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SWAPS nº 54

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Actualité

Bangkok : Sous le signe de la décriminalisation

par Fabrice Olivet

La 20e Conférence internationale sur la réduction de risques (RdR) s'est tenue à Bangkok (Thaïlande) en avril. Fabrice Olivet rapporte pour Swaps ce qu'il a retenu de cet important rendez-vous.

L’association internationale de réduction de risques liés à l’usage des drogues - International Harm Reduction Association (IHRA) - a réuni les experts internationaux de quatre-vingts pays à Bangkok, du 20 au 24 avril. Cette année, le cru est de qualité. La "décriminalisation" (decriminalization) est le mot-clé des partisans de la réduction des risques pour les années à venir. Ce rayon de soleil international est peut-être à même de réchauffer le débat français sur les drogues, gelé depuis plus de dix ans.

Qui connaît l’IHRA en France ? Pratiquement personne. Les salariés des Caarud, des Csapa ou les médecins prescripteurs de traitements de substitution ignorent l’existence d’une association d’envergure mondiale, dont l’objet est l’harm reduction policy related drugs, c’est-à-dire la politique de "réduction des risques". Cette ignorance a des causes factuelles, liée aux origines anglo-saxonnes de l’IHRA et au peu d’inclinaison de nos compatriotes pour les événements internationaux en général, et pour la langue de Shakespeare en particulier. Cependant, au-delà de la forme, la conférence de Bangkok vient d’illustrer le hiatus fondamental qui existe entre l’harm reduction policy et la réduction des risques à la française. Nos amis anglo-saxons ont toujours privilégié une approche basée sur les human rights - les droits de la personne à consommer les substances de leur choix sans subir de stigmatisation. En France, la réduction des risques, officialisée en 2004, n’est pas une politique, encore moins une philosophie, mais une méthode de prévention des risques infectieux censée être plus efficace auprès des certaines populations d’exclus.

Une question de droits
Ce hiatus mérite d’être souligné car il est probablement à l’origine du désintérêt de nos compatriotes pour la RdR. Les débats d’experts, centrés sur des questions techniques comme le kit stérile ou la classification de la buprénorphine comme stupéfiant, ont de la difficulté à franchir le cercle des professionnels et des personnes concernées. La conférence de Bangkok nous rappelle qu’une véritable réduction des risques propose d’autres perspectives politiques à nos sociétés, et surtout parle du droit, "le droit à la santé, le droit à l’égalité devant la loi et mais aussi et surtout le droit à la vie privée", comme l’a souligné le directeur du Fonds mondial contre le sida Michel Kazatchkine en plénière d’ouverture.

D’ailleurs, l’idée même d’autosupport des usagers de drogues a toujours été promue par l’IHRA. N’oublions pas la formule de John Mordaunt, prononcée en 1991 à la conférence de Rotterdam : "La guerre à la drogue est d’abord une guerre menée contre les usagers de drogues."

Cette alliance entre la conférence annuelle de l’HIRA et les associations d’usagers ne s’est jamais démentie. Cette année, Eric Schneider, président d’Inpud (International Network of People Using Drugs) s’est exprimé au nom des usagers de drogues en plénière de clôture. Les Français seraient probablement plus à même de comprendre la nature politique de la RdR s’ils avaient l’opportunité d’assister à des échanges de ce niveau lorsque la question est évoquée par la presse nationale.

Quatre discours phares
Parmi la foule des orateurs de Bangkok, quatre personnalités, Michel Kazatchkine en session d’ouverture, Manfred Nowak et Ethan Nadelman à mi-parcours, et Craig McClure en clôture, ont su rythmer symboliquement cet événement en faisant de l’interdiction de consommer des drogues un préalable incompatible avec n’importe quelle politique de réduction des risques.

Commençons par un cocorico. Michel Kazatchkine est Français et professeur de médecine, il a une longue expérience de la prise en charge des malades du sida, notamment celle des usagers de drogues de Nova Dona, un centre d’accueil pionnier en matière de réduction des risques. Devenu en 2007 le directeur du Fonds mondial de lutte conte le sida, la tuberculose et la malaria, il est l’un des orateurs attendus, juste après l’introduction protocolaire du prince Sukhumbhand Paripatra, gouverneur de Bangkok : "Les droits de l’homme doivent continuer d’être l’avant-garde de toutes nos actions..." Voilà qui discrédite singulièrement les alibis hygiénistes prétendant cantonner la réduction des risques à la prévention des seules maladies virales. Michel Kazatchkine élève d’emblée le débat au niveau politique. Après avoir égratigné la célébration, à Shanghaï, du centenaire de la première "commission de l’opium de 1909... qui a conduit au système général de prohibition d’aujourd’hui", le Pr Kazatchkine dénonce clairement l’attitude de la Commission on Narcotic Drugs (CND) de l’ONU, dont les travaux ont été rendus publics à Vienne en mars (lire l'article "ONU, Mission impossible 2" dans ce numéro) : "Ce qui choque beaucoup d’entre nous, c’est l’entêtement scandaleux du CND à ne pas voir que les temps ont changé."


Des propos durs, confirmés le lendemain par Manfred Nowak, rapporteur spécial des Nations unies sur les cas de torture. Ce professeur de droit, célèbre pour avoir publiquement demandé des poursuites judiciaires à l’encontre de George Bush, est intervenu le 21 avril lors de la session sur les Human rights in harm reduction. C’est pour lui l’occasion de dénoncer la schizophrénie des organismes internationaux liés aux Nations unies. En 2007, Kofi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, déclare en assemblée générale que la réduction des risques est aussi nécessaire aux usagers de drogues que la protection légale due aux enfants maltraités par les guerres. Un an plus tard, la Commission des drogues (CND) rappelle son objectif d’éradication en privilégiant les aspects les plus répressifs du système de prohibition et sans jamais mentionner la politique de réduction des risques. A Genève, l’ONU ne parle que des droits des usagers, à Vienne la CND ne s’occupe que de combattre la drogue. Cherchez l’erreur...


Du nouveau du côté des Etats-Unis
Ethan Nadelman est le fondateur de la Drug Policy Alliance, une organisation nord-américaine financée par George Soros, le financier international. Encore un paradoxe, l’Amérique est à la fois le bastion des plus féroces partisans de la guerre à la drogue, un concept pratiquement inventé outre-Atlantique, et symétriquement ce pays abrite le plus puissant mouvement de lutte contre la prohibition dans le monde. Le Pr Nadelman est diplômé d’Oxford et de la London School of Economics, il a enseigné à Princeton mais ses discours s’adressent au citoyen plutôt qu’à l’érudit. Pour toucher le public, il utilise une rhétorique puissante, émotive, pas très éloignée de celle des pasteurs évangélistes, mais où la Bible est remplacée par le sens de la justice, et la foi par la conscience de nos droits élémentaires.

A l’IHRA, Ethan est un habitué et une vedette, il est probablement le meilleur orateur et il nous parle de l’icône planétaire du moment, le président Obama. Dans son ouvrage autobiographique Dreams of my father, celui-ci déclare sans ambages avoir consommé durant une période de sa vie estudiantine du cannabis et de la cocaïne. Quelques années auparavant, les médias américains avaient eu l’occasion de mesurer la pugnacité d’un Bill Clinton sur le sujet. Interrogé sur une éventuelle dilection pour l’herbe des campus dans les années 1970, celui-ci avait déclaré "avoir essayé une fois mais sans avaler la fumée". Avec Obama, les choses sont plus claires :
"Avez-vous pris des drogues ?
- Oui.
- Avez-vous aimé cela ?
- Bien sûr, c’est bien cela le problème."

Sans avoir rompu avec une posture de combat de rigueur à la Maison Blanche, Obama a pris quelques mesures symboliques comme celle qui consiste à financer des programmes d’échange de seringues avec des fonds fédéraux, ce que ses prédécesseurs avaient toujours refusé.

Il semblerait que ce frémissement sanctionne d’importants changements sociétaux, notamment en matière de cannabis. D’après Nadelmann, 40% des personnes incarcérées dans les prisons d’Etat ou les prisons locales, celles du sheriff du coin par exemple, le sont pour des infractions liées à la consommation de marijuana. Les familles de la classe moyenne américaine, celles que l’on voit de la série Weed, commencent à mesurer l’absurdité de la véritable paranoïa qui sévit aux States depuis vingt ans : "Pendant que les parents se sentent obligés de devoir fumer dans une petite pièce fermée avec des serviettes mouillées collées sous les portes et fenêtres, les enfants font la même chose dans la pièce d’à côté."

Pour la première fois, la société américaine semble prendre conscience de l’ineptie d’une répression qui touche toute la société et pas seulement les gangs blacks fournisseurs des "crack houses". L’industrie du drugs testing a envahi l’univers de l’entreprise, de l’école, de la famille, et cela aussi commence à peser. Résultat, en 2009, pour la première fois 46 % d’Américains seraient favorables à une légalisation progressive du cannabis, quinze Etats ont déjà "décriminalisé" l’usage simple de cannabis, tandis que d’autres, de plus en plus nombreux, en autorisent l’usage médical.

Il s’agit d’une succession de petits signes qui, après une phase intense de "guerre à la drogue" menée tous azimuts sous l’ère Bush, laissent espérer une réelle décrispation de la question aux USA. Dernier symbole souligné par Ethan Nadelman à Bangkok, la réunion en février à Mexico de trois anciens présidents sud-américains, Cardoso le Brésilien, Zedillo le Mexicain et Gaviria le Colombien, déclarant unanimement que la guerre à la drogue est perdue et que seule la décriminalisation peut apporter un peu d’oxygène à une situation bloquée.


L’apothéose McClure
Décriminalisation de l’usage privé. C’est-à-dire, pour nous Français, le retour à l’ante loi de 1970. Voilà l’enjeu politique que doit viser la réduction des risques à l’échelle planétaire selon le directeur de l’IHRA, Gerry Stimson, qui introduit la session de clôture avant de céder la parole à Craig McClure, le directeur de l’IAS - encore un sigle. Mister McClure est le directeur exécutif de l’une des plus importantes ONG internationales. L’IAS gère les conférences mondiales qui réunissent une fois tous les deux ans l’essentiel des experts et des militants de la lutte contre le sida. En costume-cravate, lunettes, très british, il débute un discours qui va peu à peu drainer la salle vers une "standing ovation" frénétique.

En résumé : "Ne disons plus "elle" ou "lui" en parlant des usagers de drogues mais "moi" et "toi" qui consommons différents produits psychotropes et gérons nos dépendances comme nous le pouvons. Ne disons plus "ça" en parlant de la drogue, car une molécule ne peut être un sujet, mais "nous"." C’est la première fois à ma connaissance qu’un officiel représentant d’une ONG de premier plan ose s’identifier aux drogués.

Sa conclusion est splendide : "La peur n’est pas un sentiment qui engendre la paix, mais la guerre." Craig McClure pense que les camps prohibitionniste et anti-prohibitionniste peuvent se réconcilier si la peur est peu à peu exclue du débat.