Santé
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SWAPS nº 57

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Compte rendu

Les Egus à l'heure européenne

par Nestor Hervé

Les 5èmes Etats généraux des usagers de substances, licites et illicites (Egus) se sont tenus fin novembre à Paris, avec comme thème "L'autosupport comme vecteur d'innovation en réduction des risques". Et la perspective d'un projet européen de structuration des associations d'usagers...

En ouverture de la rencontre, vendredi 27 novembre à la maison des associations du XIIIe arrondissement de Paris, Fabrice Olivet a joué l’autodérision pour décrire la situation française des représentants d’usagers : "La dernière fois que j’ai croisé Etienne Apaire [le président de la Mildt], il m’a demandé : "Alors, M. Olivet, vous n’avez toujours pas trouvé de vrai métier ?" J’aurais dû lui répondre "Et vous ?" En fait, il s’agit d’une sorte de relation en miroir : tant qu’il y aura des gens comme Apaire, j’aurai du travail !"

"Plus sérieusement, a continué le rédacteur en chef d’Asud Journal, quand on regarde notre pays de manière objective, on prend conscience qu’il est excessivement hiérarchique. Diplômes et grades comptent plus que talent et originalité. Ça ne nous aide pas !" D’où l’idée, sans doute, de se tourner vers nos voisins européens, et de renforcer les liens au-delà de l’hexagone... D’autant que sur ce terrain-là, il y a du nouveau : l’Union européenne vient d’accepter de financer le projet "Euroihra", qui comprend un volet axé sur la structuration de l’autosupport. Et c’est justement Asud qui est chargée de coordonner cette partie du projet.

IHRA et usagers : l’amour vache
Représentant l’International Harm Reduction Association (IHRA), Pat O’Hare a présenté sa vision des difficultés d’organisation des usagers et des rapports parfois conflictuels entre ceux-ci et l’IHRA. "En 2003, il y a eu des pressions pour annuler la conférence organisée par l’IHRA à Chiang Mai, à cause de la guerre à la drogue menée en Thaïlande. Mais le mieux était d’y aller et de soutenir les usagers. Un boycott aurait été un abandon. J’ai pu voir là-bas le grand courage des membres de l’association d’usagers thaïlandais TDN, association qui a été une vraie réussite. Mais ils ont ensuite reçu beaucoup d’argent, ce qui les a paralysés, et ils ne s’en sont jamais remis. C’est vraiment dommage..."

L’International Network of People Who Use Drug (Inpud), "en revanche, est devenu une vraie organisation. Je n’y croyais pas au début, mais la réunion de Copenhague, en octobre 2008, a été la meilleure à laquelle j’ai assisté. C’était un événement ! Ils travaillent dur, ils parlent, ils s’écoutent. Mais pourquoi s’étonner que les UD soient intelligents et sympathiques - ou pas -, comme n’importe quel être humain ?, a continué Pat O’Hare. De plus, vous avez de bons leaders, et en particulier Matt Southwell. Il a pourtant été considéré un moment comme un "traître" parce qu’il parlait avec nous, les gens de l’IHRA..."

Autosupport et institutions
En Allemagne, a expliqué Ingo Michels, du Bureau fédéral de la commission des stupéfiants, les autorités sanitaires sont tenues d’aider financièrement les réseaux d’autosupport. Le partenariat entre Deutsche Aids Hilfe et le réseau des JES (Junkies, ex-users, substitutees) a rendu par exemple possible une réunion mensuelle des délégués de chaque région du pays. "La différence fondamentale qui nous a empêchés de nous développer comme les associations gays, a-t-il noté, c’est la criminalisation de l’usage."

"On ne peut pas espérer exister sans lien avec des instances légitimes, en général dans le domaine de la santé, a commenté Fabrice Olivet. Mais c’est ce qui entraîne le problème de la médicalisation de l’usage." "La médicalisation sépare les gens, renchérit Pat O’Hare. Les preuves de la réussite de la RdR sont là, on a gagné au niveau intellectuel, mais on n’a pas réussi à convaincre."

Projets en cours et à venir...
La rencontre a été aussi l’occasion de partager quelques exemples d’actions innovantes : une expérience danoise de travail avec la police de Copenhague, présentée par Jorgen Kjar, un projet néerlandais d’intégration des revendeurs de drogues dans les programmes de RdR, exposé par Theo Van Dam, et le partenariat réussi de l’action "la salle de consommation du 19 mai", rapporté par Pierre Chappard. Plus un point sur le paradoxe suédois, entre répression et partenariat, avec Bernt Stalenkrantz.

Matthew Southwell, coordinateur d’Inpud, a ensuite présenté les projets menés par son association, et notamment un projet sur les droits de l’homme "très excitant" et "important". Actuellement en phase pilote en Indonésie, où les parents d’usagers risquent d’être poursuivis s’ils ne dénoncent pas leurs enfants consommateurs, il consiste à apprendre aux usagers de drogues à faire part des atteintes aux droits de l’homme, et ainsi pouvoir alerter la communauté internationale sur les abus commis contre eux.

"Beaucoup de gens qui prennent des drogues le cachent. Pour eux, "patient" ou "clubbeur" est une identité plus "soft". En Angleterre, la nouvelle tendance est de dire "je fume du cannabis mais je ne sniffe pas"... En Asie, il est plus sûr de se dire séropositif pour le VIH qu’usager de drogues !, a déploré Matt Southwell. Mais c’est seulement en s’unissant qu’on est forts, qu’on peut défier ces stigmates. Nous devons conserver notre identité commune."

L’expérience du milieu festif
A propos d’identité, justement, Thierry Charlois a présenté l’expérience de l’autosupport dans les milieux festifs, en particulier dans le domaine des relais institutionnels et des partenariats. "Les mouvements d’autosupport dans le milieu festif sont nés à la fin des années 1990, et ont profité du travail déjà accompli par les associations d’injecteurs. Ils ont juste innové sur le testing !, a-t-il d’abord rappelé. Les deux mouvements ont évolué en lien mais surtout en parallèle, en raison de différences en termes d’identité ("UD" versus "clubbeurs" ou "teuffeurs"). De plus, la frontière entre usager et professionnel est plus floue dans le mouvement festif, et la démarche moins politique."

"Nous avons cherché à généraliser notre expérience en écrivant des "guidelines", puis en travaillant avec les villes sur des chartes de qualité, comme par exemple, à Paris, "Fêtez clair", a expliqué Thierry Charlois. Au niveau européen, nous avons fait alliance avec le Forum européen pour la sécurité urbaine et d’autres réseaux européens avec le projet "Démocratie, villes et drogues", qui nous a aussi permis de créer un guide sur la création de partenariats locaux, et de mettre en place de nouveaux outils."

Interpellé sur l’aspect quelque peu artificiel de la partition entre injecteurs et scène festive, Thierry Charlois s’est expliqué : "J’ai caricaturé volontairement, pour qu’on s’en débarrasse !", avant de saluer l’opportunité de se réunir au niveau international fournie par le projet de création d’un réseau européen de RdR.

Les freins à l’organisation des usagers
Xavier S. Pretel, de Badalona, près de Barcelone, a présenté le travail de Faudas, la confédération espagnole des associations d’usagers : "Nous regroupons 15 associations depuis 2003, avec des résultats importants : par exemple, nous avons attaqué juridiquement des prisons qui n’avaient pas de programmes d’échange de seringues. Aujourd’hui, 35 prisons ont un PES... C’est plus délicat en ce qui concerne les salles de consommation, mais il en existe déjà 9, et d’autres sont en projet. Le niveau de formation s’est beaucoup amélioré, et l’administration commence à nous prendre en compte."

Xavier Pretel s’est ensuite livré à une intéressante analyse des points faibles du mouvement - individualisme, éloignement, manque de ressources, inexpérience du travail en réseau, manque de leadership (des remplaçants sont formés dans les associations qui n’ont qu’une personne moteur), fossé numérique, illégalité et travail précaire - avant de finir sur une note plus optimiste : "Nous avons commencé il y a quatre ans un projet magnifique de réinsertion des usagers de drogues par le travail, avec des résultats qui nous ont surpris nous-mêmes !"

"Inclure l’usager dans l’exercice quotidien de la RdR"
Jose Queiroz, de l’association portugaise Apdes (Agence Piaget pour le développement), a pour finir défendu la nécessité d’un partenariat avec les usagers de drogues. Née il y a cinq ans, Apdes compte aujourd’hui 45 personnes, et travaille sur 18 projets, de la RdR aux interventions communautaires en passant par les prisons, l’espace festif, les sex workers et l’éducation à la santé. Elle ambitionne d’exporter la RdR dans les pays lusophones d’Afrique, par exemple en Angola.

"Nous voulons construire des réseaux horizontaux, en acceptant le conflit et la discussion. Il s’agit surtout de parler avec les gens, et de faire en sorte que les gens se parlent. Il faut partager nos conflits et construire de petits consensus, et aussi parler de nos peurs, a rapporté le représentant portugais. Et nous devons apprendre à parler dans l’espace public."

"Le "bon modèle" portugais - aux Etats-Unis, on considère que la décriminalisation portugaise est exemplaire - a aussi sa part d’ombre : l’usager est devenu un malade, explique Jose Queiroz. Surtout, l’Etat s’est approprié la RdR. Or la fausse neutralité idéologique de la technocratie entraîne une perte de liberté et cache la primauté du médical sur l’usager. Nous sommes devant une relation d’obéissance institutionnelle, dans la dépendance de l’Etat."

Pour lui, "une autre relation est possible. Il s’agit de combattre le processus d’exclusion de l’UD, considéré comme l’ennemi, et la servitude volontaire des équipes techniques, en promouvant une praxis émancipatrice, en acceptant d’inclure l’usager dans l’exercice quotidien de la RdR, en reconnaissant son rôle politique, rendant ainsi possible le passage de l’individu au citoyen."