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SWAPS nº 49

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La BZP une inconnue bientôt classée stupéfiant

par Isabelle Evrard

Molécule aux effets comparables aux amphétamines, la BZP (ou 1-benzylpipérazine) n'a pas d'indication thérapeutique mais fait l'objet d'un usage récréatif, en particulier en Nouvelle-Zélande. Quasiment inconnue en France, elle va pourtant allonger prochainement la liste des substances interdites à la suite d'une décision de l'UE.

La BZP a récemment fait l’objet de l’attention de l’OEDT (Observatoire européen des drogues et des toxicomanies). Son rapport d’évaluation des risques a déterminé le Conseil de l’UE à définir cette substance comme nouvelle drogue de synthèse devant être soumise à des mesures de contrôle par chaque Etat membre. Cette décision aboutira à court terme au classement comme stupéfiant de la BZP en France.
Cette substance psychoactive est pourtant peu connue des professionnels du champ des addictions en France, où l’usage récréatif de la BZP n’est pas perceptible. En effet, jusqu’à 2005, date des dernières données disponibles, la BZP n’apparaît dans aucune des enquêtes de mesure de prévalence des usages de substances psychoactives menées en population générale.

Une molécule issue de la recherche
La BZP appartient à la famille des pipérazines, vaste groupe dont un grand nombre de molécules sont exploitées dans un but thérapeutique ; un exemple bien connu du public est le sildenafil, principe actif du Viagra®. La BZP fait quant à elle partie d’un petit groupe de pipérazines sans indication thérapeutique mais qui possèdent des propriétés psychoactives et font l’objet d’un usage récréatif.
Synthétisée en 1944 comme agent antiparasitaire potentiel mais restée sans développement pharmaceutique, la BZP a par la suite montré des propriétés indiquant une activité antidépressive. Cette particularité a été explorée au début des années 1970. Un terme a été mis aux projets de commercialisation lorsque certaines études ont mis en évidence des effets stimulants analogues à ceux de l’amphétamine.
Les effets stimulants de la BZP sont provoqués par une augmentation extracellulaire de dopamine au niveau cérébral, et en moindre proportion de sérotonine et de noradrénaline ; cette activité centrale est similaire à celle des amphétamines. Deux études menées chez l’homme montrent que les effets subjectifs de la BZP et de l’amphétamine ne peuvent être distingués et que les deux substances ont également une grande proximité d’action sur certaines fonctions périphériques comme l’augmentation de la pression artérielle ou du rythme cardiaque. Toutefois, la dose de BZP nécessaire pour obtenir des effets identiques à une dose d’amphétamine est 10 fois plus importante.
Ces analogies, combinées à une appétence identique pour les deux substances chez d’anciens consommateurs de stimulants, ont conduit certains auteurs à prédire un potentiel d’abus pour la BZP semblable à celui de l’amphétamine. Deux études récentes chez l’animal semblent confirmer ces résultats. Toutefois, une enquête néo-zélandaise de 2006 n’enregistre que sept personnes classées dépendantes sur un échantillon d’environ 300 consommateurs de BZP au cours de l’année. Le responsable de l’étude présume que les usagers limitent leur consommation en raison de la pénibilité des effets secondaires fréquemment provoqués par ce produit1,2. Dans une analyse des mécanismes d’action, un auteur avance que le développement d’une dépendance à la BZP s’accompagnerait d’une tolérance au niveau cérébral mais pas au niveau périphérique ; ainsi une personne dépendante qui augmenterait la dose de BZP consommée pour surmonter cette tolérance centrale ressentirait des effets périphériques intolérables3.

Pas d’études sur la toxicité
Aucune étude expérimentale n’a été menée sur la toxicité de la BZP et les seules informations disponibles proviennent de cas cliniques décrits dans la littérature. Si ces informations ne doivent pas être négligées, elles souffrent néanmoins de plusieurs limites.
En premier lieu, l’usage de BZP étant relativement récent, aucune information sur sa toxicité à long terme n’est disponible. D’autre part, il est difficile de mesurer à partir d’observations le rôle exact joué par la BZP alors qu’elle est souvent consommée dans un contexte favorisant lui-même certains des effets secondaires décrits. En effet, il apparaît difficile de démêler, dans un tableau de fatigue intense survenant après une consommation festive, la part liée aux effets de la BZP et celle provoquée par la production d’un effort soutenu pour danser sur une période prolongée. De même, les interactions potentielles de la BZP avec d’autres substances ont été peu explorées alors que des consommations associées d’alcool voire d’autres substances illicites sont très souvent rapportées.
Si aucun décès imputable à une intoxication à la BZP seule n’a été rapporté à ce jour, elle est citée pour trois cas d’intoxication mortelle, l’un en Suisse (2001) deux autres en Suède (1999-2002). Dans les trois cas, les personnes avaient consommé d’autres substances psychoactives4. Seul le décès survenu en Suisse est détaillé : une jeune femme présentant une hyponatrémie sévère associée à un oedème cérébral après consommation de BZP et de MDMA. Un tel tableau clinique est décrit lors d’intoxication grave par la MDMA, et le rôle joué par la BZP n’a pu être déterminé5.
Trois cas d’intoxications mettant en jeu le pronostic vital sont également décrits dans la littérature néo-zélandaise. Les patients ont tous présenté des crises convulsives ; deux patients ont été admis en unité de soins intensifs alors que le troisième a développé une insuffisance rénale aiguë. Dans deux cas, des consommations associées sont rapportées ; aucun détail n’est donné pour le troisième. Les personnes ont récupéré rapidement sans complication à long terme apparente6.

Crises convulsives et autres effets indésirables
Deux de ces patients font partie des cas répertoriés entre avril et septembre 2005 par le Dr Gee du service des urgences d’une agglomération néo-zélandaise, qui dénombre quatorze patients présentant ou rapportant des crises convulsives après consommation de BZP. Cette série de cas fait écho à l’admission pour des raisons identiques de sept personnes au cours de la même nuit dans un service d’urgences londonien7.
Les crises convulsives ne sont pas les seuls effets indésirables rapportés par le Dr Gee. Les 61 patients qui se sont présentés au cours des cinq mois pour une intoxication par la BZP ont majoritairement manifesté des symptômes mineurs tels que palpitation, vomissement, anxiété et agitation, parfois plus gênants comme insomnie, malaise, état confusionnel ou rétention urinaire. Ces symptômes sont apparus jusqu’à 24 heures après la consommation de BZP. La prise en charge de la plupart des patients s’est limitée à une réassurance avec emploi de benzodiazépines dans quelques rares cas6.
Les mêmes effets indésirables sont rapportés par quelque 300 usagers d’une enquête en population générale2. Certains symptômes sont très fréquemment cités (insomnies, perte d’appétit, bouffées de chaleur, nausées, céphalées, sensation de déprime) et une personne sur sept considère que la consommation de produit contenant de la BZP a eu un effet nuisible sur sa santé. Toutefois, huit personnes ont eu recours à une prise en charge médicale, et une seule personne décrit la survenue de crises convulsives.
A côté des manifestations émotionnelles retrouvées, l’occurrence d’épisodes psychotiques liés à l’usage de BZP a été envisagée, mais aucune relation formelle n’a pu être établie, bien qu’un cas clinique ait fait l’objet d’une publication8.

L’usage récréatif de BZP
La molécule, détournée du domaine de la recherche, est venue accroître l’éventail des drogues de synthèse à la fin de années 90. Les produits contenant de la BZP se présentent sous forme de comprimés ou de gélules, avec un dosage en principe actif compris entre 70 et 150 milligrammes, pour des effets qui apparaissent au bout de 2 heures et s’installent pendant 6 à 8 heures. La BZP se consomme essentiellement par voie orale : irritante du fait de son alcalinité, son usage par inhalation ou injection s’avère douloureux et est particulièrement contre-indiqué car susceptible de provoquer des lésions.
Si la BZP est appréciée pour ses effets propres équivalents à ceux de l’amphétamine, elle est aussi très souvent associée à la TFMPP (une autre pipérazine) pour reproduire des sensations proches de la MDMA. Comme les autres dérivés amphétaminiques, la BZP est consommée essentiellement dans les sphères des cultures dance ou rave. Ses usagers font valoir une consommation festive qui facilite les interactions sociales et les aide à rester éveillés sur de longues périodes9.
Les stratégies de diffusion de la BZP suivent deux logiques différentes selon les réseaux de distribution impliqués. Les revendeurs du marché clandestin semblent la proposer sous le terme générique d’ecstasy, laissant croire qu’il s’agit de MDMA. Au contraire, sur Internet et dans les "smart shop", boutiques spécialisées dans la vente de produits psychoactifs légaux, les produits contenant de la BZP sont présentés comme une alternative légale à l’ecstasy. Ils prennent dans ce cas-là les appellations de "legal party pills" ou de façon inappropriée de "herbal pills", cette dernière dénomination laissant entendre une origine végétale du produit qui est mensongère4.
Cette substance reste toutefois très confidentielle et, faute de consommateurs suffisamment nombreux, les niveaux d’usage ne sont mesurables dans aucun pays européen. La circulation de BZP n’y est visible qu’à travers un petit nombre de saisies (signalées par 13 pays, dont la France) et quelques détections dans les prélèvements de sang ou d’urine effectués au décours d’interpellations (Suède, Malte et Angleterre).

Une situation particulière en Nouvelle-Zélande
En dehors du continent européen, la situation semble identique excepté en Nouvelle-Zélande où une étude de prévalence menée en population générale auprès d’environ 2000 personnes âgées de 14 à 45 ans rapporte 20% d’expérimentateurs, 15% de consommateurs dans l’année et 5% au cours du mois. Cette situation est le fait de circonstances particulières : une disponibilité restreinte et des prix élevés pour les drogues "conventionnelles" comme la cocaïne et l’ecstasy ainsi que le développement récent d’un marché légal de substances psychoactives.
En effet, depuis le début des années 2000, des sociétés néo-zélandaises commercialisent des "party pills", promouvant une démarche de réduction des risques et présentant leur produit comme des substituts sans risques aux drogues illicites. En 2005, la BZP a bénéficié de la création d’une nouvelle classe de drogues appelée "drogue de synthèse non traditionnelle" (classe D) qui, sans interdire la vente et la consommation, impose certaines restrictions : interdiction à la vente aux mineurs, à la publicité ainsi qu’aux distributions promotionnelles gratuites.
Cependant, la popularité croissante de la BZP associée aux signalements anecdotiques d’effets secondaires a poussé certains décideurs politiques et médecins à faire campagne pour son interdiction. Début 2006, le gouvernement néo-zélandais a réexaminé le statut de la BZP, qui devait être reclassée en fin d’année 2007 "substance à risque modéré sans usage thérapeutique" (classe C) et donc interdite à la vente. Les polémiques sont nombreuses concernant les conséquences de ce changement auprès des usagers : certains présagent un arrêt des consommations de substances psychoactives, d’autres craignent le basculement vers des consommations illicites9.

Vers un classement au niveau européen
Si la première notification reçue par l’OEDT concernant la présence de BZP sur le territoire européen date de 1999, ce n’est qu’au cours des deux dernières années qu’une publicité tapageuse dans la presse et sur Internet s’est faite autour de cette substance, notamment en Angleterre et en Irlande où le produit s’est vu proposé par les "smart shops" selon le modèle néo-zélandais. Une hypothèse envisagée pour éclaircir cet intérêt soudain des "smart shops" du Royaume-Uni pour la BZP est l’interdiction en 2005 de la vente des champignons hallucinogènes qui alimentaient leur commerce.
Alertés sur ce nouvel engouement, l’OEDT et Europol ont produit début 2007 un état des lieux de la situation en Europe. Ce rapport indique que la popularité des "party pills" laisse augurer une diffusion rapide et s’inquiète des informations recueillies concernant la toxicité de la BZP. Il est également fait état d’éléments pouvant apparaître comme les prémices d’organisation de réseaux de distribution du marché clandestin4.
Après examen de ce document, le Conseil de l’UE a demandé une évaluation des risques, "notamment pour la santé et pour la société". La procédure a abouti en juin 2007 à l’élaboration d’un rapport10. A sa lecture, le Conseil de l’UE pointe "le manque de preuves scientifiques concluantes en ce qui concerne les risques globaux" mais décide néanmoins : "étant donné qu’elle présente des propriétés stimulantes et un risque pour la santé et qu’elle est dépourvue d’avantages médicaux, et pour respecter le principe de précaution, il convient de contrôler la BZP, tout en adaptant les mesures de contrôle aux risques relativement peu élevés que comporte cette substance". Cette décision du Conseil a été validée par la Commission et le Parlement européen, qui soulignent également les faiblesses du rapport d’évaluation des risques.
Cette décision de classement au niveau européen pose question, car elle se fait en dépit du caractère parcellaire, reconnu officiellement, des informations disponibles. Elle n’envisage et n’intègre pas la production de travaux de recherche complémentaires et le suivi de l’impact des mesures qu’elle impose. Ceci va à l’encontre du recours au principe de précaution, puisque la Commission indique : "Si une action est jugée nécessaire, les mesures basées sur le principe de précaution devraient notamment [...] être capables d’attribuer la responsabilité de produire les preuves scientifiques nécessaires pour permettre une évaluation plus complète du risque." A ce titre, les évolutions à venir en Nouvelle-Zélande seront certainement très instructives puisque la BZP va être classée stupéfiant après s’être affichée comme une alternative aux drogues illicites plus dangereuses.
Par ailleurs, cette décision s’impose sans que ni la nécessité d’une action rapide liée à un danger particulier, ni la coopération pour la lutte contre les réseaux de criminalité organisés puissent être évoquées. L’intervention communautaire pour la mise sous contrôle de substance en vertu du principe de précaution ne risque-t-elle pas de tendre à long terme vers l’uniformisation de l’utilisation de l’outil réglementaire en Europe, quitte à entrer en contradiction avec les choix propres à chaque Etat membre ?

La réglementation française

Interrogée en novembre 2006 à propos de la saisie de "party pills" commandées sur Internet, la Mildt précisait sur son forum : "L’esprit de la loi française n’est pas de "réduire" la consommation de drogues illicites mais tout simplement de l’empêcher dans l’absolu au point de rendre impossible (ou très réglementée) même la vente de substances qui n’en contiendraient pas mais qui auraient des propriétés comparables. En résumé, les pilules néo-zélandaises contenant du BZP ne sont pas des stupéfiants en France mais il est pourtant tout à fait interdit d’en vendre sous ce prétexte et pour "remplacer" des drogues illicites."



1 Vince G,
"Legally High".
New Scientist, 2006, 191 (2571), 40-45
2 Wilkins C, Girling M and Sweetsur P,
"The prevalence of use, dependancy end harms of legal "party pills" containing benzylpiperazine (BZP) and trifluorophenylpiperazine (TFMPP) in New Zealand".
J Substance Use, 2007, 12 (3), 213-227
3 BlilZ0r,
Neuropharmacology of BZP.
2003 : Erowid.org.
www.erowid.org/chemicals/bzp/bzp_article1.shtml
4 EMCDDA and Europol,
Europol-EMCDDA Joint Report on a new psychoactive substance : 1-benzylpiperazine (BZP).
2007, 31 p
http://register.consilium.europa.eu/pdf/en/07/st06/st06645.en07.pdf
5 Inserm,
Ecstasy : des données biologiques t cliniques aux contextes d’usage.
Coll. Expertise collective. 1998, Paris : Inserm. 345 p
6 Gee P et al.,
"Toxic effects of BZP-based herbal party pills in humans : a prospective study in Christchurch, New Zealand".
N Z Med J, 2005, 118 (1227), U1784
7 Wood DM et al.,
"Collapse, reported seizure--and an unexpected pill".
Lancet, 2007, 369 (9571), 1490
8 Austin H and Monasterio E,
"Acute psychosis following ingestion of "Rapture"".
Australas Psychiatry, 2004, 12 (4), 406-8
9 Sheridan J et al.,
"Legal piperazine-containing party pills--a new trend in substance misuse".
Drug Alcohol Rev, 2007, 26 (3), 335-43
10 EMCDDA,
Risk Assessment Report of a new psychoactive substance : 1-benzylpiperazine (BZP).
2007, 15 p.
http://register.consilium.europa.eu/pdf/en/07/st10/st10458.en07.pdf