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SWAPS nº 55

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Humeur

Petite chronique sur l'air du temps, été 2009

par Jimmy Kempfer

Signaux de fumée au-dessus de La Villette
Cette année, au parc de La Villette, les éléments furent cléments avec les cannabinophiles qui répondirent à l’appel de la 18e édition du 18 joint. La police tenta d’embêter un peu le clown masqué1 incarné par l’infatigable Jean-Pierre Galland, mais le personnel du site se mit en pétard et prit la défense du héraut de la cause de l’herbe qui fait rire. Ne souriez pas, cher lecteur, car si de biscornues cigarettes répandaient abondamment leurs effluves parfumés, j’ai rigoureusement veillé à n’en pas inhaler, même à l’insu de mon plein gré. Je me suis donc retenu de respirer durant toute la soirée afin que personne ne prétende que la qualité de mes observations ait un lien avec quelque odorante substance psychotrope.

Après avoir salué quelques vétérans, je fus hélé par la jeune et charmante Lola, teufeuse emblématique qui me rappela quelques intenses discussions autour des stands de prévention à l’époque épique des actions dans les teknivals. Assise avec ses potes sur le gazon du parc, elle me fit l’éloge de quelques capiteuses variétés "indoor"2. Voulant me montrer combien elle était devenue sérieuse, elle m’expliqua qu’après une formation et un diplôme de jardinier paysagiste elle se spécialisait dans l’hydroponie3 et venait d’acquérir un discret local afin d’y cultiver son savoir-faire. L’un des protagonistes souligna ce choix judicieux, arguant que le cannabis serait bientôt légalisé et qu’il fallait être en bonne position pour profiter de ce nouveau marché enfin légal.

Lola s’éleva alors contre autant de naïveté, expliquant que si jamais légalisation il y aurait un jour, ce serait la mort du "petit commerce"... et des "petits producteurs" aux dépens d’un monopole d’Etat. La situation actuelle lui convient bien mieux. La prohibition donne une valeur ajoutée au cannabis, ce qui permet à de nombreuses personnes, du producteur au détaillant, de gagner un peu d’argent. Un autre, cyniquement, ajouta qu’une légalisation enlèverait sans doute beaucoup d’attrait à la plante. Je n’ai pu me retenir de lui demander s’il pensait que cela pourrait entraîner un report vers des consommations ou des produits plus problématiques, mais sa réponse fut noyée dans un bruit de plus en plus assourdissant. Juste à côté, le représentant d’Encod4, fort des 4000 voix obtenues par le parti "cannabis sans frontières" lors des dernières élections européennes, s’époumonait dans son porte-voix à réclamer la légalisation. Un copain de Lola chantonnait, comme pour lui répondre, "légal où pas, nous on fume et on cultive... et le reste on s’en fout !".

De la pipe du capitaine Haddock à l’accompagnement à l’injection
Mais que fait donc la police ? Cette question restant sans réponse, la société de transport Sacer, dans le Morbihan, a décidé de recourir à "l’auto-dépistage" de ses chauffeurs et l’a fait savoir par l’entremise du Télégramme de Brest. Dans un louable "but de prévention et d’information", la Sacer distribue des ethylotests et des cannabistests à ses salariés. Des fois qu’ils ne sauraient pas qu’ils sont défoncés, les fameux tests les informeraient. Accessoirement, ils sauront s’ils sont "dépistables" et courent le risque de se voir retirer le permis.

Pas besoin de fumer la fameuse herbe pour sourire au constat qu’on n’a jamais dépensé autant d’argent pour informer et prévenir et que la jeunesse semble ne s’être jamais autant saoulée dans notre beau pays. N’étant pas à un paradoxe près, voilà qu’une vague d’austères talibans de l’hygiénisme radical exigent de supprimer la cigarette du président Pompidou, de Sartre et de Gainsbourg ainsi que la pipe de Jacques Tati et celle du capitaine Haddock. On ne reculera devant aucun sacrifice, quitte à défigurer notre patrimoine culturel, pour éviter à nos chères têtes blondes de tomber entre les griffes de l’industrie du tabac. Le Figaro Magazine eut récemment toutes les peines du monde à faire un dossier consacré au cigare sans encourir les foudres de la loi. Les beaux jours du tabac hédoniste semblent comptés pour le plus grand bénéfice de la nouvelle industrie "anti-tabac" avec ses médicaments, addictologues et autres préventions budgétivores.

Pendant ce temps, des associations se mobilisent. La France aurait besoin de salles d’injection où les usagers de drogues puissent avoir accès à du matériel et à un "accompagnement" à l’injection. Il est pourtant permis de se demander s’il ne serait pas plus utile d’augmenter les capacités d’hébergement.

Sur cette lancée, la prochaine grande cause évoquée pourrait être "les victimes de la loi de 1970". Les maladresses de cette loi, centrée sur l’abstinence et ayant conduit à l’interdiction de la vente de seringues, contribuèrent inéluctablement à la propagation du sida et des hépatites dans les années 1980. Une vaste mobilisation du mouvement associatif permit d’en corriger certains aspects et d’y inclure un important volet consacré à la réduction des risques, mais contribua parallèlement à enfermer pour longtemps l’usager de drogues dans un statut de victime et d’irresponsable, sans doute parfois au bénéfice de tout un champ professionnel qui s’est peu à peu construit autour de ces concepts de réduction des risques, prise en charge, soins... et autres petits "sacerdoces" de l’aide aux "victimes" de la drogue.

"Et ce n’est que le début"
Alors qu’en France on tente encore d’expliquer à nos chers compatriotes que la drogue c’est vilain, pas bon pour la santé et même interdit, les contrevenants s’exposant aux foudres de la loi, outre-Manche la fière Albion envisage de prendre des mesures plus énergiques. Ainsi, il est très sérieusement question que les "Job Centers" anglais imposent des analyses d’urine aux chômeurs. Si celles-ci s’avéraient positives, c’en serait fini de la petite obole hebdomadaire versée par l’Etat. "Et ce n’est que le début", clame The Gardian.

En tout cas, si les mafias prospèrent sur fond de crise économique, si le crack et l’héroïne prolifèrent, il est hors de question de montrer la moindre faiblesse vis-à-vis des fumeurs. Jamie Waylett, qui incarne le ténébreux apprenti-sorcier Vincent Crabbe dans Harry Potter, en sait quelque chose. Il s’est fait pincer avec son petit placard de dix plants d’herbe hilarante et va devoir affronter le courroux de la justice de sa majesté après avoir fait les choux gras des tabloïds. Même ses pouvoirs magiques n’auront su le protéger.

Mais la volonté d’éradiquer la délétère habitude de fumer ne s’arrête pas là. Au royaume de sa gracieuse majesté, il est désormais strictement prohibé de fumer dans les établissements psychiatriques. Pensez donc, la dangereuse herbe à Nicot pourrait interagir avec les neuroleptiques, hypnotiques et autres camisoles chimiques. Quelques antidépresseurs de plus aideront peut-être les malades à supporter l’abstinence... et la mortifère ambiance de ces institutions ?

Gare aux amis des possesseurs de bhongs
Mais restons du côté de l’herbe qui fait rire, outre-Atlantique, où quelqu’un a insidieusement fait circuler une photo où l’on voit le champion de natation Michael Phelps, 14 médailles d’or au compteur, tirer sur un volumineux bhong5. Du coup, son sponsor, une célèbre marque de corn-flakes, rompt son contrat publicitaire et la fédération de natation US lui sucre ses 1500 dollars mensuels. Mais Michaël s’en fout, il a gagné 5 millions de dollars en un an et suscité une immense vague de sympathie à travers l’Amérique grâce à Facebook, où ont proliféré les messages appelant à boycotter le sponsor indélicat. On peut raisonnablement estimer que la marque profite indirectement du cannabis car ses produits, assimilés aux "Munchies"6, sont souvent voracement consommés par les cannabinophiles. Le propriétaire du bhong, qui tentait de vendre l’objet sur Ebay, fut arrêté ainsi que huit "complices". Peut-être est-ce là un message vers ceux qui pensaient qu’avec Obama la politique des drogues serait plus "compréhensive". En tout cas, les amis des possesseurs de bhongs ont compris qu’ils ne doivent s’attendre à aucune clémence.

Autre preuve que la marijuana provoque des effets bizarres, la BBC vient de faire état d’une nouvelle tendance en Afrique du Sud. Après le crack, la méthaqualone et d’autres médicaments psychotropes, les gosses des townships mélangent les médicaments anti-sida tels les antiprotéases avec du cannabis pour rouler leurs joints. Cela leur procurerait un "high" substantiel. Vu le prix de ces médicaments indispensables mais auxquels de nombreux malades n’ont pas accès, on oserait presque espérer que la qualité de la défonce soit proportionnelle à leur valeur thérapeutique et financière.

Narcotourismo, addictomanie...
Ceux que les townships n’attirent pas peuvent toujours faire un peu de "narcotourismo" à Medellin et s’octroyer quelques frissons en s’inscrivant au "Pablo Escobar Tour" pour visiter les hauts lieux commémorant les chaudes heures de la vie du fameux "roi de la cocaïne" colombien, en terminant par le lieu où il fut abattu par la police puis sa tombe. Lui aussi commença par le trafic de marijuana, socialement relativement accepté à l’époque, mais trouva rapidement la cocaïne bien plus intéressante pour fidéliser et prendre l’argent des gringos.

Nous ne saurions finir sans parler du génial Stanton Peele, pourfendeur des classiques concepts d’addiction et de la "detox industry". Sa truculente intervention au congrès de l’Anitea, le 12 juin, aura marqué quelques-uns. Après un bref historique du processus qui amena à considérer la nicotine comme une des substances les plus addictives, il demanda aux 700 personnes présentes : "Qui a arrêté de fumer ?" Une bonne moitié de la salle leva la main. Il demanda alors : "Qui a réellement eu besoin de l’aide d’un spécialiste ou d’un médicament ?" Seuls quatre ou cinq se manifestèrent. Tous les autres s’étaient très bien débrouillés tous seuls... mais probablement était-ce avant l’avènement de l’"addictomanie".



1 Le clown masqué est l’emblème du CIRC (Centre d’information et de recherche cannabinique) qui organise traditionnellement l’appel du 18 joint.
2 "indoor". Ici variété spécifique de cannabis cultivé en intérieur à l’aide de moyens techniques élaborés en opposition aux variétés "outdoor", cultivées en plein air et nécessitant généralement moins de soins.
3 Hydroponie : culture sur des substrats tels que la laine de roche, billes d’argile... à l’aide de nutriments liquides soigneusement dosés. Bien maîtrisé, ce système permet plusieurs récoltes annuelles avec un rendement très élevé sur de très petites surfaces.
4 Encod : The European NGO Council on Drugs. Organisation militant pour une autre politique des drogues et notamment pour une légalisation.
5 Bhong : sorte de pipe à eau permettant d’aspirer profondément de volumineuses bouffées de fumée.
6 Munchies : aux USA, barres alimentaires ou snacks généralement bourratifs fréquemment consommés lors des faims subites provoquées par la consommation de cannabis. Par extension, aux USA, "avoir les munchies" signifie cette même faim vorace.