Santé
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SWAPS nº 51

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Entretien avec Ingo Ilja Michels

Propos recueillis par Nestor Hervé

Une des premières choses qui frappent un observateur français, c’est le nombre de salles de consommation existant en Allemagne. On n’en compte pas moins de 26, réparties dans 16 villes. Dans quel cadre fonctionnent-elles ?
La loi fédérale a été modifiée en 2002 pour donner une base légale à ces salles, qui existaient déjà pour certaines depuis les années 1990. Mais comme l’Allemagne est un État fédéral, les Länder peuvent refuser cette mise en place. C’est notamment le cas de la Bavière, où des villes comme Munich souhaiteraient l’ouverture de telles salles mais n’en ont pas la possibilité.

Y a-t-il toujours un débat sur leur utilité ?
Le débat a surtout eu lieu durant les années 1990. A l’époque, des programmes de distribution de seringues avaient été mis en place, mais les usagers les utilisaient dans les parcs alentours ou dans les toilettes publiques, dans de très mauvaises conditions d’hygiène. Face à cet état de fait, les personnes travaillant dans ce champ cherchèrent à apporter des conditions plus sûres d’injection et des lieux pilotes furent ouverts, à Brème et à Francfort par exemple, même si ce n’était pas permis à l’époque. Ce fut le début des controverses politiques. Certains pensaient que l’ouverture de tels lieux allait augmenter le nombre d’usagers. Puis des villes comme Hanovre, Hambourg ou Francfort officialisèrent ces espaces, et le débat a fini par s’éteindre. Aujourd’hui, ces salles sont complètement acceptées et font partie du système de santé publique.

Quels sont les prérequis à l’ouverture de telles salles ?
Ils sont nombreux : il faut tout d’abord que la ville concernée possède un large éventail de services aux usagers de drogues ; nous pensons en effet que ces salles ne doivent pas être la seule option pour les usagers, des programmes de substitution ou de sevrage doivent également leur être proposés.
Les salles doivent respecter des règles d’hygiène strictes, proposer des ateliers de bonnes pratiques en cas d’overdose, du conseil. Elles doivent aussi travailler en coopération avec la police et réaliser un travail d’information du voisinage. S’il y a des plaintes, les voisins doivent pouvoir venir les exposer aux responsables. Autre règle importante, le "deal" est interdit. Si les responsables des salles sont témoins de trafics, ils en avertissent la police.
C’est grâce au respect de ces conditions que tous ces lieux ont été bien acceptés. Au moment de l’ouverture d’une salle, il y a bien sûr des plaintes, mais les opposants se rendent compte après quelques mois que ces endroits sont utiles pour les usagers mais aussi pour le voisinage.

La situation est-elle différente dans l’ancienne Allemagne de l’Est ?
Il n’existe pas de salles de consommation dans les villes de l’ex-RDA. Le nombre d’UDI y est moins important, à l’exception de villes comme Halle ou Leipzig. Or le Land de Saxe, dont dépendent ces deux villes, n’autorise pas ce genre de lieux. De plus, il n’existe pas de "scène ouverte" comme il y en avait auparavant à l’Ouest.

L’existence de ces salles pourrait-elle être remise en cause ?
Les autorités des villes ayant ouvert de tels lieux se souviennent de la situation antérieure et n’ont aucune envie de la revivre. En revanche, la situation pourrait évoluer avec la mise en place de nouveaux projets comme la prescription d’héroïne médicalisée. Si ce programme était lancé, le nombre d’usagers fréquentant les salles de consommation pourrait diminuer, mais ceci n’est aujourd’hui qu’une hypothèse.

Justement, où en est le projet allemand de dispensation d’héroïne ?
La phase expérimentale est bouclée. Les résultats sont clairs, c’est un succès. Nous voulions savoir si ce traitement avait un meilleur impact que la méthadone. Nous l’avons donc expérimenté dans deux groupes : d’une part des usagers en échec avec la méthadone, et d’autre part des usagers n’ayant jamais été touchés par les programmes méthadone. Et l’acceptation de l’héroïne (diamorphine) est significativement meilleure que celle de la méthadone dans les deux groupes. Après deux ans de ce traitement de substitution, la santé mentale et physique des participants s’est améliorée, l’usage de cocaïne a baissé, et le dosage quotidien d’héroïne est lui aussi descendu.
Nous en sommes maintenant au stade du débat politique. Une proposition de loi pour la mise en place d’un tel programme a reçu le soutien de l’Etat fédéral, mais les députés chrétiens-démocrates, qui détiennent la majorité, rejettent ce projet. En revanche, sociaux-démocrates, Verts, Rouges et libéraux sont pour. Et les villes concernées, alors même qu’elles sont pour la plupart gouvernées par la droite, se sont également déclarées favorables à ce projet.

Quels sont les autres points marquants de votre politique de lutte contre les drogues ?
Le nombre d’usagers d’héroïne est en baisse. En revanche, la consommation d’amphétamines progresse chez les jeunes. Mais notre politique n’est pas limitée aux drogues illicites. Tabac et alcool sont deux grandes préoccupations.
Concernant le tabac, nous ne souhaitons pas une interdiction totale mais nous nous soucions avant tout du tabagisme passif (qui cause 3000 morts par an) et de la consommation chez les jeunes. Il y avait une augmentation ces dernières années du nombre de jeunes commençant très tôt à fumer, et nous avons lancé une campagne en leur direction, dont les premiers résultats commencent à se faire sentir. Ce qui est intéressant, c’est que l’on note un début de recul de la consommation de tabac, mais aussi de cannabis.
En revanche, le phénomène du "binge drinking", qui s’est fortement développé dernièrement, est très alarmant : le nombre d’entrées en cures de désintoxication chez les 15-20 ans est passé de 9000 à 19000. Le nombre de morts causées par une intoxication à l’alcool a aussi augmenté, ainsi que les actes de violence associés à l’alcool.
Autre problème important, le syndrome foetal, qui concerne 10000 naissances chaque année. Nous lançons une campagne pour que ce nombre décroisse à partir de l’an prochain, mais nous sommes confrontés à un fort lobbying de l’industrie de l’alcool. Les journaux et les télévisions privées, en particulier, sont fortement dépendants de leur publicité.

Que peut vous apporter une conférence comme celle de l’IHRA ?
Ces conférences permettent aux pays récemment confrontés à l’usage de drogues d’échanger et de tirer parti des expériences, en instituant ou en renforçant des partenariats avec les pays ayant une expertise reconnue dans ce domaine. Nous menons par exemple des projets de coopération avec l’Iran - beaucoup de médecins iraniens ont fait leurs études en Allemagne - ou l’Inde.
Une conférence comme celle-ci permet par ailleurs d’avoir des discussions de fond sur les programmes de RdR. En Allemagne, nous possédons une forte expérience mais il y a un déficit de débat. Et je crois que c’est aussi le cas en France...