Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 55

vers sommaire

Reportage

RdR au Portugal, entre précarité et humanisme

par Olivier Doubre

La tenue de la 5e édition de la Conférence latine pour la réduction des risques à Porto, début juillet, a offert l'occasion de se pencher sur la situation de la RdR au Portugal. Olivier Doubre décrit pour Swaps sa visite d'un barrio haut lieu de deal et de consommation et fait le point sur la politique portugaise en matière de stupéfiants.

A une quinzaine de minutes à pied de l’"Alfandega"1, qui accueille aujourd’hui la 5e Conférence latine pour la réduction des risques (CLAT 5), nous arrivons au barrio Aleixo, groupe de tours jaunâtres et délabrées des années 1970 ou 1980. Accompagné de membres de CASO, la jeune association portugaise d’autosupport d’usagers de drogues, notre groupe de conférenciers de la CLAT est immédiatement l’objet de tous les regards lorsqu’il pénètre dans le barrio. Tout autour des immeubles, les pelouses desséchées sont jonchées de déchets en tout genre, en particulier de seringues, cannettes éventrées, bouteilles brisées... Dans les voitures garées le long de la rue, plusieurs personnes sont en train de s’injecter, d’autres tirent avidement sur leur pipe à crack.

Au bas de l’immeuble le plus au centre du barrio, des dizaines d’usagers de drogues s’affairent dans une sorte d’effervescence plutôt angoissante pour le visiteur non averti. Une majorité d’hommes (mais avec une bonne proportion de femmes), certains très jeunes, d’autres plus âgés parfois d’une bonne cinquantaine d’années... Plus bas, un jeune d’une vingtaine d’années sort de buissons touffus en remontant à grands pas vers la tour. Un de ses bras attire l’œil : le poignet recouvert d’un plâtre sale et cassé en plusieurs points, plusieurs abcès purulents sont bien visibles au coude et sur l’avant-bras. Deux hommes plutôt bien habillés descendent d’un taxi - qui les attendra - et s’engouffrent dans la tour, non sans ralentir à l’entrée en passant devant les trois ou quatre gaillards appuyés dans l’embrasure de la porte vitrée totalement brisée qui dévisagent les arrivants.

Deux marches en dessous du dealer
Dans le hall, dont les murs sont littéralement noirs de crasse jusqu’à un mètre de hauteur, des enfants passent en courant, ignorant les personnes qui sont là, la plupart décharnées et pâles. Tout le monde semble bien connaître le chemin et... commence à gravir les escaliers. Au bout d’un étage, après avoir dépassé une vieille femme montant difficilement les marches pour rentrer chez elle un panier à provisions à la main, l’allure ralentit. Disciplinés, les usagers font la queue, laissant un espace au centre de l’escalier pour permettre à ceux qui ont atteint leur but - le dealer, situé entre le 5e et le 6e étage - de redescendre. Si quelqu’un n’avance pas assez vite et ne colle pas assez celui qui le précède, il est sèchement rappelé à l’ordre par ceux qui attendent derrière. La tension est palpable et semble monter d’un cran à chaque étage. Dans cet escalier, ce sont une cinquantaine d’usagers qui attendent leur tour.

Enfin, au-dessus du 5e, le dealer, la trentaine, nerveux, les yeux brillants grands ouverts marqués sans aucun doute par le crack, "officie" en interpellant, à peine après avoir "servi" l’usager précédent, le prochain "client". Celui-ci arrive devant lui en restant deux marches en dessous : un petit décalage de hauteur qui semble signifier spatialement l’infériorité de l’acheteur. Seuls les revendeurs ou les amis du dealer discutent à côté de lui sur l’entresol : aucun client n’y posera le pied, demeurant toujours en dessous et faisant demi-tour une fois sa ou ses dose(s) dans la main.

Deux produits sont disponibles : dans un gros sac plastique de la taille d’un ballon de hand-ball, des centaines de doses d’héroïne brune (d’assez bonne qualité aux dires des usagers dans l’escalier) et, dans un autre, de cailloux de crack prédécoupés. Cinq euros pièce. Ce prix, plutôt bas comparé à la France, rappelle que le niveau de vie moyen au Portugal est bien moins élevé que chez ses voisins européens plus au nord.

Certains viennent s’approvisionner pour plusieurs jours et ont droit, s’ils prennent plus de dix doses, à un "bonus", une dose supplémentaire, geste commercial du dealer qui commence par enfouir les billets dans un gros sac à dos qu’il tient entre ses jambes. C’est le cas des deux hommes dont le taxi attend au bas de l’immeuble. D’autres, vêtus de pantalons déchirés et plein de crasse, comptent des pièces de monnaie en montant les marches, dont certaines de 10 ou 20 centimes. Il s’agit sans doute des fameux "surveillants" de parking de Porto : une travailleuse sociale de la ville avait consacré son intervention à la CLAT à cette population, composée quasi exclusivement d’usagers de drogues, qui s’est inventée cette activité pour survivre. Le dealer se plaint parfois qu’il manque quelques dizaines de centimes mais donne finalement son unique dose à l’usager qui le regarde, craintif, jeter rageusement les pièces dans son sac dont les billets débordent.

Abcès, mains abîmées et teint jaunâtre
Les militants de CASO saluent des têtes connues et interrogent d’autres usagers présents. Beaucoup sont en effet sans domicile fixe et ne s’éloignent jamais longtemps du barrio, dormant dans les buissons aux alentours ou sous le grand pont enjambant le Douro non loin de là... Leur état de santé paraît préoccupant : abcès, mains abîmées par des coupures, traits tirés et teint jaunâtre qui fait craindre une hépatite virale. Selon les membres de l’association d’autosupport, il y aurait un autre barrio comme celui-là à Porto ainsi qu’un lieu de deal dans la rue aux abords de la gare. Devant un tel "spectacle", ces militants soulignent l’urgence sanitaire de créer des salles de consommation à moindre risque au Portugal. Une revendication qui n’a pas été entendue jusqu’ici.

Au bas de l’immeuble, ceux qui viennent de consommer errent, le regard vague mais visiblement satisfait. D’autres taxis arrivent. Parfois, les clients ne descendent même pas et achètent aux revendeurs en baissant simplement la vitre. A la sortie nord du barrio, une patrouille de police est en train de contrôler deux personnes dans une voiture, mais des dizaines d’usagers passent non loin de là sans être vraiment inquiétés. La loi portugaise en matière de stupéfiants repose en effet peu sur la répression. Modifiée en 2001 sous l’impulsion du gouvernement socialiste revenu au pouvoir, l’usage simple, tout en demeurant interdit, n’est plus un délit comme auparavant mais un "fait social illicite". Seules des sanctions administratives et des amendes peuvent être prononcées.

"Nous combattons la maladie, pas le malade !"
Le premier ministre portugais, José Socrates, a d’ailleurs récemment réaffirmé le principe qui a présidé à ce changement de politique : "nous combattons la maladie, pas le malade !", l’objectif étant de rapprocher l’usager des structures de réduction des risques et de soin au lieu de l’incarcérer. Ainsi, l’usager interpellé est-il conduit devant une "Commission de dissuasion", dirigée par un magistrat-stagiaire et composée de psychologues et de travailleurs sociaux. Après avoir fait un bilan personnalisé de sa situation et l’avoir informé des traitements disponibles, on lui propose d’entrer dans un programme de soin. Mais il reste in fine libre de sa décision. Toutefois, les militants de CASO tiennent à préciser que les suites d’une interpellation dépendent souvent "de l’humeur" des fonctionnaires qui y procèdent : "s’ils sont en colère ce jour-là, ils peuvent vous placer en garde-à-vue en vous accusant d’être un petit dealer au motif que vous avez une petite quantité sur vous, mais aussi de l’argent ! Cela arrive. D’autres fois, ils jettent tout simplement la came qu’ils trouvent sur vous et vous disent de disparaître rapidement de leur vue..."

Il reste que cette politique en matière de drogues semble commencer à porter ses fruits. Estimée entre 80000 et 100000 personnes dans un pays comptant environ 10 millions d’habitants, la population d’usagers est considérée comme stable depuis une dizaine d’années. "Elle connaît même, selon nos dernières études, une baisse sensible bien qu’assez lente, avec une forte diminution des incarcérations. De même, les contaminations de sida et d’hépatites virales ont chuté considérablement ces dernières années dans cette population", précise Paula Marques, directrice du département d’intervention communautaire, de prévention et de réduction des risques de l’Institut des drogues et des toxicomanies (IDT), l’équivalent de l’OFDT au Portugal mais qui gère également des structures de soin et de RdR. Autrefois sous l’égide du ministère de la justice, cette institution nationale dépend aujourd’hui du ministère de la santé.

"Nous avons fait le choix de développer les projets de proximité au niveau communautaire, en nous appuyant notamment sur les associations qui travaillent dans la rue, ajoute Paula Marques. La plupart font de la prévention, de la réduction des risques et du soin, car nous voulons éviter de séparer ces trois axes d’une politique que nous essayons de fonder à la fois sur le pragmatisme et sur l’humanisme." En outre, l’IDT intervient en prison, en y dispensant notamment des traitements de substitution. Ceux-ci (méthadone ou buprénorphine) sont "assez facilement disponibles au Portugal puisqu’ils sont délivrés en centres spécialisés mais aussi dans les pharmacies de ville et un bon nombre de centres de santé [dispensaires]. Nous essayons en tout cas de les rendre les plus accessibles possibles", conclut-elle, visiblement fière des progrès accomplis ces dernières années.

Le courage d’expérimenter
Alors, le Portugal, nouveau modèle en matière de réduction des risques et de politiques publiques sur les drogues ? C’est sans doute aller vite en besogne. Mais il faut néanmoins saluer ses efforts dans la voie d’une politique plus humaine vis-à-vis des usagers de drogues, dans un pays dont les difficultés économiques conduisent encore certains de ses habitants à émigrer. A Porto, certains pâtés de maison, même dans le centre historique très prisé des touristes, ne sont pas loin de ressembler à des bidonvilles.

Aussi, parti avec un retard économique certain, le Portugal a au moins eu le courage d’expérimenter une politique respectueuse de certains droits des usagers de drogues. Ce qui n’est pas toujours le cas de ses "grands" voisins européens, toujours prêts à donner des leçons.

La RdR au Maroc, des débuts prometteurs

Si le développement de la RdR au Portugal a bien évidemment tenu une place prépondérante au cours de ces quatre jours à Porto, cette édition portugaise de la CLAT fut marquée par de nombreuses interventions de délégations latino-américaines, mais aussi maghrébines. À tel point que, les organisateurs n’ayant – étonnamment – annoncé, en fin de conférence, aucun lieu pour une prochaine "6e Conférence latine", la session de clôture bruissait ça et là du lancement d’un projet plus vaste englobant l’autre côté de la Méditerranée – pour un rendez-vous au Maroc ? –, qui s’appuierait sur un réseau (naissant) "méditerranéen" de RdR.

Après celle d’un médecin tunisien relatant les (courageux) débuts de son association, l’une des interventions très applaudies fut celle de Fatima Asouab, psychiatre à l’hôpital de Rabat, fondatrice de l’une des toutes premières associations de RdR au Maroc. Réalité totalement taboue et stigmatisée à l’extrême, "sans doute plus encore qu’en Europe", l’usage de drogues a longtemps été considéré comme un phénomène marginal, "importé" par quelques émigrés "contaminés" par les "vices occidentaux". Or, comme l’a déclaré Fatima Asouab, "nous vivons au contraire, en miroir, les mêmes problèmes de drogues que l’Europe, auxquels s’ajoute la misère du tiers-monde"… La plupart des usagers de drogues au Maroc vivant dans des squats "aux conditions d’hygiène innommables", l’association qu’elle dirige à Tanger a délibérément parié sur la participation active des usagers. Un petit groupe d’ex-usagers a donc été formé et mène un service de rue de type "bas seuil" qui distribue notamment du matériel stérile. Mais, grâce à leurs contacts, ces "pairs" ont bientôt entrepris un "formidable travail" de cartographie des lieux fréquentés par les usagers à travers le pays. Encore précaire, la réduction des risques commence donc à s’affirmer au Maroc, la méthadone devant même arriver en octobre. - O. D.



1 Grande bâtisse le long du Douro qui abritait autrefois la douane de mer à l’entrée du port de Porto.