Santé
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SWAPS nº 54

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Commentaire

Plaidoyer contre la "pathologisation" de l'existence

par Jimmy Kempfer

Proposer la conférence "Drogues et cultures"1 à "Sciences Po" était infiniment louable. Au vu de la richesse des interventions, nul doute que les futurs décideurs de la nation auront quelques précieux éléments de réflexion grâce aux lignes d'intelligibilité dégagées par les sciences sociales pour appréhender le délicat sujet des drogues. Pour une large part du public, le colloque a mis en évidence un certain consensus dans la recherche en sciences humaines, d'autres estimant que ça manquait un peu d'interventions contradictoires. Revue de détail.

Ainsi, la séance 4, "Interpréter et connaître les drogues : une construction sociale en mouvement", fut une parfaite illustration de la complexité des constructions du champ social des drogues. La brillante (et parfois truculente) présentation du sociologue américain Peter Conrad, "malaise dans la médicalisation", expliqua comment, en toute logique commerciale, la médecine associée à l’industrie pharmaceutique et perpétuellement en quête de nouveaux marchés trouve son intérêt dans la "pathologisation" de l’usage des drogues, contribuant par là à sa stigmatisation.

Le "toxicomane" est ainsi devenu une appellation fourre-tout comprenant aussi bien l’usager occasionnel de cannabis, le clubbeur gobant un ecstasy... que le cracker fortement dégradé ayant perdu tout contrôle sur sa vie ou l’héroïnomane lourd, dépendant depuis des années. Les deux premiers jamais ne se reconnaîtront dans cette appellation mais, pour la médecine, leur comportement serait toutefois pathologique. Les deux derniers n’ont souvent aucun problème à rentrer dans la peau de ce fameux "patient"2.

Le créneau des addictions
Anthropologue et sociologue, Didier Fassin approfondit ce thème fort en citant Foucault et le concept médicalisation=problématisation, appelant à une urgente dépathologisation de l’existence. L’usager de substances psychoactives serait donc (comme tout un chacun) un malade qui s’ignore... et un convoité client/patient. Figurez-vous, insiste le directeur d’études à l’EHESS, que seulement 20 à 25% des personnes "souffrant" d’addiction s’adressent au système de soins. Et, finalement, 90% s’en sortent tout seuls. Voilà qui est fort contrariant. Mais gageons que les techniques de marketing sauront convaincre une bonne part de ceux qui échappent au "dispositif spécialisé" qu’ils ont besoin d’aide et de soins - de préférence aux frais de la "sécu". Le créneau des addictions est très porteur. Il n’est qu’à voir le nombre de formations qui dispensent un diplôme d’addictologue...

Philippe Peretti-Watel, sociologue, épidémiologiste et auteur de l’excellent "Cannabis, ecstasy : du stigmate au déni", s’est ensuite attelé à démontrer la relativité des outils statistiques et épidémiologiques. Cette discipline s’impose comme outil de connaissance majeur sur les drogues (et du monde) et, par là, façonne aussi nos représentations en s’appuyant essentiellement sur des statistiques.

Ainsi ces outils méthodologiques peuvent permettre de créer des facteurs de risques en multipliant et en instrumentalisant les chiffres dans une espèce de culte du factuel, ce qui a débouché sur des mythes tenaces comme la fameuse théorie de l’escalade3. Rien de tel que ces manipulations tautologiques assaisonnées de statistiques épidémiologiques pour construire un arsenal rhétorique. Pour cela, un vocabulaire très lourd de sens et des métaphores explicites sont indispensables. Ainsi les appellations : "Drogue, l’autre cancer", les termes de "fléau", "d’épidémie de drogue", la notion de "perte de contrôle" des individus et de "péril grave" nécessitant l’intervention énergique de la puissance publique... dramatisent spectaculairement le phénomène. Ce qui peut servir à justifier une médicalisation tous azimuts avec des outrances telles que la "réintoxication", peu avant leur sortie de prison, de certains détenus toxicomanes sevrés durant leur incarcération. Afin de les protéger d’eux-mêmes, d’une éventuelle overdose4 et, au moyen d’une médication "énergique", de "limiter le risque de contamination" des autres membres de la société.

Tout ceci participe à la création de stéréotypes et de modèles qui perdurent, constituant une pensée dominante, qui oriente les politiques publiques. Si certains stéréotypes sont démasqués, ils n’en ont pas disparu pour autant et l’histoire a prouvé comment l’argumentation neuro-pharmacologique a pu servir la propagande et renforcer certains des mythes les plus tenaces en fonction des aléas sociaux, économiques ou politiques.

"Once an addict, always an addict ! "
Autre moment fort, la présentation du sociologue anglais Ross Coomber, "Drogues et peurs : la persistance des mythes dans la construction des problèmes de drogues". Les pires clichés devenant des vérités indiscutables pour le commun du peuple, beaucoup s’imaginent encore qu’il suffit de goûter une seule fois à l’héroïne ou au crack pour se retrouver définitivement "accro". Du coup, les plus fragiles intériorisent ces clichés et l’addiction est assimilée à une sentence fatale : "Once an addict, always an addict !" Pas d’espoir de rédemption - au mieux, de la compassion.

Et que dire du mythe du perfide dealer prédateur qui dispense gratuitement de la drogue à la sortie des écoles afin d’asservir de petits innocents avec le fameux cannabis vingt fois plus fort et addictogène qu’avant ? Lorsqu’il est question des enfants, seul compte l’impact émotionnel. Il n’est plus de raisonnement possible, la peur est distillée, la menace identifiée, et la société mûre pour accepter une politique publique pathologisante que les plus radicaux peuvent instrumentaliser en dogmatisant prévention, réduction des risques, traitements et répression.

Réalise-t-on à quel point l’exclusion, la déviance et le pathos sont fréquemment le message le plus fort que les "drogués" perçoivent dans nos regards ? Que celui-ci soit méprisant, réprobateur ou compassionnel, le "drogué" y puise les éléments sur lesquels il construit une identité de transgresseur avec sa démesure, mais néanmoins positive à ses yeux. Les regards que nous portons sur lui le confortent aussi dans son personnage de victime, de malade souffrant de la dépendance, (souvent avec des stigmates) pouvant justifier de la mansuétude. Une identité de perdant déresponsabilisante, mais avec un soupçon de gloire. Car c’est aussi un statut de bouc émissaire, voire de victime expiatoire.

Ainsi la cohésion sociale est préservée et cimentée grâce à l’image anxiogène mais aussi fascinante exercée par ce produit inerte, somme toute très banal, qui s’appelle "la drogue" et qu’on trouve contre quelques euros au coin de bien des rues.



1 Paris, 11-13 décembre 2008
2 Patient : vient du latin patiens, participe présent du verbe déponent pati, signifiant "celui qui endure". Mais le terme véhicule aussi une idée de passivité, de soumission à l’autorité médicale.
3 Théorie de l’escalade : Théorie souvent avancée comme quoi le cannabis mène à l’héroïne car la majorité des héroïnomanes a commencé par le cannabis. Alors que seuls 2 à 3% des fumeurs de cannabis touchent un jour à l’héroïne.
4 Il arrive que des toxicomanes sevrés durant leur séjour en prison soient réintoxiqués avec des médicaments de substitution opiacés bien qu’ils ne soient plus dépendants. Cela peut, dans certains cas, leur permettre de bénéficier plus facilement d’une liberté provisoire, conditionnelle... et les protéger d’une overdose d’opiacés et éventuellement d’un recours à des opiacés illégaux.