Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 56

vers sommaire

Exposition professionnelle à la cocaïne : le regard de William Lowenstein

par William Lowenstein

Swaps a demandé au président de SOS addictions de réagir à l'article sur l'usage de cocaïne chez les avocats. Voici ses réflexions.

"Je me dopais pour avoir de meilleurs résultats et de l’argent." Cette phrase récemment prononcée1 par un jeune coureur cycliste professionnel ukrainien, après le Tour de l’avenir, le bien nommé, pourrait aujourd’hui sortir de la bouche de non-sportifs. Avocats, médecins, journalistes, personnels navigants, cadres supérieurs, coiffeurs, charcutiers-traiteurs et boulangers découvrent, après les personnes du show-biz, les golden-boys, les travailleuses du sexe, les traders et les banquiers, les vertus dopantes de la cocaïne avant de subir la folie de sa dépendance.

Saturation du marché américain oblige, le trafic de cocaïne a conquis l’Europe. Après le Royaume-uni, l’Espagne, l’Italie, les usages de cocaïne se multiplient en France. Depuis une quinzaine d’années, la cocaïne est sortie de son ghetto doré, artistes, mannequins, tennismen et triangle Neuilly-Auteuil-Passy, pour se banaliser ; beaucoup disent "se démocratiser", mais je crois que notre démocratie mérite mieux que cette déclinaison. Banalisation telle que, lorsqu’il nous est demandé de cerner un "profil type social" du cocaïnomane, cela nous est devenu aussi difficile à caricaturer que pour un fumeur de cannabis ou un buveur d’alcool.

Il n’empêche que certaines catégories professionnelles demeurent plus exposées que d’autres. C’est un des grands intérêts de cet article sur les avocats que de ne pas l’oublier. Nous avons, en France, bien des réticences, bien des difficultés à exposer des faits schématiques. Les Américains s’embarrassent peu de ces pudeurs. Lors d’une visite à un centre privé spécialisé en addictologie à Atlanta, mon collègue me présenta ses statistiques et sa file active de patients. Les professions les plus représentées étaient les avocats, les médecins et chirurgiens (anesthésistes et réanimateurs en tête), les chefs d’entreprise (producteurs notamment), les journalistes et le personnel navigant (commandants de bord et stewards). Devant mon étonnement, il précisa que son institution était avant tout subventionnée par les organismes de régulation ou conseils de l’ordre de ces différents métiers. Le "deal" étant de rentre la licence ou l’autorisation d’exercice après réussite de la "detoxification". Puis il donna deux phrases éclairantes : "Dans certains métiers, l’addiction fait partie des risques professionnels. On pourrait requalifier la dépendance en maladie du travail", et : "Ce qui fait la qualité des personnes dans ces métiers à haut risques et à responsabilités en fait aussi leur vulnérabilité aux addictions. Imaginez-vous un grand artiste qui ne soit pas hypersensible, hypervulnérable ?"

Nous sommes bien loin en France de reconnaître l’addiction comme une maladie du travail. Nous avons déjà du mal à la reconnaître comme une maladie...

Bien sûr, tous les avocats ne seront pas cocaïno-dépendants, pas plus que les infirmières ne seront toutes séropositives au VIH ou au VHC en se piquant accidentellement. Mais la pression inhérente à cette profession, l’exigence de performance et sa corrélation positive avec la réussite financière, le rythme et les conditions de travail (ces fameux cabinets à l’américaine), l’accession jeune et rapide à des responsabilités ou à des contrats très importants, constituent de réels facteurs de risques aux addictions. Ajoutons que la sélection des personnes tachypsychiques, des hyperactifs, des workaholiques et des mégalos se fait dès le concours du barreau : ce sont les meilleurs qui réussissent les grands concours, c’est-à-dire ceux dont les qualités initiales feront un terrain de vulnérabilité aux conduites addictives.

Un patient, avocat pénaliste de talent, issu d’une famille provinciale de haute notabilité, marié, deux enfants, avait, comme dans les livres, quitté sa ville natale pour monter à la capitale et y réussir. Quand je lui demandai de préciser ce qu’était, pour lui, réussir, il me répondit sans hésitation : "avoir une maitresse et prendre de la cocaïne". Car, comme si les conditions pressantes de certaines professions ne suffisaient pas, comme si l’utopie politique et économique de performance sans fin et de résultats infaillibles ne suffisait pas, la cocaïne peut se targuer d’avoir une attractivité forte avec son image paillette, champagne, de réussite.

Alors, les avocats obligés de se doper comme les coureurs cyclistes pour devenir professionnels et réussir ? La question paraît irrecevable et pourtant, en lisant ce texte simple et juste, je me la suis posée.

Sans doute nous faut-il alors commencer par le début :
- D’une part rappeler, informer que la cocaïne est une drogue, une drogue qui rend dépendant et qui tue bien plus que l’héroïne aux Etats-Unis. Pour réussir, mieux vaut rester en vie... Et pour tout dire, sur ce sujet comme sur bien d’autres, savoir plus c’est risquer moins.
- D’autre part, plus une société est exigeante, plus elle impose la réussite et la performance, plus les conduites dopantes sont probables. Se doper plus pour travailler et gagner plus, est-ce bien cela que nous voulons ?



1 Entretien réalisé par M Kessous, Le Monde 22 septembre 2009