Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 52

vers sommaire

Actualité

AFR : la RdR "avant" la loi ?

par Nestor Hervé

Cadre légal, dépénalisation, nouvelles législations répressives... la question de la loi a traversé les deuxièmes rencontres nationales de la réduction des risques liés à l'usage de drogues, organisées les 16 et 17 octobre à Bobigny, et marquées par une intervention de la ministre de la santé et par la question de l'éducation aux risques liés à l'injection.

"Tous les acquis des années passées qui ont peu à peu fait de la réduction des risques la politique officielle de ce pays sont menacés par le retour en force d’une politique de répression qui clandestinise nos clients et les replonge dans la marginalité et la stigmatisation" : l’alerte lancée en ouverture de ces journées par Béatrice Stambul, présidente de l’Association française pour la réduction des risques (AFR), qui s’est aussi élevée contre "le déni des résultats et le frein mis à l’élargissement de la palette des outils de la RdR", est sans équivoque.

"La politique des drogues fait des morts"
"Nous minimisons tout le temps les effets catastrophiques de la pénalisation, s’insurge Anne Coppel. En 2003, il y avait 5000 personnes en prison pour usage, ce n’est pas 200, ce n’est pas "presque rien" !" "La mortalité est elle aussi sous-estimée, continue-t-elle : le nombre d’overdoses identifiées n’a rien à voir avec la mortalité des usagers : il y a 4 ou 5 overdoses pour 100 morts d’usagers. La politique des drogues fait des morts."
Serge Longère, du Caarud1 Proses, fait le même constat : "Le nombre de condamnations pour simple usage est passé de 1494 en 2002 à 11210 en 2006." La présence renforcée de la police près des distributeurs de matériel de RdR et la destruction quasi systématique de ce matériel augmentent les pratiques à risque. Cette répression amplifiée pousse les usagers à se cacher et fait baisser les files actives des services de RdR, explique-t-il, se demandant "s’il ne va pas falloir intervenir dans les appartements privés".
Autre problème découlant de la création des Caaruds : les usagers de drogues intervenant dans les structures de RdR doivent trouver un nouveau statut. Or l’usage de drogues est un motif d’interdiction professionnelle lorsqu’on est éducateur, et peut même constituer un motif d’aggravation en cas d’arrestation.
Dernier point noir souligné par Marie Debrus, de Médecins du monde, "pour le moment, un intervenant qui montre les gestes qui sauvent en matière d’injection peut tomber sous le coup de la loi alors que nous sommes en pleine explosion du VHC".

Où l’on reparle de dépénalisation
Face à cette situation, "il n’est plus possible de proclamer que l’on soutient la réduction des risques tout en refusant de remettre en cause le cadre légal", estime Valère Rogissart. Le président des rencontres va plus loin : "Toutes les organisations réunies ici ont pris position pour la dépénalisation de l’usage de drogues. Il reste cependant des débats : "Est-ce bien le moment, ne risquons nous pas d’avoir pire ?" Et bien moi, depuis 25 ans, j’entends que ce n’est pas le moment, et je ne suis pas sûr que nous soyons si loin du pire, comme avec le VHC ou la situation dans les prisons."
"Dans le contexte actuel, demander l’abrogation de la loi de 1970 n’est plus audible,
regrette pour sa part Pierre Chapard, d’Asud. Et la légalisation du cannabis est aux oubliettes !"
"Nicole Maestracci disait qu’on peut mettre en place la RdR sans toucher au cadre légal"
, rappelle Béatrice Stambul. Pour Aude Lalande, d’Act Up, "on n’est pas sortis de cette hésitation entre deux façons de progresser : un discours politique fort ou le pragmatisme de l’urgence".

La loi de 2004
Si Valère Rogissart reconnaît que l’inscription de la RdR dans loi de santé publique d’août 2004 "est un progrès considérable", Jean-Pierre Lhomme, président de Gaïa, estime qu’elle génère "deux effets pervers : l’enfermement dans le cadre imposé, au risque de ne plus innover, et l’oubli de la place centrale de la personne".
Pour Marie Debrus (MDM ?, sidaparole ?), qui a présenté des données sur le cadre légal à l’étranger, la situation française est marquée par un paradoxe : la reconnaissance de la RdR dans la loi est plus globale qu’ailleurs, mais faute de pragmatisme et face au renforcement des lois répressives, la situation reste bloquée.

Le tabou du dealer
Si le simple usage pose des problèmes par rapport à la loi, que dire du deal ! Et pourtant, il s’agit d’une piste éventuelle pour la RdR. En témoigne la présentation faite par Vincent Benso (Technoplus) d’un projet de flyer à destination des "usagers-revendeurs" : son objectif ? Investir les dealers dans la protection sanitaire de leurs clients et surtout informer sur les nombreux risques liés à la situation de dealer.
Mais ce projet est aussi l’objet d’une recherche portant sur les raisons de l’inexistence en France d’actions de prévention à destination des usagers revendeurs, et ce, en dépit de l’importance accordée à la lutte contre le trafic.
Vincent Benso se demande si la RdR n’a pas accepté l’idéologie dominante selon laquelle le dealer serait responsable de l’usage, tout en précisant que les premières réactions au projet sont positives.
Toutefois, ce flyer n’est peut être pas prêt de sortir : Maître Tymoczko, l’avocat de Technoplus, craint en effet que ce ne soit "le bâton que tout le monde attend pour vous battre"...

"l’UD, c’est les autres"
Pour finir, Fabrice Olivet a livré quelques réflexions stimulantes "sur l’inutilité de tout argumentaire en faveur d’un changement légal en matière de stups" : Le discours sur l’usage de drogues "est marqué par l’illusion et l’hypocrisie. Tant que l’électeur ne pourra pas dire : "l’UD, c’est moi", on n’en sortira pas. Il s’agit d’abord de changer les représentations." "L’usage, ça concerne tout le monde !", lui a fait écho Jean-Pierre Couteron, de l’Association nationale des intervenants en toxicomanie et addictologie (Anitea), lors de la conclusion de ces rencontres.

Mme Bachelot et l’éducation à l’injection

Précédée par un article de Libération annonçant la lancée de programmes d’éducation aux risques liés à l’injection, la venue de la ministre de la santé aux rencontres nationales de la RdR avait créé une attente certaine. Roselyne Bachelot a déclaré s’inscrire dans la filiation de Michèle Barzach, qui avait autorisé en 1986 la vente libre de seringues pour lutter contre la transmission du VIH chez les usagers, et a affirmé vouloir "mieux évaluer les méthodes d’éducation aux risques liés à l’injection, en collaboration avec les associations", tout en livrant au passage un long couplet sur la nature "structurante" de l’interdit.

Si cette intervention a laissé une partie de l’assistance sur sa faim, Béatrice Stambul, la présidente de l’AFR, préférait positiver : "Je ne suis pas sûre que la ministre soit favorable à l’éducation aux risques liés à l’injection comme nous la concevons, mais elle ouvre une porte, dans laquelle nous entrons. Il me semble qu’elle nous dit aussi : "la RdR, c’est d’abord la Santé, pas la Mildt". Et surtout, elle était là." Face au défi de l’épidémie VHC, la ministre n’a en tout cas pas encore rejoint "Simone Veil, Michèle Barzach, Nicole Maestracci et Anne Coppel, les grandes dames de la réduction des risques en France", comme l’y avait engagé Valère Rogissart dans son intervention.

Justement, où en sont les projets d’éducation aux risques liés à l’injection, qui constituent, l’a rappelé Jean-Pierre Lhomme, "un enjeu sanitaire décisif" ?

À Sidaparole, un projet est en discussion depuis plus d’un an. La Drassif apporte un concours financier sur la partie recherche, et un feu vert est espéré pour 2009. Un autre est mené par Aides et Médecins du monde sur Paris.

"Peu de projets ont été déposés", note Serge Longère, qui se demande quelles en sont les raisons : "Les limites inconscientes des acteurs, la crainte de poursuites judiciaires, de la fermeture des structures, ou celle d’essuyer les plâtres ?"

Egus 4
du côté des "rienologues"

Arriver à faire entendre l’expérience des usagers de drogue, leur savoir profane - ou, pour reprendre l’expression de Bruno Spire, le vécu des "rienologues" : le message est revenu en fil rouge tout au long des quatrièmes états généraux des usagers de substances (licites et illicites), qui se sont tenus à Bobigny le 15 octobre.
Un savoir axé sur l’oralité, marqué par la clandestinité, et donc "à la fois très riche mais souffrant d’une certaine précarité", comme l’a expliqué en ouverture de ces Egus Aude Lalande, qui a appelé à "des alliances avec les autres savoirs".
C’est ce que se sont appliqués à rechercher les intervenants, William Lowenstein allant jusqu’à lancer : "Tout ce que j’ai appris d’intéressant, ce sont les usagers qui me l’ont appris." Pour le directeur de la clinique Montevideo, il existe une source de savoir inexploitée, celle des médecins-usagers, pour une bonne part parce qu’ils risqueraient d’être inquiétés s’ils s’avouent usagers. "Tous les usagers de drogues ayant une position sociale - médecins, journalistes... - n’en parlent pas", a repris Fabrice Olivet, d’Asud, en pointant le problème de la représentation des usagers issu de ce non-dit.
L’atelier sur l’évaluation du ressenti opiacé ou celui consacré à la lutte contre les descentes, "bad trips" et autres flashbacks se sont donc appliqués à affiner ce savoir profane, savoir dont Bruno Spire s’est fait le défenseur, appelant à rester ferme sur le principe de la prise en compte de l’expérience des personnes : "Nos vécus stimulent la recherche, a lancé le président de Aides. Sans nous on tourne en rond !"
Tirant le bilan de ces états généraux, Fabrice Olivet s’est félicité du succès croissant de la manifestation (280 inscrits contre 200 aux précédents Egus), d’une "parole qui se complexifie" et de l’élargissement du cercle, notamment aux médecins, tout en reconnaissant que du coup "l’espace de témoignage se rétrécit", comme l’ont regretté certains. Selon lui, il convient de repenser la place des Egus au sein des journées de l’AFR afin de retrouver un équilibre entre discours techniques et témoignages.



1 Caarud : Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues.