Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 56

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Buenos Aires

Avancées en Amérique latine

par Betty Azocar

La première Conférence latino-américaine sur les politiques de drogues a été organisée les 6 et 7 août à Buenos Aires (Argentine). Le signe d'une dynamique à l'œuvre qui se retrouve dans les changements de lois récemment survenus au Mexique et en Argentine.

Depuis six ans, l’ONG argentine Intercambios1 organise des journées nationales de réflexion sur les politiques en matière de drogues. Pour la première fois cette année, ces journées avaient un caractère international avec la participation d’une dizaine de pays de la région. L’initiative s’appuyait sur le constat d’échec de la politique de contrôle des drogues menée par les Nations unies depuis dix ans et disposait du soutien de la commission latino-américaine Drogas y Démocracia2.

Lors de son discours inaugural, dans le cadre prestigieux de l’auditorium de la chambre des députés, le juge de la Cour suprême de Justice argentine Eugenio Zaffaroni a donné le ton des débats en affirmant que la prohibition de drogues a non seulement des effets négatifs sur la santé des individus, mais aussi sur l’économie et sur la justice en favorisant le crime organisé, les poursuites pénales contre les maillons les plus faibles du trafic (petits dealers) cachant souvent des phénomènes liés à la corruption et au narcotrafic. Il a par ailleurs défendu l’idée selon laquelle l’usage personnel de drogues ne constitue pas une violation des principes constitutionnels.

Graciela Touzé, présidente d’Intercambios, a mis en garde contre les conséquences générées en Amérique latine par les politiques répressives appliquées ces dernières années, qui se caractérisent entre autres par :
- la stigmatisation des usagers de drogue ;
- l’augmentation de l’isolement des personnes ;
- l’augmentation des inégalités sociales ainsi que la précarisation des usagers de drogue ;
- l’incarcération disproportionnée des usagers de drogues ;
- l’augmentation conséquente des violences sociales (pour le contrôle des marchés et du pouvoir politique) ;
- des violations des droits humains élémentaires ;
- la persécution et la précarisation des paysans confrontés à l’éradication forcée des cultures de coca sans alternative soutenable.

L’enjeu principal des débats a été d’apporter un regard nouveau, non punitif, sur les politiques de drogues ; de fonder une réflexion étayée sur des évidences scientifiques, répondant de manière efficace aux divers problèmes associés aux drogues, et de contribuer à l’émergence d’un débat au niveau régional afin d’actualiser la carte géopolitique des usages des drogues3, des problèmes associés à l’usage et des politiques et interventions appliquées dans la région.

Un vent de changement
Le leitmotiv des experts réunis à Buenos Aires a été de sortir de la "guerre à la drogue" en favorisant des approches plus humanistes. Quelques signes encourageants sont venus de la presse argentine, qui s’est montrée plus intriguée qu’hostile face à cette nouvelle approche. Les journées se sont conclues sur le voeu qu’un vent de changement souffle durablement sur la région qui permette l’amélioration des conditions de vie des publics concernés par l’usage de drogues.

Très en retard sur le plan des actions et des programmes de réduction des risques vis-à-vis de l’Europe, avec des contrastes sociaux et des déficits financiers criants, l’Amérique latine donne pourtant une bonne leçon de pragmatisme et de dynamisme. En témoignent les annonces survenues depuis la fin de ces journées : le 20 août, le Mexique a voté la dépénalisation de la possession de petites quantités de cannabis (moins de 5 grammes), cocaïne (500 mg), héroïne (50 mg)... Cinq jours plus tard, la Cour suprême de justice argentine a jugé à l’unanimité inconstitutionnelle la loi qui punit de prison la consommation personnelle de drogues.



1 www.intercambios.org.ar
2 Initiative menée par les ex-présidents Fernando Henrique Cardoso (Brésil), César Gaviria (Colombie) et Ernesto Zedillo (Mexique), ainsi que par 18 personnalités marquantes de divers pays de la région. www.drogasydemocracia.org
3 On observe par exemple une augmentation inquiétante et soutenue, depuis quelques années, de la consommation de pasta base de cocaïne (PACO) dans plusieurs pays de la région.