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SWAPS nº 55

vers sommaire

Analyse économique de la dynamique des marchés des drogues

L'importance de la qualité des produits

par Christian Ben Lakhdar

L'économiste qui se penche sur les dynamiques à l'oeuvre dans le marché des drogues se trouve confronté au manque de données concernant la qualité des substances. Christian Ben Lakhdar plaide ici pour un dispositif d'observation efficace et pérenne du couple prix/qualité des substances illicites présentes en France.

Les principaux indicateurs économiques que sont le prix et les quantités peuvent indéniablement être utilisés pour analyser les marchés des drogues illicites et étudier le comportement des offreurs et des demandeurs. Effectivement, comme pour les marchés de biens légaux, le marché des drogues illicites se compose d’une offre qui rencontre une demande pour fixer des quantités qui s’écoulent sur le dit-marché à un prix donné ; les acteurs de ce marché étant sensibles aux variations de ce dernier.

Les spécificités d’un marché illicite
Il n’en reste pas moins que le caractère illicite du marché des drogues le différencie des marchés classiques non seulement en ce qu’il est difficilement observable mais aussi, au final, extrêmement régulé. La régulation du marché n’est pas à considérer de manière traditionnelle avec par exemple, la fiscalité sur les produits, les règles contractuelles entre le vendeur et l’acheteur ou encore le contrôle des positions monopolistiques. Non, la régulation du marché des drogues est à voir à travers le prisme du cadre juridique et de l’activité répressive : les saisies douanières retirent certaines quantités du marché, les arrestations de vendeurs peuvent créer des situations de pénurie ponctuelle ou au contraire exacerber la concurrence, le risque d’arrestation est une composante essentielle du prix des drogues1...

Ces éléments n’empêchent pas l’économiste d’étudier les marchés des substances psychoactives illicites et leur dynamique, bien au contraire. Se pose à lui cependant un problème de taille quand il aborde le versant empirique de ces études, c’est celui de la qualité, de la pureté, du titrage des produits du marché qu’il étudie. Cette donnée fait malheureusement souvent défaut et ampute l’analyse d’une composante fondamentale pour l’analyse des marchés.

Cet article plaide ainsi pour un dispositif d’observation efficace et pérenne du couple prix/qualité des substances illicites présentes en France. Avant de voir plus en avant en quoi la qualité des drogues est un élément clé de l’analyse de la dynamique de ces marchés, il convient au préalable de présenter le cadre d’analyse standard du marché des drogues.

La rencontre de l’offre et de la demande
Comme le définissait l’économiste Alfred Marshall au début du XXe siècle, un marché se compose d’une offre et d’une demande qui de par leur rencontre fixent prix et quantités échangées. Suite à cette définition, le marché de l’héroïne à titre d’exemple peut être graphiquement représenté comme suit :

Sur le graphique 1 est représentée une courbe de demande élastique, c’est-à-dire où les quantités demandées varient en fonction du prix de l’héroïne le long de la courbe D. La courbe, ou plus exactement la droite D prend cette forme puisque l’on sait que les usagers d’héroïne sont sensibles au prix de l’héroïne2. Autrement dit, la demande d’héroïne est élastique : quand le prix de l’héroïne baisse, la demande augmente et inversement.

De la même façon, concernant l’offre, la courbe S fait varier les quantités offertes en fonction du prix de l’héroïne. Si le prix est haut, les potentialités de profits incitent à une offre abondante d’héroïne et à l’inverse quand le prix est bas, les individus seront peu enclins à offrir de l’héroïne. Comme dans toute vue marshallienne, l’équilibre du marché de l’héroïne est obtenu à l’intersection de la courbe d’offre S et de demande D, c’est-à-dire au point e1 où le prix d’équilibre est p1 et les quantités écoulées Q1.

Réduire l’offre...
Le marché de l’héroïne ainsi défini à l’équilibre peut être modifié par les politiques publiques mises en ozuvre. Deux types de politiques peuvent être envisagés. La première vise une réduction de l’offre d’héroïne. Celle-ci peut être implémentée par une aggravation des sanctions de la vente d’héroïne et par un durcissement de la répression visant les trafiquants et revendeurs. Cette politique de réduction de l’offre d’héroïne contraint théoriquement la courbe d’offre à se déplacer, passant de S à S’. Un nouvel équilibre se forme en e2. Ce nouvel équilibre définit alors un couple prix-quantité différent de l’équilibre initial : les volumes vendus d’héroïne sont désormais plus faibles (Q2 < Q1) et le prix plus élevé (p2 > p1).

Les économistes ne sont pas enclins à recommander des politiques visant la réduction de l’offre d’héroïne puisqu’elles génèrent des coûts pour la société. Effectivement, comme le souligne Clarke3, les politiques augmentant le prix de l’héroïne ont tendance à favoriser les comportements à risque des usagers, comme par exemple préférer l’injection à un autre moyen de consommation, devenir criminel, se prostituer. Un prix élevé de l’héroïne peut aussi inciter à la consommation d’autres drogues substituts ou complémentaires comme l’alcool ou les benzodiazépines, et ces dernières interagissant avec l’héroïne peuvent conduire à des surdoses.

... Ou faire baisser la demande ?
Le second type de politique publique pouvant être mis en place s’attache alors à faire baisser la demande d’héroïne. Les politiques de baisse de la demande d’héroïne prennent différentes formes et vont des politiques de prévention à la sanction renforcée de l’usage en passant par des politiques d’offre de substituts aux opiacés comme la buprénorphine ou la méthadone. A la suite de la mise en place de telles politiques, la demande d’héroïne diminue, autrement dit la courbe D se déplace en D’ sur le graphique 1, et l’équilibre du marché s’en trouve modifié. Par comparaison à l’équilibre initial e1, prix et quantités sont plus faibles en e3 : Q3 < Q1 et p3 < p1.

Les conclusions relatives au nouveau couple prix-quantité défini en e3 méritent toutefois d’être discutées. La baisse de la demande peut ne pas être aussi forte que supposée sur le graphique. Dans le cas où la buprénorphine et la méthadone ne sont pas des substituts parfaits de l’héroïne, une demande résiduelle peut coexister au traitement. Autrement dit, bien que suivant un programme de substitution, l’usager peut consommer en même temps de l’héroïne. De plus, la demande d’héroïne peut augmenter parallèlement à la mise en place de politiques de substitution puisque les prix et les composantes du risque de consommation diminuent3.

Une variable d’ajustement : la qualité des produits
La qualité des drogues illicites est une variable oubliée dans l’analyse marshallienne présentée ci-dessus. Elle est pourtant cruciale pour la compréhension de la dynamique du marché des drogues et pour l’évaluation des politiques publiques.

Considérons par exemple une politique répressive renforcée contre les offreurs d’héroïne. Suite à l’instauration de cette politique, la théorie économique, en accord avec le graphique 1, nous dit que les quantités d’héroïne disponibles sur le marché doivent baisser et le prix augmenter. On omet cependant ici le fait que les offreurs d’héroïne peuvent ajuster non seulement les quantités dont ils disposent mais aussi le prix en baissant la qualité du produit. Autrement dit, en coupant plus le produit, avec des adultérants ou des adjuvants, la baisse des quantités consécutive à la politique répressive est ainsi compensée tout comme l’est l’augmentation théorique des prix : les produits de moins bonne qualité étant a priori vendus moins cher. Il est ainsi crucial de contrôler la variable "qualité des produits" dans l’analyse que l’on peut faire de la dyna mique des marchés des drogues illicites.

A titre d’illustration, en France, la baisse du prix de l’héroïne brune - une diminution d’un peu plus d’un tiers du prix entre 1999 et 2006 (tableau 1) - n’est clairement pas imputable à une baisse de sa qualité (graphique 2).

Bien que les saisies douanières et policières ne constituent pas un indicateur parfait puisque traduisant de fait l’activité répressive, le graphique 2 laisse toutefois à penser que la qualité de l’héroïne sur le marché français n’a quasiment pas évolué ces dernières années, voire même qu’il y aurait une légère augmentation des taux de pureté. On constate une diminution des saisies de faible pureté (0 - 20%) contre une augmentation des saisies d’héroïne dosée entre 20 et 50%. En d’autres termes, les services répressifs saisiraient des produits de meilleure qualité et ce, malgré la forte diminution du prix de gramme de rue de l’héroïne.

Si l’on interprète ces indicateurs, il peut être avancé que la baisse du prix de l’héroïne fait clairement état de sa disponibilité accrue sur le territoire national. Mais prendre de plus en considération la stagnation, voire la légère augmentation de la qualité de ce produit, amène à conclure sur une profonde dynamisation de ce marché.

Plusieurs facteurs expliqueraient ce phénomène. D’une part, la production afghane de ces dernières années ne s’est pas tarie, au contraire des anticipations et de la volonté des organismes internationaux4. D’autre part, les filières d’importation se sont organisées en profitant de situations politico-économiques instables et d’un savoir-faire criminel post-conflictuel, en particulier dans les Balkans.

Une autre hypothèse explicative serait aussi liée à la concurrence que les traitements de substitution aux opiacés feraient à l’héroïne, et ceci expliquerait la baisse du prix au gramme5. Enfin, une demande émergente et naïve - puisque n’ayant pas connu l’épidémie de surdoses du milieu des années 1990 - accompagnerait le dynamisme de l’offre, en particulier dans les milieux festifs6.

 

Tableau 1. Variation du prix de l’héroïne brune en France 1999-2006

1999-2000
en euros

2006
en euros

variation
en %

Bordeaux

76

51

-33,2

Dijon

55

38

-31,3

Lille

37

27

-26,8

Lyon

69

32

-53,4

Marseille

65

46

-29,1

Metz

43

37

-13,8

Paris

65

46

-29,1

Rennes

92

50

-45,4

Toulouse

71

38

-46,2

moyenne

64

41

-34,3

sources : rapports Trend 2001 et 2008

Pour un système d’information sur le couple prix-qualité
Capter la dynamique des marchés des drogues illicites n’est pas chose aisée. Il est pourtant possible, grâce à quelques indicateurs simples, de dégager les grandes tendances de ces marchés - mais encore faut-il en disposer. L’analyse que nous avons faite, à titre d’illustration, du marché de l’héroïne en France mériterait bien sûr de plus amples approfondissements.

Le système d’information sur les couples prix-qualité des drogues en France - et ce dans une temporalité continue - fait malheureusement défaut à l’heure actuelle. Seul, à notre connaissance, le système de veille Sintes de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) remplit peu ou prou cette fonction. Avoir pour but non seulement la compréhension de la dynamique des marchés des drogues illicites mais aussi pouvoir évaluer les dispositifs de lutte contre les drogues nécessite clairement de pouvoir disposer de ces informations.



1 Kopp P, "Economie de la drogue", 2003, La Découverte, "Repères", 121 pages.
2 Saffer H, Chaloupka F, "The Demand for Illicit Drug", National Bureau of Economic Research Paper, 1995, no 5238.
3 Clarke H, "Economic Analysis of Public Policies for Controlling Heroin Use", Australian Economic Paper, 2003, 42(2), 234-52
4 UNODC, "2008 World Drug Report", UNODC, Vienne.
5 Bello P-Y, Toufik A, Gandilhon M, "Tendances récentes – Rapport TREND 2001", OFDT, 167 pages.
6 Cadet-Taïrou A, Gandilhon M, Toufik A, Evrard I, "Phénomènes émergents liés aux drogues en 2006 – Huitième rapport national du dispositif TREND", OFDT, 189 pages.