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SWAPS nº 54

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Compte rendu

Drogues et cultures, au-delà des stéréotypes

par Nestor Hervé

Penser les rapports entre "drogues" et "cultures" : c'était l'objectif de la conférence internationale organisée à Paris en décembre par l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) en partenariat avec la chaire santé de Sciences Po1. Swaps revient sur certaines des interventions les plus marquantes, et Jimmy Kempfer propose un commentaire sur trois jours de débats riches et ô combien utiles dans un domaine où il est si souvent difficile d'éviter les stéréotypes.

Stéréotypes à l’oeuvre y compris au sein même des professionnels intervenant dans le champ de la toxicomanie, estime d’ailleurs Tom Decorte. Professeur de criminologie à Gand (Belgique), il a exposé les effets pervers entraînés par le statut illicite de l’usage de drogues : la perception des mécanismes de contrôle génère des "populations captives", elles-mêmes sources de données scientifiques parcellaires et biaisées. En découle une vision étroite qui s’impose aux experts, juges et médecins : "La peur scientifique de la défonce entraîne un concept politico-moral de la dépendance. Or la défonce n’est pas la dépendance." Ainsi, dans la plupart des cas, la consommation de substances sources de plaisir ne revêt pas un caractère pathologique. Il n’en demeure pas moins, note-t-il, que "parler d’une utilisation contrôlée est vu par certains comme une apologie de l’usage".

Ce constat a été repris dans d’autres interventions qui ont traité des constructions sociales (lire l’article "Plaidoyer contre la "pathologisation" de l’existence" dans ce numéro).

Approches anthropologiques et sociologiques
Pour éclairer les processus sociaux par lesquels les substances psychoactives émergent en tant que "drogues", les organisateurs ont fait appel aux savoirs issus des sciences sociales, en particulier les approches anthropologiques et sociologiques.

L’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe a ainsi présenté une réflexion sur les liens entre conduites d’excès et jeunesse. Dans les normes festives européennes, il existe un temps cérémoniel et un temps "carnavalesque", celui de la nuit. Dans ce second espace, "le héros, c’est le jeune". Or la nuit est la niche des conduites d’excès. De surcroît, la culture de la "déliaison extatique immédiate", ou vertige, a acquis une séduction formidable. Or le vertige est aussi au coeur de la problématique de la prise de psychotropes. Ainsi "les conduites d’excès, d’ingestion de psychotropes, deviennent le seul cadre du temps festif qui s’effiloche car il n’est plus porté par une temporalité finie/définie".

Battant en brèche la notion de drogue comme fléau social, le sociologue Michel Kokoreff a montré qu’au-delà de la vision sociale - bien réelle - de l’usage et du trafic de drogues, c’est une "pluralité de logiques" (économiques, raciales, institutionnelles, politiques...) qui est à l’oeuvre. La figure du toxicomane, "exclu parmi les exclus", fonctionne comme un stéréotype qu’il s’agit de nuancer : le trafic, par exemple, constitue un travail à part entière, dont il a détaillé les règles, et les normes qu’il produit.

Emmanuel Langlois, lui aussi sociologue, a pour sa part évoqué une nouvelle figure, celle du "substitué". Présentant le cas d’un ex-toxicomane qui ne parvient pas à se glisser dans ce nouveau statut, il note que la substitution a entraîné un "grand vide" dans sa vie : "Le "substitué" doit porter nos espoirs sur les drogues et sur la santé. C’est trop lourd."

Des villages iraniens aux boîtes techno d’Hongkong
Trois présentations ont apporté des éléments concrets de réflexion sur les tenants culturels de l’usage de drogues dans des communautés particulières : le sociologue iranien Hassan Hosseini a déchiffré la question de la consommation d’opium et de produits opiacés en Iran à la lumière de l’ancrage occulté de ces usages dans la culture rurale de ce pays. L’opium y est parfois consommé dans un cadre convivial à l’occasion de cérémonies ou d’événements culturels ou familiaux, mais les quantités consommées ne sont jamais abusives. Ainsi, lors des mariages, servir de l’opium aux invités constitue un signe de bienvenue et une forme de respect?2.

Reconnu pour son travail auprès des crackeurs d’East Harlem, l’anthropologue américain Philippe Bourgois a présenté la nouvelle recherche qu’il a menée pendant huit ans avec le photographe Jeff Schonberg, dans laquelle il décrypte le poids de la dynamique néolibérale en oeuvre aux Etats-Unis sur la vie des sans-abri héroïnomanes et fumeurs de crack de San Francisco : il s’agit pour lui d’une forme de gouvernement "punitif" : le rationnement des ressources rend les cliniciens "intraitables", "les soins médicaux étant remis à plus tard, jusqu’à ce qu’ils soient moribonds" (lire Swaps n° 53).

Geoffrey Hunt a pour sa part comparé la culture des espaces festifs et de danse techno à San Francisco, Rotterdam et Hongkong, en cherchant à déterminer si ces phénomènes s’inscrivaient dans une occidentalisation ou bien plutôt dans une hybridation des comportements des jeunes. Au-delà de la globalisation de la culture "acid house", l’émergence de l’usage de la kétamine comme drogue privilégiée à Hongkong alors qu’elle est presque absente à San Francisco incite à ne pas sous-estimer les adaptations locales de cette culture, elles-mêmes éventuellement liées à une grande disponibilité de certains produits, à leur statut local où à des aspects législatifs.

S’il apparaît impossible de résumer ici l’ensemble des interventions survenues durant ces débats devant un auditoire qui regroupait professionnels du champ, universitaires, politiques, représentants d’associations..., on peut penser, comme le disait le président de la Mildt Etienne Apaire en ouverture de ce colloque, que "ces travaux sont appelés à durer".



1 avec le soutien de l’OEDT et du Groupe Pompidou (Conseil de l’Europe). Les vidéos de la conférence sont mises en ligne courant mai sur le site www.droguesetcultures2008.com
Par ailleurs, un ouvrage sur les thématiques développées lors de la conférence et associant les orateurs doit être publié chez un éditeur anglo-saxon sous l’égide de l’OFDT et de la Chaire Santé de Sciences Po.
2 Cette coutume séculaire est liée au mode de vie des caravaniers dans de nombreuses régions arides (où l’alcool était généralement prohibé). Lors des étapes, un peu d’opium soulageait hommes... et bêtes. Les cas d’abus et de dépendance étaient toutefois connus.