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SWAPS nº 55

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Dossier géopolitique

Objectif drogue, seigneurs de guerre et paramilitaires

par Alain Labrousse

L'Afghanistan et la Colombie, les deux pays au centre de la production de l'opium et de la cocaïne, sont le théâtre de conflits anciens. On y trouve des acteurs aux motivations idéologiques (talibans et FARC) mais aussi des milices pour lesquelles les motivations financières l'emportent sur les objectifs politiques. Ce sont ces seigneurs de guerre afghans et paramilitaires colombiens qu'Alain Labrousse, spécialiste de la géopolitique des drogues*, nous présente ici.

Si les organisations internationales estiment que la lutte contre la drogue est rendue plus facile par le fait que la production tend à se concentrer dans un nombre limité de pays, ce n’est certes pas un élément qui y favorise la paix et la bonne gouvernance. Ainsi, la Colombie (qui produit environ 70% de la cocaïne consommée dans le monde) et l’Afghanistan (plus de 90% des opiacés) sont le théâtre de conflits - depuis plus de 40 ans pour le premier et une trentaine d’années pour le second - auxquels la drogue n’est pas étrangère. Mais, au-delà de ces similitudes apparentes, les deux pays sont bien sûr profondément différents.

Dans le cas de l’Afghanistan, il s’agit d’un pays économiquement arriéré, islamisé et de structure tribale ; dans celui de la Colombie, d’un pays présentant, certes, de fortes disparités sociales, mais dont le niveau de développement économique le place au cinquième rang des nations sud-américaines et où fonctionnent, depuis une cinquantaine d’années, des institutions démocratiques, même si la participation des citoyens aux élections est très faible et la présence de l’Etat loin de concerner l’ensemble du territoire.

Dans les deux pays sur lesquels nous nous penchons, il existe plusieurs types d’acteurs : d’abord ceux chez qui prévalent des motifs idéologiques : les talibans et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ; ensuite des milices dont le comportement peut avoir des motifs politiques, mais dont le mobile ultime est l’appât du lucre : les seigneurs de guerre afghans et les paramilitaires colombiens. Ayant ailleurs1 mis en parallèle les relations avec la drogue des FARC et des talibans, nous envisagerons ici celle des seigneurs de guerre et des paramilitaires. Mais, dans ce dernier cas, cela implique de se pencher sur le rôle des deux Etats au sein des jeux de pouvoir et d’argent.

L’origine
En Afghanistan, on appelle "commandants" les chefs de guerre qui ont combattu les communistes à la suite de l’invasion soviétique en 1979. Armés et entraînés par les services secrets de l’armée pakistanaise, ils ont été principalement financés par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite. Un grand nombre d’officiers, de chefs de grandes familles locales (khan), et de mollahs ou autres chefs religieux (pir), ont dirigé des rébellions locales à travers tout le pays. C’est le retrait de l’armée soviétique en 1989, puis la chute du régime communiste en 1992, qui ont contribué à transformer un certain nombre de ces "combattants de la liberté", en "seigneurs de guerre". Les années 1989-1994 ont été une période d’anarchie au cours de laquelle les anciens moudjahiddines se sont affrontés pour le contrôle de territoires et des richesses qu’ils contiennent, comme le bois, les pierres précieuses ou la drogue.

L’intervention des forces de la Coalition, le 7 octobre 2001, et la chute des talibans ont permis à des chefs de guerre locaux qui avaient combattu ces derniers ou avaient observé une discrète neutralité de redresser la tête. Cela d’autant plus que les forces de la Coalition ont souvent sollicité le service des milices qu’ils commandent pour combattre les talibans ou les forces d’Al-Qaeda. Depuis 2003, profitant de l’indulgence à leur égard des troupes occidentales et du gouvernement, ils en ont profité pour asseoir leur pouvoir local.

Le paramilitarisme colombien s’est également développé durant les 25 dernières années. Mais on doit distinguer les groupes qui ont été créés par l’Etat de ceux dont la formation résulte d’initiatives privées. Parfois, ces deux origines se conjuguent. Ainsi les paramilitaires des années 1990 et 2000 sont les continuateurs de milices créées à Puerto Boyacá, de 1982 à 1989, par les élites rurales de la région, avec l’appui de la garnison militaire locale, dans le but de se défendre du racket et des enlèvements perpétrés par les FARC. La dernière vague du paramilitarisme date de la création par les frères Fidel, Carlos et Vicente Castaño, à l’appel d’éleveurs et d’hommes d’affaires, des Autodéfenses paysannes de Córdoba y d’Urabá (ACCU) en 1994. Leurs miliciens, parmi lesquels des transfuges des différentes guérillas, après avoir été entraînés par la Brigade XIV de l’armée, se livrèrent à de nombreux massacres de sympathisants supposés de la guérilla et chassèrent les FARC de la région bananière de l’Urabá. Le gouvernement du président Ernesto Samper (1994-1998) conféra indirectement une légitimité à ces groupes en créant les Coopératives de sécurité rurale, Convivir2, dont beaucoup ne tardèrent pas à se confondre avec les groupes de paramilitaires. Le futur président Alvaro Uribe, qui était alors gouverneur (1995-1997) du département d’Antioquia (dont la capitale est Medellin), fut localement l’un de leurs promoteurs3. Les 400 organisations de ce type étaient encadrées par 2000 officiers à la retraite des forces armées. Mais les exactions commises à l’encontre de la population et leur implication dans le trafic de drogue obligeront la Cour constitutionnelle à les déclarer illégales et Ernesto Samper à les dissoudre.

En 1997, au cours d’une conférence qui réunit les commandants paramilitaires des différentes régions du pays, est créée une organisation nationale de paramilitaires, les Auto­défenses unies de Colombie (AUC). Sous la direction de Carlos Castaño, après la disparition de son frère Fidel en 1994, et avec l’appui de certains secteurs de l’armée, les paramilitaires connaissent un développement continu favorisé par l’extension des cultures de coca en Colombie durant la même période4. En 2004, le gouvernement estimait que les paramilitaires représentaient 49 "fronts" (détachements) dans 26 des 32 départements du pays et dans environ 400 des 1000 municipalités. Alors que le nombre de leurs combattants n’était que 3000 en 1995, dix ans plus tard il s’était élevé à 13500. Le 12 juillet 2002, lorsque le président Uribe, qui vient d’être élu, amorce un processus de négociation visant au désarmement des paramilitaires, Carlos Castaño démissionne de son poste de leader politique de l’AUC, en se déclarant en désaccord avec les enlèvements contre rançon et l’implication systématique des chefs de l’organisation dans le trafic de drogues. En représailles il sera assassiné à l’initiative de son propre frère, Vicente.

Il faut remarquer que les seigneurs de guerre et les paramilitaires qui sont impliqués dans la fabrication et l’exportation de drogue, contrairement aux FARC et aux talibans, ne prélèvent pas de taxes sur la production agricole, mais achètent aux paysans l’opium ou la pâte base de cocaïne à des prix fixés par eux. Après avoir opéré les transformations finales, ils revendent la drogue en percevant une plus value considérable.

Le financement par la drogue
Contrairement à ce que nous venons de voir dans le cas des paramilitaires colombiens, le financement de l’armement et de la logistique des moudjahiddines, destiné à lutter contre le gouvernement communiste installé à Kaboul, n’a pas été initialement lié à la drogue. En 1984, par exemple, on estime que les résistants ont reçu environ 300 millions de dollars d’équipement de leurs sponsors américains et saoudiens alors que la vente de l’opium, durant la même période, n’avait rapporté que 21 millions de dollars aux paysans5. Il y a trois raisons principales à l’explosion des productions après 1987 (elle passe de 875 tonnes à 2000 tonnes en 1991) : l’absence de contrôle du territoire par l’Etat central ; les besoins économiques des paysans dont les récoltes étaient systématiquement bombardées par l’aviation communiste et les encouragements des services secrets de l’armée pakistanaise (ISI) qui utilisaient l’argent de la drogue pour financer les insurgés sikhs du Pendjab et musulmans du Cachemire sur le territoire de l’Inde.

On peut distinguer deux types d’implications dans le trafic de drogues de la part de certains chefs de guerre afghans : d’une part, ceux qui l’ont utilisé pour devenir indépendants des partis de la résistance basés à Peshawar qui, monopolisant l’aide internationale à la résistance, prétendaient imposer leur autorité aux forces de l’intérieur ; d’autre part, ceux qui ont cédé à des dérives criminelles et ont sacrifié parfois leur lutte contre les communistes à des objectifs purement mercantiles. Dans le premier cas, tous les spécialistes pointent le doigt sur Gulbuddin Hekmatyar, le dirigeant du Hezb-e Islami aujourd’hui allié des talibans, qui s’est surtout investi dans la partie la plus lucrative du processus, c’est-à-dire dans l’installation de laboratoires d’héroïne et l’exportation de cette drogue en partenariat avec des militaires et des officiels pakistanais. Les dérives purement criminelles sont illustrées par les frères mollahs Akhunzada, de grands féodaux de la province de l’Helmand qui appartenaient à un des grands partis traditionnels islamistes. La nécessité pour les chefs de guerre de se prémunir contre l’arrêt de livraisons d’armes par les Russes et les Américains à partir de janvier 1992, ainsi que le retour massif des réfugiés après la chute du régime communiste, ont stimulé une nouvelle augmentation des productions d’opium.

Les présidents Uribe et Karzaï et le processus de désarmement des milices
En Colombie, durant la campagne présidentielle de 2002, les groupes paramilitaires ont ouvertement appuyé la candidature d’Alvaro Uribe. De même, lors de l’élection présidentielle d’octobre 2004 en Afghanistan, Ahmid Karzaï a notamment bénéficié de l’appui des Pachtouns de l’Est et du Sud6, et donc du soutien de notables trafiquants de drogues, en particulier de Sher Mohammed Akhunzada, héritier de la grande dynastie des mollahs trafiquants, que le président avait nommé gouverneur de son fief, la province de l’Helmand. En outre, le propre frère de Karzaï, Wali, a été accusé d’implication dans le trafic, notamment dans un rapport confidentiel des services de sécurité américains7.

En dépit de ces relations ambiguës avec les chefs de guerre, les pressions internationales ont obligé les deux chefs d’Etat à démobiliser les milices privées. La préoccupation essentielle du président de l’Afghanistan est de s’appuyer sur des seigneurs de guerre lui ayant fait allégeance contre ceux qui cherchent à préserver leur indépendance territoriale. Quant au président de Colombie, les Etats-Unis et l’Europe ayant placé, après le 11 septembre 2001, l’AUC sur la liste des organisations terroristes internationales, il devait soit les combattre frontalement, soit procéder à la démobilisation de leurs miliciens en vue de les réintégrer à la vie civile. Il va de soi que les sympathies politiques d’Alvaro Uribe l’ont conduit à privilégier la seconde solution, d’autant plus que les chefs paramilitaires ont appuyé sa candidature à un second mandat en 20068.

En Afghanistan, un rapport des Nations unies souligne que des milices "non officiellement recensées" n’ont pas été incluses dans le processus de désarmement et que beaucoup d’entre elles se sont transformées en "forces de police" au service des gouverneurs ou des administrateurs de district. Le rapport ajoute que si le gouvernement central s’est attaqué à de grands seigneurs de guerre, en revanche, "il a maintenu des liens avec des commandants moyens et petits, souvent avec l’acquiescement des bailleurs de fonds internationaux". Le rapport cite l’exemple du financement par l’USAID de compagnies de sécurité qui ont recruté de telles milices pour protéger la construction de la voie Kaboul-Kandahar. Leurs commandants ont profité de cette position stratégique sur la route pour se livrer au trafic de drogues sur une échelle importante. D’autres chefs de guerre, avec la bénédiction des pays membres de la Coalition, ont été nommés gouverneurs ou chefs de la police provinciale. Dans l’ensemble du pays, des affrontements, faisant parfois de nombreuses victimes, se poursuivent donc à la fin des années 2000 entre seigneurs de guerre pour des territoires ou des villes que se disputent plusieurs milices.

Durant sa campagne pour l’élection présidentielle de 2002, Alvaro Uribe avait déclaré qu’il était disposé à inclure, pour la première fois dans l’histoire colombienne, les paramilitaires dans les négociations de paix. La loi 782 de 2002 supprima la nécessité pour un groupe armé d’être reconnu comme acteur politique pour être invité à la table de négociation, et le décret 128 de 2003 concéda aux paramilitaires les bénéfices juridiques de la réinsertion9. Après que l’Eglise catholique ait accepté "d’accompagner" le processus et que les paramilitaires aient décrété un "cessez-le-feu" unilatéral, les conversations ont abouti à l’Accord de Santa Fé de Ralito, le 15 juillet 2002, par lequel les chefs paramilitaires prenaient l’engagement d’avoir fini de désarmer progressivement leurs hommes en décembre 2005.

Cette politique du président Uribe a été entamée parallèlement à la mise en place du "Plan patriotique" impliquant une offensive militaire contre les FARC dans les départements du sud. Simultanément était décrétée par le gouvernement la "politique de sécurité démocratique" : création d’un réseau d’informateurs anonymes payés ; mise en place de groupes de soldats-paysans auxiliaires de l’armée dans de nombreux villages. Quant aux compagnies privées de sécurité, qui emploient en Colombie 160000 hommes, elles étaient sommées de collaborer avec le gouvernement10. Le processus de démobilisation a cependant été entravé par des dissensions à l’intérieur de la direction de l’AUC, dont un secteur posait comme condition pour poursuivre les négociations que le gouvernement s’engage à refuser aux Etats-Unis l’extradition pour trafic de drogue11 d’un certain nombre de leaders paramilitaires.

Un chercheur12 voit dans ces affrontements internes "les tensions entre les intérêts du narco-trafic et les motivations politiques de ceux qui voulaient s’opposer avant tout à la guérilla"13. Les admonestations périodiques du président Uribe ont été contredites par le fait qu’il retira son projet de Loi "Justice et réparation"14, par crainte de mobiliser les paramilitaires et un secteur de la droite rurale contre sa réélection. Simultanément, des députés proches de lui ont présenté un projet de loi visant à exclure de l’extradition pour trafic de drogues demandée par les Etats-Unis les chefs paramilitaires qui signeraient les accords de paix. Le 28 juillet 2004, trois des leaders des AUC15 ont même été invités à intervenir devant la chambre des députés où ils ont manifesté avec arrogance leur refus de passer un seul jour en prison.

Entre 2003 et 2009, 30151 paramilitaires qui ont livré 17000 armes, dont de nombreuses armes de poing, ont été démobilisés16, alors que la plupart des observateurs estimaient que les organisations paramilitaires n’avaient jamais représenté plus de 15000 hommes. La réalité c’est que de "faux combattants" ont été démobilisés, pour gonfler les chiffres et permettre à des sympathisants de bénéficier des conditions de la réinsertion, tandis que les "vrais combattants" restaient sur le pied de guerre pour affronter les FARC lorsque ces dernières tenteraient de remplir le vide laissé par la démobilisation. Les armes manquantes ont pu être aussi revendues, notamment aux trafiquants de drogues.

Intégration aux structures du pouvoir
Assez curieusement, à huit mois d’intervalle - septembre 2005 en Afghanistan et mars 2006 en Colombie -, des élections législatives ont permis aux seigneurs de guerre afghans et aux paramilitaires colombiens trafiquants de drogues d’intégrer les structures nationales du pouvoir politique dans leurs pays.

Ce processus d’intégration avait été entamé en Afghanistan avant même ces élections. Par exemple, le président Ahmid Karzaï avait nommé au sénat à la fin de l’année 2005 le mollah-trafiquant Sher Mohammed Akhunzada, après qu’il eût été obligé par les Britanniques de le remplacer comme gouverneur de l’Helmand (son jeune frère, Amir Akhunzada, en restant le vice-gouverneur). Pour les élections législatives, alors que la loi prévoyait la non éligibilité de ceux qui "font usage de fonds provenant d’activités illégales", pas une seule candidature n’a été écartée pour implication dans le trafic de drogues, d’où l’élection d’au moins 17 trafiquants notoires17. Un analyste indépendant observe : "Dans la province de Kandahar en particulier, il est admis par tous que l’argent de la drogue a joué un rôle important dans la campagne. Non seulement pour financer celle des trafiquants, mais également celles de candidats sans ressources qui ensuite repayeront cette dette à travers faveurs et protection."18

En Colombie, au moment des élections parlementaires de mars 2006, 4000 paramilitaires étaient toujours en activité. Avant sa mort, Carlos Castaño affirmait que 35% des membres du parlement avaient été élus grâce à l’appui de l’AUC. Des observateurs indépendants estiment que l’AUC a maintenu son influence sur le parlement élu le 12 mars 2006 et que "10% à 20% des membres du nouveau sénat ont des liens avec eux"19. Certes le parlement colombien a finalement adopté, le 22 juin 2005, la loi dite de "Justice et Paix", qui constitue le cadre juridique de la réintégration sociale des paramilitaires. Le 16 août 2006, sous la pression internationale, Alvaro Uribe a ordonné l’arrestation des principaux chefs paramilitaires. Mais outre le fait que la moitié d’entre eux ont pu échapper à la police, le président a inclu lui-même dans la liste des paramilitaires qui devaient bénéficier d’un traitement plus clément des trafiquants de drogues notoires, tel Juan Carlos Sierra.

Selon le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, la loi Justice et Paix ne touche pas aux structures paramilitaires, elle écourte les délais des enquêtes sur leurs crimes et n’affecte en rien les réseaux mafieux dont elles se nourrissent20. C’est la raison pour laquelle plusieurs auteurs évoquent la "paramilitarisation" de la société : non seulement dans les campagnes où les paramilitaires continuent de fonctionner comme une "confédération de seigneurs de guerre" qui dispose "d’un pouvoir d’influence énorme en matière politique", mais également dans les villes où ils développent leurs activités économiques et participent au maintien de l’ordre21. Dans un rapport de juin 2006, l’International Crisis Group renchérit : "En réalité, le contrôle paramilitaire sur les structures économiques locales n’a pratiquement pas été affecté. En dépit des revenus importants qu’ils tirent de la drogue, les paramilitaires ont pénétré l’économie formelle."22 Dans les campagnes en particulier, ils seraient propriétaires de plus de quatre millions d’hectares des meilleures terres d’élevage.

Un obstacle à la consolidation de l’Etat
Le risque n’est pas que l’Afghanistan et la Colombie deviennent des narco-Etats. Cela signifierait qu’une partie des revenus de la drogue va dans les caisses de l’Etat, alors qu’en réalité elle bénéficie à des personnes privées. En Afghanistan, l’existence de puissants seigneurs de guerre trafiquants de drogues est au contraire un obstacle à la consolidation de l’Etat. Dans le cas de la Colombie, il serait également plus juste de parler de gouvernement "sous influence" de la drogue ou de "narcotisation" de l’Etat.

Situation paradoxale dans deux pays qui bénéficient de l’aide, en particulier militaire, des puissances occidentales, en particulier des États-Unis, lesquelles affirment faire de la lutte contre les stupéfiants l’une de leurs priorités.

Querelle de chiffres en Colombie

La Colombie, qui produisait jusqu’alors relativement peu de coca et servait surtout de laboratoire de transformation de la pâte base en cocaïne, a supplanté au cours des années 1990 le Pérou et la Bolivie, devenant en 1997 le premier producteur mondial de coca, de pâte base et de cocaïne, notamment grâce au développement d’une nouvelle variété de coca poussant dans les basses terres amazoniennes.
Depuis, malgré l’ambitieux et coûteux "Plan Colombie" d’éradication des cultures (sur une décennie, environ 230000 ha de coca ont été soit détruits soit rendus incultivables), le pays a continué de dominer les chiffres de production.
Cependant, selon l’Onudc, cette production a brutalement baissé en 2008 de 28% à 430 tonnes, contre 600 tonnes en 2007, et les surfaces cultivées de coca ont été réduites de 18% à 81000 ha. Ces chiffres sont néanmoins remis en cause par un nombre croissant d’experts, qui estiment qu’ils sont manipulés pour justifier la politique d’éradication menée conjointement par les Etats-Unis et la Colombie dans le cadre du "Plan Colombie".
Le gouvernement colombien s’inquiète par ailleurs de la hausse des surfaces consacrées à la culture des champs de coca à ses frontières, en particulier près de l’Equateur. "Ces hausses sont liées à la présence de laboratoires de conditionnement de la cocaïne dans les zones frontalières. Sans un effort conjoint réalisé par les pays frontaliers pour que ces laboratoires ne reçoivent pas les produits, il sera difficile de réduire les surfaces cultivées", a déclaré lors d’une conférence de presse le vice-ministre colombien de la défense Sergio Jaramillo. Les départements colombiens de Narino et Putumayo, à la frontière équatorienne, arrivent en tête, en termes de culture de la feuille de coca, selon l’Onudc, avec 36% du total. - N. H.

La Colombie, l’Afghanistan
et les Etats-Unis

En Colombie, les paramilitaires ont infiltré le système politique... à moins que ce ne soit l’inverse, comme l’a révélé le scandale récent de la "narco-politique": 60 parlementaires, soit 30% des membres du Congrès, ont été mis en examen pour leurs liens avec le paramilitarisme ou/et le trafic de drogues. Tous appartiennent à des partis qui soutiennent le président Uribe, et certains ont des liens étroits avec lui.
Personne n’a été étonné lorsqu’a été rendu public un rapport déclassifié de la Defense Intelligence Agency, les services de renseignement de l’armée américaine, datant de 1991, dans lequel on pouvait lire : "Alvaro Uribe est un sénateur colombien qui travaille avec le cartel de Medellin à partir des hautes sphères du gouvernement. Il a été impliqué dans des activités liées au narco-trafic aux Etats-Unis."
Le président Karzaï est dans une situation différente : ses alliances avec des "seigneurs de guerre" qui sont loin de présenter un front uni, contrairement à leurs homologues colombiens, sont purement tactiques : elles visent avant tout à les affaiblir en les coupant de leurs réseaux de pouvoir locaux et en les jouant les uns contre les autres. Cependant, dans le domaine du trafic de drogues, cette stratégie peut avoir des effets pervers : les seigneurs de guerre qui occupent des fonctions à Kaboul ont la possibilité de déléguer à des membres de leur clan la responsabilité du trafic local de drogues. Surtout, leur présence à des postes de responsabilité est une illustration de la corruption du pouvoir dénoncée par la population.
Les Etats-Unis ont là aussi une position ambiguë, car dans la mesure où ils ont encore besoin de l’appui militaire de certains seigneurs de guerre, ils ont tendance à continuer à fermer les yeux sur leur implication dans le trafic de drogues. - A. L.

L’Afghanistan reste dépendant de l’opium

42% des Afghans vivent avec moins d’un dollar par jour, et les ressources naturelles du pays restent sous-exploitées faute d’infrastructures, détruites par trois décennies de guerres. Certains secteurs affichent toutefois une croissance intéressante, comme la banque ou les télécoms. Dans un pays à 80% rural, la sécheresse et l’augmentation des violences ont fait plafonner la croissance en 2008 (3,4% contre 12,1% en 2007), selon le Fonds monétaire international (FMI).
En dépit des campagnes antidrogue, la production n’a reculé en 2008 que de 6%, après une hausse de 34% en 2007, note l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS). La culture s’est concentrée : répandue dans 26 provinces en 2007, elle n’en concernait plus que sept en 2008, selon l’ONU. 60% de la production afghane vient de la province de l’Helmand (sud), la plus violente du pays et bastion des talibans.
En 2008, l’Afghanistan a produit de quoi exporter 3,4 milliards de dollars en opium et dérivés (morphine et héroïne), soit l’équivalent d’un tiers de son PIB officiel légal, selon l’ONU. Seuls quelque 20% de cette somme vont dans la poche des paysans, le reste partant "dans des banques à Dubaï ou ailleurs", selon un ancien responsable américain de la lutte antidrogue.
Pour Pierre-Arnaud Chouvy, chargé de recherche au CNRS et spécialiste de l’opium (
www.geopium.org), interrogé par l’AFP, "les mesures antidrogue prises par les autorités afghanes et américaines visent à supprimer la production d’opium et non à résoudre les causes de cette production, principalement la pauvreté et l’insécurité alimentaire". "L’économie de l’opium pourrait bien être un mal temporaire mais nécessaire. (...) Le pays ne peut courir le risque de supprimer trop rapidement une production constituant une partie importante de son économie. Seul le développement économique pourrait à terme permettre d’y remédier, estime le chercheur. Des alternatives économiques doivent avoir été développées et leur viabilité confirmée avant d’avoir recours à la coercition ou à la répression. En Thaïlande, l’éradication a suivi de quinze ans la mise en place de programmes de développement alternatif." - N. H. (avec AFP)

Quand un Afghan "blanchit" en Colombie

Le parquet colombien a saisi début juin des avoirs évalués à 3,4 millions de dollars appartenant à Samuel Gad, un homme d’affaires afghan accusé de blanchir de l’argent tiré du trafic de drogue par l’entremise d’une entreprise d’exportation d’émeraudes. "Par l’entremise d’entreprises dont l’objet social était la production, la commercialisation et l’exportation d’émeraudes et d’autres pierres précieuses, M. Gad a blanchi de l’argent provenant du cartel de Cali, en augmentant la valeur des lots d’émeraudes exportés", ont expliqué les autorités. Des agents de la police judiciaire lui ont confisqué 67 propriétés - appartements, bureaux et sociétés.



* Sociologue, membre fondateur et ancien directeur de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD).
1 "Le rapport à la drogue des FARC et des taliban" in Géopolitique des drogues. PUF, "Que sais-je ?", 2006.
2 Mot que l’on peut traduire par "Vivre en bonne intelligence". La loi les nomme Services de Surveillance et de Sécurité Privée.
3 Le 29 avril 1999, Alvaro Uribe participa à l’hommage rendu au général Rito Alejo Del Río, lorsque ce dernier fut destitué par le président Pastraná pour ses liens étroits avec les paramilitaires.
4 Elles passent d’une cinquantaine de milliers d’hectares en 1994 à plus de 160000 hectares en 2001.
5 Doris Buddenberg, "Implication of Drug Policy in Pakistan and Afghanistan" : communication lors du colloque "La géopolitique mondiale des drogues", organisée par l’OGD à Paris du 10 au 12 décembre 1992.
6 Il faut noter cependant que Karzaï, avec 54% des voix, a rassemblé au-delà des Pachtouns, qui représentent moins de 50% de la population.
7 Ce rapport se trouve sur une clé USB contenant des informations "secrètes" des troupes américaines cantonnées dans la base aérienne de Bagram, retrouvée en vente ainsi que d’autres documents confidentiels dans le bazar du village voisin.
8 Alvaro Uribe a obtenu une modification de la constitution pour briguer une seconde présidence.
9 Daniel García-Peña, "La relación del Estado colombiano con el fenómeno paramilitair : por el esclaracimiento histórico" in Análisis político, n°53, janvier-février 2005, pp. 58-77.
10 En fonction du décret 3222 du 27 décembre 2002. Elles sont 4 200 à être enregistrées en Colombie qui emploient 160000 employés.
11 Celle de Carlos Castaño fut demandée au début de l’année 2004, lors de la visite du président Uribe aux Etats-Unis.
12 Daniel Garcia Peña, op.cité.
13 Idem, p.68. En particulier Carlos Castaño aurait été éliminé en avril 2004, à l’instigation de son frère Vicente, pour avoir dénoncé la priorité donnée au trafic de drogues par d’autres dirigeants des AUC et avoir été soupçonné de vouloir collaborer avec la DEA américaine en échange d’une amnistie..
14 Tout en adhérant à la Cour pénale internationale (CPI), la Colombie s’est appuyée sur l’article 124, qui permet un délai de sept ans avant que cette dernière puisse intervenir en Colombie. Pourtant, "Entre 1988 et 2004 lors organisations de défense des droits de l’homme sont parvenues à établir 2137 cas de disparitions forcées imputables aux chefs paramilitaires qui ont agi dans l’impunité la plus totale", Ricardo Vargas Meza, op. cité, p.55.
15 Salvatore Mancuso, Ernesto Báez et Ramón Isaza.
Voir AFP "Paramilitaires defienden su plan en el Congreso", 29-7-2004.
16 International Crisis Group, op. cit, p.4.
17 Andrew Wilder, op. cit, p.14.
18 Idem, p.28.
19 International Crisis Group, Latin America Report n°17, p.5.
20 Ricardo Vargas Meza, op.cité, p.56.
21 Gustavo Duncan, op.cité, p.63-85.
22 International Crisis Group, op. cit, p.6.