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SWAPS nº 52

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Dossier : opiacés et sexualité

Comment les usagers vivent les effets des opiacés sur leur sexualité

par Jimmy Kempfer

Les effets décrits dans la riche littérature sur l'opium et les morphiniques étaient souvent fantasmés et répondaient, pour une part, au besoin de sensationnel du public. Mais depuis quelques décennies - et surtout depuis le développement de la substitution -, des études scientifiques sur la question du rapport entre la sexualité et des opiacés sont menées. Laurent Michel en fait la synthèse dans ce numéro. Mais qu'en est-il des pratiques et des ressentis des usagers ? Jimmy Kempfer a rassemblé témoignages et observations personnelles liés à sa longue activité professionnelle dans le champ des drogues.

L’héroïne peut avoir (ou avoir eu) une fonction utilitaire précise et importante dans la vie sexuelle1 de nombreux usagers.

Stimulation sexuelle et usage utilitaire
Opium, héroïne, méthadone ainsi que les morphiniques en général exercent une action sédative sur le psychisme, les émotions et, par là, modifient les perceptions sensorielles. Ces drogues peuvent également exercer un fort pouvoir désinhibant et donc, dans certains cas, permettre de "stimuler la libido". Ceci notamment lorsque la quantité est limitée et la consommation occasionnelle. Cela n’a pas échappé aux guérisseurs de l’ancien régime, qui recommandaient des opiats comme la thériaque pour "dénouer l’aiguillette"2.

Mais ces effets sont aléatoires et liés au contexte. Des femmes témoignent avoir atteint des dimensions sexuelles insoupçonnées après une petite dose ponctuelle. Dans le même cas de figure, des hommes pourraient faire l’amour pendant des heures, sans panne, mais souvent sans acmé. Si les sensations ressenties peuvent être émoussées, elles sont, dans certains cas, compensées par le gratifiant plaisir procuré à la partenaire (qui n’a pas forcément pris d’héroïne). Cette incapacité à jouir peut aussi être apparentée à un sentiment de maîtrise de la jouissance, entraînant un sentiment de toute-puissance.

Les anciens adeptes du tao sexuel avaient d’ailleurs noté que l’usage d’une petite dose d’opium aide la rétention spermatique, source d’énergie et de jouvence, sans entraver l’érection, provoquant même parfois une congestion soutenue de l’organe mâle3.

Les relations sexuelles peuvent parfois être perçues comme "intensifiées" grâce à un peu d’opiacés. La capacité de jouir physiquement, cependant, est généralement diminuée, voire impossible. Dans ses ouvrages sur son héroïnomanie, Yves Salgues4 raconte comment il fait l’amour à son amante durant des journées entières. L’héroïne, dont il est dépendant (en injections sous-cutanées), lui donne une énergie sexuelle insoupçonnée.

De nombreux GI’s du Vietnam et plus tard les "fourmis toxicomanes"5 qui se rendaient en Thaïlande passaient une bonne partie de leur temps à prendre de l’héroïne et à "lutiner" les prostituées thaï. L’ambiance de permissivité et la disponibilité des avenantes Thaïlandaises érotisaient par ailleurs fortement les séjours - sans parler des tarifs très bas pour les Occidentaux.

Les effets "anaphrodisiaques" des opiacés
L’immense majorité des intoxiqués reconnaissent toutefois qu’à la longue, l’usage d’opium ou d’héroïne "endort la libido", entraînant une vie sexuelle pauvre, voire nulle. Car une fois la dépendance installée, cette dernière induit généralement un mode de vie qui, peu à peu, tourne autour du soulagement d’une forme d’angoisse consistant à éviter un "état de déplaisir", sans parler de la gestion temporelle du "manque" et des effets sédatifs propres aux morphiniques. Et le plaisir sexuel perd alors souvent son intérêt. Dans le cas d’une vie de couple, si l’un des partenaires n’est pas dépendant, cela se répercutera généralement sur la qualité de la vie conjugale et peut se terminer par une séparation. L’écrivain américain William Burroughs, héroïnomane durant dix ans, estimait que l’héroïne finit par neutraliser la libido puis par supprimer toute idée de sexualité, chez les hommes comme les femmes, tout en rendant le sentiment de sa propre médiocrité supportable : "Avec l’héroïne le sexe n’est pas nécessaire. On peut s’en passer. L’héroïne donne la possibilité de se débarrasser de cette énergie !"6.

Dans d’autres cas (célibataires par exemple), la perte d’intérêt pour le plaisir sexuel, souvent doublée d’une incapacité à obtenir un rapport satisfaisant, peut alors contribuer à modifier le comportement. Ainsi, certains mettent en place des stratégies d’évitement des contacts et rencontres, ce qui appauvrit la vie sociale, diminue l’estime de soi et peut renforcer l’envie d’augmenter la consommation de narcotiques pour supporter le sentiment d’échec.

Citons aussi les nombreuses prostituées qui affirment que l’héroïne les aide à supporter leur condition grâce à ses effets anesthésiants. En contribuant à "neutraliser" les émotions, la drogue permet de mettre une distance, un voile, lors des moments pénibles où il s’agit de "servir le client". En même temps, le besoin de s’en procurer est un moteur qui motive suffisamment pour "aller travailler". L’héroïne est "la plaie et le couteau... et le pansement".

Les conséquences du sevrage
Si les conditions de vie et les abus n’ont pas trop affecté la santé de l’usager de drogues, il pourra dans la plupart des cas retrouver une sexualité normale après avoir arrêté les morphiniques. Mais cela prendra un certain temps qui sera proportionnel à la durée et à l’intensité de l’intoxication. Souvent, après un sevrage, on peut observer une forte poussée de la libido et une augmentation considérable des activités sexuelles7.

Au moment du sevrage, lorsque l’organisme souffre du "manque" de drogue, c’est-à-dire recouvre toute sa sensibilité, les usagers subissent tous le syndrome de jouissance spontanée fulgurante. La moindre sensation érotique, le moindre attouchement ou stimulation sensuelle, peuvent déclencher un orgasme en quelques secondes. Longtemps partiellement endormis, les sens se réveillent, exacerbés, surmultipliés... incontrôlables. De plusieurs fois par jour chez les hommes à plusieurs dizaines de fois chez les femmes, ces moments compulsifs de plaisir provoquent à chaque fois un soulagement bienfaisant de quelques instants et un peu de détente. La jouissance sexuelle provoque une brève réactivation du système morphinique endogène, perturbé par l’abus de narcotiques...

Lors d’un sevrage, les orgasmes sont perçus comme très sensiblement plus intenses et gratifiants mais aussi souvent totalement incontrôlables. La sensation de plaisir est démultipliée. Des femmes ex-toxicomanes ont témoigné avoir eu les muscles des cuisses et des fesses tétanisés à force de se masturber durant des heures, notamment en prison. Cette forme de satisfaction étant, dans ces moments-là, souvent la seule "à portée de main"8.

Pour les hommes, les rapports sexuels avec pénétration sont alors quasi-impossibles, pour cause d’éjaculation immédiate, et pour les femmes, souvent, les premiers jours, la seule idée d’un contact physique avec un partenaire peut paraître insupportable. Suivant le degré et la durée de la dépendance, ces symptômes peuvent durer de plusieurs jours à plusieurs mois. Ensuite, généralement, les choses se normalisent peu à peu.

L’impossibilité d’avoir des relations sexuelles pour cause d’éjaculation trop rapide peut être très difficile à vivre pour les hommes. Si un peu d’héroïne prise à ce moment permet de faire l’amour, c’est également souvent le premier pas d’une rechute.

Ce problème est peu documenté car il existe une certaine gène à l’évoquer. Se décrire comme éjaculateur précoce et parfois masturbateur compulsif, dans ces moments difficiles, est pénible et dévalorisant. Personne n’aime se présenter ainsi, même si l’usage des drogues est souvent considéré comme un plaisir solitaire par excellence.

Ces symptômes sont rarement abordés. Cet état de fait est pourtant un élément important qui mérite une réelle attention et des réponses spécifiques qui restent, pour la plupart, à inventer.

Gérer les traitements de substitution
Il est maintenant connu que l’usage continu et abusif d’opiacés ainsi que les traitements de substitution (les hauts dosages de méthadone plus que la buprénorphine) altèrent des fonctions hormonales, pouvant entraîner une diminution, voire une suppression, de toute sexualité. En Suisse, d’ailleurs, des praticiens traitent ces effets sur la libido grâce à des administrations de testostérone. Les résultats semblent intéressants.

L’objectif principal des TSO vise l’abandon des consommations illicites en saturant totalement les récepteurs opiacés aux dépens d’une suppression des affects. Pour de nombreux soignants, les hauts dosages favorisent des analyses d’urine négative. Certains prescripteurs ne veulent pas entendre parler d’une diminution des posologies. Nombre d’usagers se débrouillent alors tout seul et baissent à l’insu des soignants, constatant fréquemment qu’en dessous de 60 mg de méthadone par jour, l’intérêt pour la sexualité se réveille à nouveau. Mais ce dosage est purement indicatif et peut varier selon de nombreux critères comme l’âge, l’ancienneté de la dépendance, l’état psycho-physiologique...

Certains "gèrent" leur vie sexuelle en ayant des rapports le matin avant de prendre leur méthadone ou fractionnent les prises en modulant les effets physiologiques fonctionnels sur la sexualité. Dans un centre de soins spécialisés, nous avons vu des infirmières qui calculaient avec des "méthadoniens" une quantité infime de buprénorphine9, suffisante pour contrecarrer brièvement les effets majeurs de la méthadone tout en n’influant pas sur le "confort toxique" de ce produit. Plus sommairement, les usagers se mettaient en très léger état de manque le temps d’un gros câlin, mais la chose est délicate et nécessite doigté et précision.

Quelques-uns recourent au sildénafil (Viagra®) ou ses succédanés. Cette alternative a cependant ses limites, car les effets de ce produit sont purement mécaniques et ne peuvent se substituer au désir. Pour aider à résoudre les problèmes d’éjaculation précoce après un sevrage, les plus astucieux utilisent des crèmes ou lotions anesthésiantes10 (à base de lidocaïne ou d’essence de clous de girofle). Appliqués localement, ces produits aident à diminuer l’intensité des sensations et de prolonger l’acte sexuel. Mais il convient de s’entraîner pour les dosages, sous peine de transformer l’organe en un glaçon insensible.

Prendre en compte la sexualité des usagers de drogues
Bien que le rapport entre les causes et conséquences de la dépendance et une certaine misère sexuelle n’ait pratiquement pas été abordé dans ce texte, une évidence pourtant transparaît. L’addictologie réduit de plus en plus l’homme à un ensemble de fonctions neurobiologiques qu’il conviendrait de réguler pour le rendre socialement acceptable. A l’opposé, le comportementalisme préconise de le rééduquer pour le rendre apte à résister à la tentation. Pourtant, pour tenter d’aider et comprendre les personnes pharmacodépendantes des opiacés, il est nécessaire de s’intéresser à leur vie sexuelle et de mener des études qualitatives.

Une étude éclairante sur les rapports
entre héroïnomanie et sexualité

Une étude menée par Pacheco et coll.* éclaire sur les rapports entre sexualité et héroïnomanie ainsi que les paradoxes et les variations qui s’y rattachent. 101 patients consécutifs (61 hommes et 40 femmes) et 102 témoins appariés pour le sexe, l’âge, le statut social marital et religieux ont été recrutés afin d’évaluer l’influence des effets sexuels sur la poursuite ou l’arrêt de l’héroïne.
Il n’y avait pas de différence significative entre les 2 groupes pour l’orientation sexuelle ou la stabilité relationnelle (durée moyenne de 4,9 ans).
- Les patients du groupe contrôle étaient significativement plus nombreux à pratiquer une religion comparativement aux patients avec addiction à l’héroïne, respectivement 30% d’hommes et 42% de femmes versus 13% d’hommes et 18% de femmes (p < 0,05).
- Les hommes et les témoins avaient une consommation d’alcool comparable alors que les femmes avec addiction consommant de l’alcool étaient significativement plus nombreuses que celles du groupe témoin ( 50% vs 29,3%, p < 0,05).
- Un seul homme toxicomane avait une partenaire toxicomane alors que 17 des femmes toxicomanes avaient un partenaire toxicomane.
- Il n’y avait pas de différence entre les femmes des deux groupes, pour la fréquence des rapports sexuels ou de la masturbation. En revanche, chez les hommes du groupe contrôle, la fréquence des rapports sexuels et de la masturbation était significativement supérieure à celles des héroïnomanes : respectivement : 3,9% vs 2,4% p < 0,05 et 1,3% vs 0,5% p < 0,05.

Les auteurs ont observé que, malgré le préjudice sexuel de la toxicomanie, la plupart des patients poursuivaient une vie sexuelle. La dysfonction sexuelle induite par l’usage de la drogue avait motivé l’arrêt de consommation d’héroïne chez 42,6% des hommes et 45% des femmes.
Les dysfonctions sexuelles étaient les suivantes :
- une baisse de la libido, chez 75% des hommes et 68% des femmes avec addiction, contre 5% des hommes et 20% des femmes qui la trouvent augmentée ;
- une altération de l’excitation, chez 71% des hommes et 60% des femmes, contre 5% des hommes et 18% des femmes qui rapportent le contraire ;
- une réduction de l’aptitude à atteindre un orgasme, chez 60% des femmes et des hommes, contre 8% des hommes et 15% des femmes qui la trouvent augmentée ;
- une réduction de la satisfaction sexuelle globale, chez 72% des hommes et 65% des femmes, contre une augmentation pour 7% des hommes et 20% des femmes ;
- une augmentation de la satisfaction sexuelle au cours des 6 premiers mois d’usage de l’héroïne, chez 21% des hommes et 28% des femmes, contre 20% des hommes et 40% des femmes qui pensent le contraire.

* Pacheco Pablo et al., “A study of the sexuality of opiate addicts”, Journal of Sex and Marital Therapy, 2002, 28, 5, 427-437.



1 Ashton Robert,
This is Heroin, Popular culture of the drug,
Sanctuary Publishing, Londres, 2002.
2 Nœud de l’aiguillette : incapacité, attribuée à un envoûtement, à assurer l’acte sexuel lors de la nuit de noce. En réalité lié à la culpabilité entourant tout ce qui était sexuel. Un psychotrope tel que l’opium pouvait entraîner un relâchement émotionnel propre à "dénouer l’aiguillette".
3 Li Yu,
Jeou P’ou-T’ouan ou la chair comme tapis de prière, préface d’Etiemble,
10-18 Domaine étranger, 1962
4 Yves Salgues a consacré plusieurs ouvrages à ses quinze ans de vie d’héroïnomane, notamment L’héroïne et Le testament d’un esclave.
5 Fourmis toxicomanes : durant une période s’étalant entre 1975 et 1982, de nombreux héroïnomanes français se sont rendus en Thaïlande où l’héroïne pure coûtait 1 à 2 euros le gramme. Un film, Charters pour l’enfer, et un livre, Les chiens de Bangkok, témoignent fort bien de ce phénomène.
6 Citation de William Burroughs, in Junkie,
Pierre Belfond, Paris 1972
7 Pacheco et al.,
"A study of the sexuality of opiate addicts",
Journal of Sex and Marital Therapy, 2002, 28, 5, 427-437
8 Recueil d’observation et de témoignages dans le cadre de notre activité professionnelle.
9 Rappelons que la buprénorphine a la particularité "d’antagoniser" les effets de la méthadone en chassant celle-ci des récepteurs.
10 Vendues en pharmacie ou en sex-shop.