les différentes vertus qu’on lui attribue : alimentaires, nutritives et médicinales. Si elle joue un rôle majeur dans les rituels des Andes, la coca tient une place particulière chez les populations les plus pauvres, du fait de leurs conditions de travail difficiles, en altitude.

Avec l’ONU, un malentendu qui dure
La mise en place des conventions internationales va se heurter à cette consommation. Les expertises de l’ONU, après la seconde guerre mondiale, vont accentuer le malentendu. En 1947, le Pérou demande au Conseil économique et social des Nations unies une étude sur les différents effets de la mastication de la feuille de coca. Une commission d’enquête de l’ONU se rend sur place, en Bolivie et au Pérou, et conclut finalement que la consommation de la feuille de coca peut être considérée comme une pratique addictive ; pour l’ONU, la mastication de la coca est ainsi mise au même plan que la consommation de drogue et donc interdite. Aujourd’hui, nous sommes toujours pris dans cet amalgame.
En outre, il est difficile de séparer les cultures destinées à la production de cocaïne et celles destinées à la consommation traditionnelle de feuille de coca. Ce qui induit une réponse radicale : il faut éliminer le produit, éradiquer les cultures de coca. Les éléments culturels mis en avant par les gouvernements bolivien et péruvien, mais aussi par les premiers explorateurs, sont désormais rejetés par la communauté internationale.

Enjeux identitaires
Aujourd’hui, néanmoins, le regard sur la coca se modifie lentement. Les changements politiques récents, en particulier en Bolivie avec l’élection d’un président indigène, Evo Moralès, renouvellent le débat, mais la feuille de coca reste pour l’instant considérée comme une drogue, et il est plus difficile en France de trouver de la feuille de coca que de la cocaïne.
Avec Alain Labrousse, nous avons récemment organisé un forum mondial des producteurs de cultures déclarées illicites, considérés comme délinquants, pour mieux faire comprendre les enjeux et les mouvements identitaires liés à ces cultures.