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SWAPS nº 50

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Bruits de congrès

Addictions et suicide : une souffrance commune

par Catherine BROUSSELLE

Les douzièmes journées nationales pour la prévention du suicide, organisées début février par l'Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS) en partenariat avec l'Association nationale des ­intervenants en toxicomanie (Anit) et l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa), ont posé cette année la question du lien entre conduites addictives et suicide. Compte rendu.

Si l’usage du tabac, suivi de l’alcool, est le premier facteur de mort "prématurée" en France, parmi la tranche d’âge plus particulière des 35-44 ans c’est le suicide qui cause le plus de décès. Ainsi les tentatives d’autolyses (le terme médical pour suicide) "réussies" atteignent chaque année quelque 10000 morts en France.
On ne connaît généralement pas le statut toxique immédiat des personnes décédées par suicide, ni leur degré chronique de consommation. Mais des études soulignent le risque élevé d’autolyse parmi les personnes dépendantes : Démultiplié par huit chez les personnes en difficulté avec l’alcool, il passerait à 14 chez les consommateurs d’opiacés, pour atteindre un facteur de 40 lors d’une polytoxicomanie associant les benzodiazépines. Moins connu, le jeu pathologique constitue aussi un facteur associé au risque de suicide.

Un lien, oui, mais dans quel sens ?
Lors d’une tentative de suicide, la prise de produits peut souligner une détermination à mourir, ou simplement avoir été l’agent désinhibiteur facilitant le passage à l’acte.
Lors d’une consommation chronique, la recherche de produit peut représenter tout un temps une tentative d’équilibre, le "balancier du funambule sur un fil", explique l’alcoologue Eric Hispard, avant d’engager à la prudence dans nos "exigences envers l’autre d’aller bien".
Michel Craplet, psychiatre et alcoologue, invite aussi à un examen subtil de ces conduites où se mêlent tentatives autothérapeutiques et autolyses, rapides ou différées. "Vouloir mourir, ou vouloir arrêter de souffrir ?", interroge-t-il en citant Marguerite Duras dans La Vie matérielle : "Boire, ce n’est pas obligatoirement vouloir mourir..."
A long terme, les conséquences négatives des consommations aggravent bien le risque suicidaire. Par ailleurs, une vulnérabilité commune aux conduites addictives et au risque suicidaire ressort aussi des différentes études.

Des facteurs de risque communs
L’évolution de la société vers un certain individualisme a pour conséquences de faire endosser à l’individu une quantité croissante de responsabilités. "Lorsque l’individu réussit, il se trouve alors dans une dynamique de succès personnel très forte. Lorsqu’il échoue, il est confronté à une dynamique d’échec tout aussi forte", explique ainsi Jean-Pierre Couteron, psychologue et président de l’Anit.
La quête permanente de performance, relayée par une pression sociale et professionnelle, favoriserait la prise de produits, avec pour corollaire l’incapacité progressive à trouver d’autres ressorts face aux difficultés, à l’image de la spirale du dopage sportif, comme l’exposaient Françoise Facy, vice-présidente de l’Anpaa, et Michel Debout, président de l’UNPS, dans le texte de présentation de ces journées.
Le fossé "entre ceux qui crèvent de travailler trop et ceux qui crèvent de ne pas travailler" est aussi, selon Vincent de Gauléjac, facteur de recours aux produits et de risque suicidaire. Le sociologue dénonce aussi les nouvelles politiques managériales créatrices d’un certain "harcèlement social" où chacun devient potentiellement harceleur et harcelé. Il souligne comment certaines entreprises proposent un modèle d’existence où, si l’on perd pied, l’"on n’est plus rien".
Vincent de Gauléjac explique aussi comment le développement d’indicateurs (efficience, etc.) peut - lorsqu’ils sont décalés du sens donné par l’individu à son travail - faire perdre le sentiment d’identification au métier exercé et à son entreprise, avec les risques de souffrance psychique qui s’ensuivent.
On conclura avec Jean-Michel Delile, psychiatre et directeur du CEID de Bordeaux. Il rappelle que les suicides et possibles équivalents que sont les overdoses et autres conduites à risque représentent, ainsi réunis, la première cause de mortalité chez les personnes dépendantes aux opiacés. Il souligne les liens multiples, la souffrance commune, "la perte d’évidence d’être au monde". Et propose une réintégration de l’addictologie dans le champ de la santé mentale.