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SWAPS nº 57

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Dossier Cannabis thérapeutique

Cannabis thérapeutique : l'exception française

par Nestor Hervé

La première conférence nationale sur l'usage médical du cannabis s'est tenue fin novembre à Paris dans le cadre des Etats généraux des usagers de substances licites et illicites (Egus). L'occasion de rouvrir un dossier enterré en France depuis 2001 et les déclarations en faveur d'essais thérapeutiques du ministre de la santé de l'époque, Bernard Kouchner.

Nausées et vomissements (notamment liés au VIH/sida et aux chimiothérapies anticancéreuses), perte de l’appétit (VIH mais aussi anorexie mentale), spasticité et crampes (sclérose en plaques), troubles du mouvement, psychiatriques ou respiratoires, douleurs, allergies... la liste des applications thérapeutiques potentielles du cannabis inclut une quarantaine de pathologies ! La raison d’un tel éclectisme ? Les fonctions étendues et diversifiées des cannabinoïdes endogènes et du système des endocannabinoïdes dans le système de protection globale de l’organisme.

Petit tour d’horizon
Aux Etats-Unis, l’American Medical Association (AMA) s’est justement prononcée pour la première fois début novembre en faveur d’une déclassification du cannabis, afin de pouvoir expérimenter et mettre au point des médicaments à base de cannabinoïdes, tandis que l’administration Obama demandait aux procureurs fédéraux de ne plus poursuivre les personnes qui consomment de la marijuana à des fins thérapeutiques dans les Etats (une quinzaine sur 50) où cet usage a été légalisé.

Au Canada, où le cannabis médical est largement autorisé depuis dix ans, un programme lancé par le gouvernement fédéral vise à former les professionnels de santé. Les cannabinoïdes sont scientifiquement reconnus d’utilité thérapeutique en Europe, à l’exception de la Suède, la Norvège, la Grèce... et la France.

Un cannabis de qualité "médicale" (standardisé, analysé et certifié) est produit sous licence aux Pays-Bas et distribué sur ordonnance, mais aussi exporté en Allemagne, en Italie ou en Finlande. Le Sativex® (dérivé du cannabis sous forme de spray) est en phase finale de demande d’autorisation de mise sur le marché au Royaume-Uni, et donc probablement ensuite au niveau européen.

Pendant ce temps-là, en France, quelques dizaines de patients bénéficient d’une autorisation temporaire d’utilisation (ATU) nominative délivrée par l’Afssaps pour du dronabinol, du THC synthétique sous forme de gélules (toutes les ATU demandées pour le Sativex® ont été refusées).

Droit à l’autoproduction
C’est dans ce contexte que la première conférence nationale sur l’usage médical du cannabis s’est tenue fin novembre à Paris dans le cadre des Etats généraux des usagers de substances licites et illicites (Egus) à l’initiative d’Asud, Act Up et SOS Hépatites dans le but d’"échanger, alimenter le débat et faire avancer les choses, et ainsi apporter une modeste contribution pour que les lois se mettent en phase avec la société, beaucoup plus avancée qu’on veut nous le faire croire", comme le dit en ouverture Miguel Gonzalez, le nouveau président d’Asud.

"Je suis VIH+ depuis 25 ans, VHC+, et je consomme du cannabis thérapeutique depuis dix ans - je ne pesais alors plus que 45 kg. Ma survie dépend de ce produit, témoigne par écrit Bertrand Rambaud, de l’association Icare. Il est temps pour le gouvernement de reconnaître l’usage au moins compassionnel du cannabis thérapeutique et le droit à l’autoproduction."

Le Dr Bertrand Lebeau expose en écho deux propositions concrètes "et raisonnables" : d’une part le passage des ATU nominatives, particulièrement difficiles à obtenir, à des ATU de cohortes, avec une liste des indications de traitement et plusieurs galéniques, et d’autre part l’autorisation de l’autoproduction pour les personnes atteintes d’une maladie grave, "les patients qui ne sont pas usagers récréatifs ne sachant pas comment s’en procurer, et se trouvant de ce fait dans une situation de grande vulnérabilité et inquiétude".

L’extrême difficulté à bénéficier d’une ATU pousse par ailleurs de nombreux patients à vivre dans la clandestinité avec tous les dangers que cela comporte : arrestations et condamnations pour avoir acheté ou cultivé, sans oublier les risques sanitaires liés au "marché noir".

Lancer le débat avec les médecins
Pour Anne Coppel, "tant que les médecins ne s’engageront pas dans ce débat, il n’y aura pas de changement possible vers un statut de médicament." Il est d’ailleurs significatif qu’aucun médecin français ne fasse partie de l’Association internationale pour le cannabis médical. "La plupart des médecins ne connaissent rien au cannabis thérapeutique", affirme pour sa part Pierre Chappard, d’Asud. Devant ce constat, Bertrand Lebeau estime qu’il faudrait susciter une réunion des médecins qui prescrivent du cannabis thérapeutique via les ATU pour discuter et s’organiser.

"Il s’agit de mener un lobbying sur le cannabis thérapeutique, explique Pierre Chappard. Une association est d’ailleurs en cours de création." Et de citer une journaliste ayant décliné son invitation à la conférence de presse : "Le problème, c’est que c’est vous qui organisez..." Il convient donc en premier lieu de séparer cannabis thérapeutique et cannabis récréatif. Avis partagé par d’autres participants : ce n’est pas à Asud de mener ce combat, pour des raisons tactiques mais aussi de cohérence.

Voix discordantes et questions de stratégie
Me Francis Caballero voit quant à lui dans cette séparation entre usages thérapeutique et récréatif un débat "intéressant mais hypocrite". "Pour moi, ce n’est pas une question médicale mais politique, affirme le président du mouvement pour une légalisation contrôlée (MLC). Le cannabis thérapeutique est le ventre mou dans un combat d’une âpreté incroyable, comme le montre la mauvaise foi du dernier mémoire de l’Afssaps."

Pour Pat O’Hare, de l’international Harm Reduction Association, "un mouvement pour une approche thérapeutique du cannabis n’est pas un bon plan : cela pourrait retarder un vrai changement".

"Refuser un usage thérapeutique est un vrai non sens en termes de santé publique" estime pour sa part Jean-Luc Romero, d’Elus locaux contre le sida, qui diagnostique "une phase de recul pour la politique de réduction des risques. Aujourd’hui, la France est presque à la queue de l’Europe, comme sur les programmes d’échange de seringues en prison. Pourtant, le fait que des salles de consommation soient acceptées en Suisse, qui n’est pourtant pas un pays révolutionnaire, montre que quand on a du courage politique, on peut avancer."

"En Suisse, la situation est paradoxale, explique Laurent Appel : alors que l’ordonnance pour autoriser la prescription d’héroïne médicalisée est prête, celle concernant le cannabis médical est bloquée, ce qui entraîne une certaine jalousie entre fumeurs et injecteurs !" Et le journaliste de mettre en garde : on s’est servi des abus survenus en Suisse au début des années 2000, lorsque l’usage était toléré, pour revenir en arrière. Cela pourrait arriver aussi aux Etats-Unis...

Deux livres en français


Cannabis médical : du chanvre indien au THC de synthèse
Michka & collectif
Mama éd., 272 p., 15,50 euros


Cannabis médical, Du chanvre indien au THC de synthèse est composé de textes écrits par différents spécialistes, dont des médecins et des patients, et bénéficie d’une riche iconographie. Variétés, modes d’absorption, législations, bénéfices thérapeutiques et nouveaux médicaments font partie des thèmes abordés. Le livre comporte également un annuaire professionnel qui recense adresses, sites Web, salons, festivals et plus de 150 contacts professionnels.

 

Cannabis en médecine,un guide pratique des applications médicales du cannabis et du THC
Dr Franjo Grotenhermen
Ed. Indica, 212 p., 24,90 euros


Traduction enrichie et actualisée d’un ouvrage allemand de référence, cet ouvrage du Dr Franjo Grotenhermen, directeur exécutif de l’Association internationale pour le cannabis médical (IACM), est un guide complet, qui propose une synthèse des connaissances scientifiques ainsi que des témoignages de patients. D’une présentation un peu austère, mais écrit dans un style clair et accessible, il détaille une quarantaine d’indications mais aussi risques, effets secondaires, posologies, modes d’absorption et interactions éventuelles avec d’autres médicaments, et compte plus de 300 références scientifiques.

Lu dans "La Dépêche"

Quand la sclérose en plaques
ne préserve pas de la garde à vue

La descente de gendarmerie s’est déroulée à l’heure du laitier. Dans le centre ville de Gourdon, hier à 7 h 30, une escouade de gendarmes se déploie avenue Gambetta. Les militaires de Gourdon et Salviac pénètrent au numéro 58, dans une petite maison à un étage. Le propriétaire des lieux, qui occupe le pavillon avec sa femme et sa fille, est "cueilli" au saut du lit puis conduit à la compagnie de gendarmerie pour y être interrogé.
Les militaires déménageront au préalable, le petit cabanon construit dans la pièce du fond. Dans ce qui s’apparente à un sauna finlandais en lambris clairs, les gendarmes découvriront une plantation de 30 pieds de cannabis. Les plants, le matériel d’éclairage, des lampes au sodium, et le système d’humidification vont être saisis aussitôt.
Olivier Astegiano âgé de 50 ans a été placé en garde à vue. La rétention de ce Gourdonnais dans les locaux de la gendarmerie pendant quelques heures avait été jugée par un médecin compatible avec son état de santé, pourtant fragile. Il souffre depuis plusieurs années d’une sclérose en plaques.
Selon les informations recueillies auprès du parquet de Cahors, les gendarmes chargés des investigations visaient plusieurs "objectifs" parmi lesquels figurait Olivier Astegiano.
Ce dernier ne s’est jamais caché d’utiliser le cannabis pour soulager les douleurs engendrées par sa maladie. L’usage de cette substance à des fins thérapeutiques est toléré au Canada, en Suisse, dans certains Etats américains, mais pas en France comme le confirme le docteur Jean-Marc Boulesteix, chef du service de neurologie à l’hôpital de Cahors : "L’Agence Française de sécurité du médicament (Afssaps) a adressé une lettre aux neurologues expliquant que le produit médical à base de cannabis n’avait pas été reconnu d’utilité publique. Son administration peut altérer la vigilance et provoquer une dépendance, quant à ses effets, ils ne seraient pas franchement convaincants même si pour une minorité de malades il se peut qu’il apporte un bénéfice net".
Pendant les 6 heures qu’a duré sa garde à vue, Olivier Astegiano a plaidé pour son "médicament vert". Remis en liberté vers 16 heures, il écopera d’une amende de 150 euros avec sursis. "Le docteur Boulesteix a transmis au tribunal une attestation qui me permettait de justifier ma consommation régulière de cannabis pour soigner ma sclérose en plaques. Les vertus du cannabis sont donc prouvées pour soigner ce mal", insiste le Gourdonnais. Malgré la clémence du jugement, il a décidé de faire appel. "Je veux absolument récupérer le matériel confisqué."

Extraits des numéros datés 27 août et 21 novembre de "La Dépêche"

Le dilemme des personnes en traitement pour le VHC

Le cas des personnes atteintes par le VHC pose un problème particulier : un potentiel effet fibrosant du produit a été décrit, notamment dans une étude menée par Christian Hézode et coll. à Créteil en 2005 auprès de 195 patients atteints d’hépatite C chronique1. Une progression accélérée de la fibrose a été retrouvée chez 63% des patients fumant du cannabis quotidiennement (en moyenne 3 joints par jour), chez 50% des consommateurs occasionnels (1 à 2 par semaine) et chez 42% des non-consommateurs.
D’où un dilemme : le cannabis permet à certains de mieux supporter le lourd traitement contre le VHC - voire de ne pas l’arrêter -, mais il pourrait aussi contribuer à aggraver leur fibrose. En attendant les résultats d’une hypothétique étude à grande échelle, Bertrand Lebeau propose un discours de réduction de risques, en encourageant une consommation réduite ou pour le moins modérée.

1 Hézode C et al., "Daily cannabis smoking as a risk factor for progression of fibrosis in chronic hepatitis C", Hepatology 2005, 42, 63-71