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SWAPS nº 50

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Actualité

Trend confirme un “retour” de l'héroïne

par Nestor Hervé

Brouillage croissant des espaces, des produits et des modes d'usage, diffusion à des sphères plus larges de la société, rajeunissement et féminisation des usagers, cocaïne toujours plus disponible, et surtout "retour" confirmé de l'héroïne : tels sont les principaux enseignements de la huitième édition du rapport national Trend. Entretien avec Agnès Cadet-Taïrou, en charge du dispositif à l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).


Phénomènes émergents liés aux drogues en 2006
Huitième rapport national du dispositif Trend

Cadet-Taïrou A., Gandilhon M., Toufik A., Evrard I.
OFDT, février 2008, 189 p.

"Phénomènes marquants 2006 et premières observations 2007 du dispositif Trend"
Cadet-Taïrou A., Gandilhon M., Toufik A., Evrard I.
Tendances n° 58, février 2008, 4 p.
www.ofdt.fr

Swaps : Le nouveau rapport Trend fait état d’un "retour" de l’héroïne...

Agnès Cadet-Taïrou : C’est en effet un des points importants de cette huitième édition. La tendance était déjà amorcée l’an dernier, mais cette fois-ci le phénomène s’est renforcé, avec notamment des saisies en forte augmentation. Même s’il faut mettre des guillemets au terme "retour", puisque le produit n’avait jamais vraiment disparu, c’est la première fois que la tendance dans les populations observées par ce dispositif est aussi forte. Sur tous les sites, à l’exception de Marseille, la disponibilité et la consommation ont augmenté.
Parmi les usagers des Caarud1, 34% ont consommé de l’héroïne au cours du dernier mois, contre 30% en 20032 (voir tableau 1). Et l’usage au cours de la semaine précédant l’enquête des usagers rencontrés dans le cadre d’une prise en charge socio-sanitaire est passé de 12,6% en 2004 à 16,6% en 20063.
De plus, cette consommation se développe en dehors des usagers traditionnels d’opiacés. En milieu festif, la disponibilité de l’héroïne augmente aussi, notamment dans le milieu festif alternatif. Enfin il arrive qu’elle touche également des populations relativement jeunes et bien intégrées, où elle serait de plus en plus consommée pour son effet propre (plaisir) et plus seulement dans le cadre de la gestion de la descente des stimulants.

Tableau 1. Fréquence des consommations au cours de la vie
et au cours du dernier mois, parmi les usagers des Caarud en 2006
(N = 1017)

au moins 10
dans la vie
%

mois précédent
%

tous les jours*
%

> 10 verres d’alcool par occasion
cannabis
héroïne
BHD
pour se défoncer uniquement
méthadone
pour se défoncer uniquement
sulfates de morphine
pour se défoncer uniquement
codéine
rachacha
cocaïne ou crack
chlorhydrate
base

ecstasy
amphétamine
benzodiazépines
pour se défoncer uniquement
champignons hallucinogènes
LSD
kétamine
solvants / poppers
injection


95
77
69

44

34

33
36
79


65
60
56

53
57
30
46
62

30
86
34
44
12*
24
4*
16
9*
4,6
5
40
34
16

20
22
30
11*
8
14
9
5
42

21
54
11
31

17

7

1,2

7
5,3
2,6

0,9
2
18


0,6
0,6
0,4

* Ces prévalences sont calculées sur l’ensemble de l’échantillon interrogé y compris
les non usagers du produit considéré.
Pour les médicaments, il était précisé dans la question :
"pour se défoncer y compris gérer le manque ou une descente de stimulants"
Sources : Prelud 2006, Trend / OFDT

Comment expliquer ce phénomène ?

En premier lieu, il semble que la dégradation continue de l’image de la buprénorphine haut dosage (BHD) entraîne une lassitude chez bon nombre d’utilisateurs et à l’inverse un certain "retour en grâce" de l’héroïne. Ensuite, pour les personnes qui n’ont pas connu l’épidémie VIH chez les usagers de drogues dans les années 1980, l’image de l’héroïne n’est pas associée à celles du junkie et de la maladie, et le produit est l’objet d’une certaine fascination.
Même dans l’espace festif, où elle a longtemps été "taboue", raison pour laquelle l’appellation "rabla" prédominait, l’héroïne commence de plus en plus à circuler sous son nom véritable. Cette dédramatisation du produit est amplifiée par le développement de modes d’administration autres que l’injection (sniff et inhalation).

Cette montée en puissance risque-t-elle de perdurer ?

Il est en effet probable que la tendance se confirme, dans la mesure où le produit touche de nouvelles populations, où son image s’est nettement améliorée, et ce alors que la production d’opium en Afghanistan est au plus haut. En revanche, le phénomène est très différent de l’"épidémie" de consommation des années 70, 80 ; d’une part compte tenu de l’existence et de la disponibilité de la BHD et d’autre part parce que cette consommation concerne majoritairement des jeunes poly-usagers et ne joue donc plus un rôle central comme dans les années 1970-80.

Quels sont les autres enseignements de ce rapport ?

Plusieurs tendances transversales de fond ont été mises en évidence : un brouillage croissant des espaces et des modes d’usage, des signes de rajeunissement et de féminisation des usagers, un renforcement des pratiques à risques parmi les populations précaires, ainsi qu’une tendance à la diffusion des produits dans des sphères de la société qui n’étaient pas concernées jusque-là.
Ce phénomène, qui ne concernait jusqu’à présent que la cocaïne, s’étend aujourd’hui aux opiacés : l’héroïne, la BHD, voire la méthadone apparaissent là où on ne les attend pas : des usages d’héroïne ont été rapportés chez des personnes insérées socialement mais aussi en milieu rural ; et des groupes professionnels divers utilisent la BHD à de fins de détente. Même si ces pratiques sont probablement d’une étendue restreinte, cette tendance est à surveiller car ces usagers ignorent souvent les pratiques de réduction des risques.
On note également dans une majorité de sites un net rajeunissement des premières consommations et des usages intensifs. De plus, on compte beaucoup de jeunes filles dans cette population (presque 50% chez les moins de 20 ans)4, la survenue de grossesse et le recours à la prostitution les rendant très visibles.
Autre problème important en termes de santé publique, l’augmentation des publics très précaires (notamment des nouveaux migrants d’Europe de l’Est) avec des pratiques très radicales et délétères de poly-consommations et d’injection, auxquelles s’ajoutent une alcoolisation massive. Ces populations sont très difficiles à prendre en charge, notamment en raison de leurs difficultés de socialisation, même vis-à-vis des autres usagers.
En fait, on doit donc raisonner de plus en plus en termes de population. D’ailleurs, c’est très sensible dans les structures de soins qui reçoivent une diversité beaucoup plus importante d’usagers et donc de problèmes.
Enfin, un des points marquants du rapport est le constat que les produits et les modes de consommation sont de moins en moins réservés à des espaces précis. Et les usages concernent des groupes de population beaucoup plus variés.
On s’est rendu compte que des pratiques et des consommations qu’on pensait réservées à des espaces définis se diffusent en dehors des populations habituelles. Bien sûr, cette période n’est pas encore totalement révolue, il y a encore des spécificités : on consomme davantage de BHD dans l’espace urbain que dans le milieu festif, mais un produit comme la cocaïne, qui était il y a quelques années essentiellement associé aux milieux festifs, est maintenant consommé massivement par les usagers des Caarud. A l’inverse, une pratique comme l’injection, qui était caractéristique des milieux urbains, est maintenant retrouvée aussi dans l’espace festif.

Comment expliquer ce brouillage ?

On peut le relier aux populations qui passent d’un espace à l’autre. Les "jeunes errants", en particulier, sont des jeunes en grande précarité en marge du milieu festif, dont une partie fréquentent aussi les structures de première ligne. Ils mélangent les produits et les modes de consommation. On note ainsi que la consommation d’ecstasy dans les Caarud est en nette progression, et inversement que les pratiques d’injection et la consommation d’héroïne atteignent les free parties.

Comment prendre en compte cette porosité entre les différents espaces ?

Cette "porosité" nous amène à travailler de plus en plus par "populations". Il ne suffit pas de dire "ça se passe là", mais il faut savoir quelles sont les personnes concernées. Les espaces urbains et festifs techno définis lors du démarrage du dispositif (auxquels nous allons ajouter l’espace festif gay) restent des lieux pertinents pour l’observation et le recueil des données, mais il est plus difficile de repérer les usages dans les milieux bien insérés ou à l’inverse dans les banlieues.

La nouvelle visibilité de l’injection est-elle à ­rapprocher du "retour" de l’héroïne évoqué plus haut ?

Non, car d’une part, beaucoup de nouveaux usagers sniffent ou fument l’héroïne, et d’autre part la pratique de l’injection concerne aussi la BHD, ainsi que la cocaïne, l’ecstasy et les amphétamines. Pour tous ces produits, les chiffres concernant l’injection sont à la hausse parmi les usagers des structures de première ligne (voir tableau 2). Mais il est trop tôt pour tirer des enseignements globaux de ces chiffres.

Tableau 2. Evolution de la fréquence des pratiques d’injection par produits
consommés au cours du dernier mois parmi les usagers des structures
de première ligne entre 2003 et 2006

2003
(N=855)

2006
(N=1017)


héroïne
cocaïne
BHD
ecstasy
amphétamine

%
53
46
47
13
22

%
54
54
58
19
40

Sources : Première ligne 2003, Prelud 2006, Trend / OFDT

Malgré cette montée des pratiques d’injection, les données concernant le VIH et le VHC semblent plutôt rassurantes, puisqu’elles font état d’une diminution de leur prévalence parmi les moins de 35 ans entre 2003 et 2006...

Il faut préciser que pour le VHC ces données sont déclaratives et n’ont pas été confirmées biologiquement. Il est prudent d’attendre cette confirmation. Concernant le VIH, les chiffres, qui entérinent une tendance déjà établie, sont plus fiables.

La disponibilité de plus en plus forte de la cocaïne a fait beaucoup parler récemment, le président de la Mildt Etienne Apaire allant jusqu’à évoquer un "tsunami". Que dit le rapport sur ce sujet ?

Il est indéniable que la disponibilité et la consommation de ce produit augmentent en population générale : pour ce qui est des données Trend, 40% des usagers des Caarud ont consommé de la cocaïne ou du crack au cours du dernier mois. Dans les milieux qui fréquentent les structures de première ligne, la cocaïne fait donc jeu égal avec l’héroïne. L’offensive des cartels sud-américains vers l’Europe a en effet entraîné une forte baisse des prix ainsi qu’une restructuration de l’offre. Certains réseaux de vente de cannabis se sont recyclés dans la cocaïne, plus rentable. Du coup, de nouvelles populations sont touchées, notamment parmi les usagers à faible pouvoir d’achat et en situation précaire. Et le nombre de recours aux consultations de soins pour des problèmes liés à l’usage de cocaïne augmente fortement.

Y a-t-il du nouveau concernant les autres produits ?

Dans le domaine des stimulants synthétiques, les poudres prennent le pas sur les comprimés. L’ecstasy classique tend à être considérée comme la "drogue du débutant". Pour se distinguer, certains usagers prennent de la poudre. On note par ailleurs une baisse de la qualité des produits et une multiplication des "arnaques", et parallèlement une plus grande méfiance des usagers.
Un autre point est la progression de l’usage du GHB dans les méga-dancings à la frontière belge et surtout dans les clubs gays, où l’on assiste parfois dans certains lieux (Paris, Marseille et Toulouse) à une "banalisation" des malaises et comas liés à son usage, notamment en cas de prise d’alcool concomitante. Une radicalisation des pratiques où l’effet d’euphorie et de désinhibition ne suffit plus, et où un épisode de coma peut être vécu comme une "fierté". Une enquête menée dans les milieux festifs gay parisien et toulousain paraîtra d’ailleurs à l’automne.

 

Les principes du dispositif

Le dispositif Trend, qui existe depuis 1999, a été mis en place dans le contexte d’un paysage changeant de manière radicale avec l’arrivée de nouvelles drogues de synthèse et celle des traitements de substitution. Le but était, en se basant sur une observation sur le terrain de populations particulièrement consommatrices, d’identifier et de décrire des tendances et des phénomènes émergents liés aux produits illicites ou à l’usage détourné de médicaments psychotropes. D’où le choix de deux espaces privilégiés d’observation, l’espace urbain et l’espace festif techno. Les sept sites étudiés sont Bordeaux, Lille, Marseille, Metz, Paris, Rennes et Toulouse.
Pour ce faire, des outils qualitatifs et quantitatifs communs aux différents sites ont été mis au point : l’observation ethnographique sur le terrain, le recueil de données auprès des structures de soin et de réduction des risques (questionnaires qualitatifs), des groupes focaux à l’échelle locale (répressif et sanitaire) et national (un groupe focal usagers avec notamment Asud). "L’originalité du dispositif tient aussi à cette capacité à faire travailler ensemble médecins, policiers, professionnels de la RdR et usagers de drogue", commente Agnès Cadet-Taïrou, qui pilote Trend.
Au niveau national, l’équipe travaille en collaboration avec l’Afssaps et l’Ocrtis. Les données recueillies sont ensuite mises en perspective dans le double but de rendre compte d’année en année de ce qui se passe concrètement et d’en dégager les évolutions.
De plus, outre les rapports locaux qu’ils produisent, certains sites travaillent sur des "investigations spécifiques", par exemple l’injection en milieu festif ou les consommations transfrontalières.
"Aujourd’hui le dispositif a accumulé de nombreuses informations et l’équipe doit s’attacher à encore améliorer leur mise à disposition", précise Agnès Cadet-Taïrou.



1 Caarud : Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogues.
2 Enquête Prelud 2006/OFDT réalisée auprès d’un échantillon d’usagers des structures de première ligne.
3 Enquête Oppidum/CEIP-Afssaps, menée annuellement parmi les usagers pris en charge, principalement dans les Centres de soins spécialisés pour toxicomanes (CSST).
4 Enquête ENa-Caarud 2006/OFDT DGS, réalisée une semaine donnée auprès de tous les usagers des Caarud.