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SWAPS nº 55

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Dossier géopolitique

La Clat s'ouvre à la géopolitique

par Nestor Hervé

La 5e Conférence latine pour la réduction des risques s'est tenue à Porto du 1er au 4 juillet. Cette année, une des sessions plénières avait pour thème "géopolitique, réduction des risques, pouvoir et globalisation". "Latinité" oblige, elle s'est concentrée sur la question de la production de cocaïne. Tandis qu'en clôture de la conférence, un groupe de magistrats lançait un appel pour une révision de la politique de prohibition.

"En Europe, nous nous sommes trop concentrés sur la consommation, et n’avons pas porté assez attention à la question de l’offre et aux enjeux géopolitiques. Nous devons remettre au centre du débat le marché de la drogue." C’est par ce constat que Luis Fernandez, co-organisateur et président du comité scientifique de la conférence, a conclu la séance plénière de la Clat consacrée à la géopolitique, vendredi 3 juillet à Porto.

Une session ouverte par Pien Metaal, coordinatrice du programme Drogue et Démocratie du Transnational Institute, qui a établi un état des lieux de la mise en place de politiques de réduction des risques dans le monde, avant de se pencher sur la question des législations en matière de possession de produits illicites, très différentes d’un pays à l’autre, et plus particulièrement sur l’extrême hétérogénéïté des quantités au-delà desquelles les personnes sont susceptibles d’être poursuivies, en Europe et dans le reste du monde - autant d’obstacles à une compréhension, à une harmonisation mais aussi, éventuellement, à une remise en question de ces législations.

Pour finir, Pien Metaal a cité en exemple l’Equateur, pays qui, confronté à une inflation de personnes incarcérées pour de lourdes peines sur l’accusation de trafic, souvent pour des quantités faibles de produits, a récemment relâché 3000 personnes.

Une approche sociale et économique
Ricardo Soberon Garrido, du Centro de Investigation Drogas y DDHH (Centre de recherches drogues et droits de l’homme) a pris le relais en présentant la situation du bassin amazonien, où la feuille de coca est cultivée. Selon lui, l’expérience de ces vingt dernières années démontre que l’approche de la réduction de l’offre appliquée au contrôle des drogues entraîne une série de problèmes, dysfonctionnements et contradictions qui génèrent de sévères atteintes aux droits de l’homme tels que défendus par les Nations unies.

Il a aussi cité en exemple la récente révolte des indiens péruviens consécutive à la publication, en 2008, d’une série de décrets les dépossédant de leurs terres ancestrales au profit des exploitants pétroliers.

Le chercheur péruvien a estimé qu’"une politique de RdR appliquée à la culture de la coca doit commencer par reconnaître la nature sociale et économique du problème de la production de cocaïne", et qu’il est nécessaire de trouver des solutions différentes qui impliquent d’octroyer un nouveau statut aux producteurs (citoyenneté, droits). L’Etat doit apprendre à négocier et à dialoguer avec eux pour obtenir des mécanismes concertés de réduction partielle et progressive des cultures de coca.

Ricardo Soberon Garrido a terminé son intervention en appelant à la recherche d’un "nouveau paradigme" basé sur un dialogue entre les Etats andins et les indigènes, paysans ou colons producteurs de coca, sur une représentation juridique et politique des paysans et sur une politique des drogues respectant les droits de l’homme. Il préconise dans ce but la suspension de la fumigation, un relevé des menaces contre les plantations de coca et une révision urgente du modèle de développement du bassin amazonien.

L’ONUDC accusée de manipuler les chiffres
Ricardo Vargas, sociologue colombien qui a problématisé le combat biologique contre la production de coca, s’est ensuite attaché à démontrer que les données de l’ONUDC concernant les chiffres de production de cocaïne en Colombie ont été manipulées pour faire apparaître une forte baisse de la production consécutive au "Plan Colombie 2000-2005". Selon lui, en jouant sur les variables de calcul, l’ONUDC a surévalué la baisse entre 2007 et 2008 à -28% (de 600 tonnes à 430 tonnes) au lieu de -16% afin de protéger le modèle "zéro tolérance" et la politique de guerre à la drogue.

Ancien président de la Ligue italienne pour la lutte contre le VIH, Vittorio Agnoleto a poursuivi la remise en cause des données de l’ONUDC en se basant sur les travaux de l’association Libera, qui a relevé de "grossières manipulations" de données, notamment au moment de la mise en oeuvre du Plan Colombie. En se basant "à la source" sur les données officielles des organismes chargés en Colombie de l’éradication des cultures de coca, l’association Libera estime "totalement incompatibles" avec celles-ci les chiffres de production de l’ONUDC, et propose pour l’année 2007 le chiffre de 2000 tonnes comme estimation minimale de la production de chlorhydrate de cocaïne, soit "3,3 fois les estimations de l’UNODC et 3,7 fois celles des autorités américaines".

Vittorio Agnoleto a ensuite rappelé les conclusions du rapport du sénat américain sur le Plan Colombie, jugeant en décembre 2005 son manque de résultats "déconcertant", puis a rapporté la saisie, au Mexique, d’avions affectés à la fumigation et servant selon toute vraisemblance au trafic, et même, numéros d’immatriculation à l’appui, l’utilisation d’avions de la CIA pour ce même trafic.

Pour l’ex-député au Parlement européen, "au moment où les financements des Etats-Unis sont en train d’être transférés du Plan Colombie au Plan Merida, qui sera centré sur le Mexique, les liens entre les forces qui prétendent lutter contre le trafic de drogue et les trafiquants ne font guère de doutes".

L’Union européenne, estime-t-il, "pourrait jouer un rôle bien plus important dans l’élaboration des politiques des drogues", notamment par l’intermédiaire de son parlement, qui s’est déjà prononcé, dans une résolution de 2006, en faveur d’une reconnaissance de la différence entre feuille de coca et cocaïne.

Pour conclure, Vittorio Agnoleto a proposé que la prochaine édition de la Clat, dans le cadre de son "évolution naturelle", consacre une journée entière à la géopolitique.

Des magistrats pour une révision de la politique de prohibition

Une Conférence latine des magistrats organisée en partenariat avec la Clat a rassemblé, vendredi 3 juillet à Porto, des magistrats argentins, brésiliens, espagnols, italiens et portugais sur le thème "politiques de drogues, démocratie et droits de l’homme", avec comme objectifs d’analyser les systèmes juridiques en relation avec les politiques des drogues de chaque pays participant et de débattre de leur impact sur les droits de l’homme.
A cette occasion, une "déclaration solennelle sur les politiques publiques en matière de drogues et de droits de l’homme" a été adoptée. Présentée lors de la séance de clôture de la Clat, cette déclaration appelle à une révision du système de prohibition, qui a échoué à la fois sur la diminution de la consommation de stupéfiants et dans la lutte contre les grandes organisations criminelles.
"Dans la majorité des cas n’arrivent dans le système judiciaire que les affaires petites voire insignifiantes, ce qui a pour conséquence un surpeuplement des prisons ainsi qu’une usure aussi importante qu’inutile du système judiciaire", affirment les magistrats. De plus, la "marginalisation" des usagers de drogues entraîne des violations répétées des "droits à la santé, à la dignité, à la sécurité, et enfin à la vie". Ils estiment donc qu’il est urgent de faire évoluer les législations vers un "réel droit à la santé" de l’usager de drogues qui ne se réduise pas à un concept de soin mais "recouvre celui de réduction de la violence que les agences du gouvernement ou l’État exercent sur la population par action ou par omission".