Santé
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SWAPS nº 49

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4e CLAT

La RdR en version latine

par Nestor Hervé

Milan a accueilli, du 29 novembre au 1er décembre, la 4e Conférence latine sur la réduction des risques (CLAT). L'occasion de s'informer des avancées de la réduction des risques en matière d'usage de drogues chez quelques-uns de nos voisins, et tout particulièrement en Italie, où le combat pour l'abolition de la loi prohibitionniste votée par le précédent gouvernement est au coeur de brûlants débats. Compte rendu (forcément) non exhaustif et subjectif.

En demandant à Pat O’Hare de lancer la quatrième édition de la Conférence latine sur la réduction des risques liés à la consommation de drogues, les organisateurs savaient ce qu’ils faisaient. Pas plus latin en effet que cet Irlandais ayant vécu douze ans à Rome, habitant en France, achetant ses médicaments en Suisse et habitué des précédentes CLAT (Barcelone en 2001 et en 2005, Perpignan en 2003)...

Mais où en est la RdR ?
Après s’être offusqué avec humour d’avoir été enregistré comme Britannique et non comme Irlandais, le pionnier de la RdR à Liverpool s’est lancé - en italien - dans un panorama débridé des questions auxquelles sont confrontés aujourd’hui les acteurs de cette réduction des risques. Et notamment celle-ci, un tantinet provocatrice : "En quoi la RdR est-elle nécessaire ?"
Lia Cavalcanti, d’Espoir Goutte d’Or, a appelé les participants à appréhender la RdR au temps de la mondialisation : à la menace sanitaire, qui avait permis de faire bouger les lignes, a succédé la menace sécuritaire. L’usager n’est plus la victime potentielle mais la menace potentielle, l’image même de l’insécurité. Les acteurs de la RdR sont pourtant des médiateurs exemplaires entre les différents segments de la population. Pour la co-organisatrice de cette CLAT, "de nouvelles alliances avec la police, les élus, la société civile, la presse... sont nécessaires pour asseoir des progrès politiques - politiques au sens pur : celui consistant à être acteurs dans la cité".
Jean-Félix Savary, du Groupement romand d’études des addictions, voit dans les propositions récentes de la droite populiste suisse à Lausanne ou à Bienne -ouverture 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 des lieux d’accueil (mais bien sûr consommation interdite) - une volonté de neutraliser les perturbations qui signe un changement de paradigme : on est passé du fantasme d’une "société sans drogues" à celui d’une "société sans drogués". Pour contrer cette volonté de négation des personnes, il propose un nouvel argumentaire axant le RdR en tant que lutte contre l’exclusion et créatrice de lien social.
Une réflexion qui est revenue au cours d’autres interventions : "La tendance à transformer la RdR en une simple mesure de santé publique me préoccupe, a déclaré Marta Pinto, de Porto. C’est réduire le traitement aux symptômes en laissant de côté les racines du problème." "De stratégie sanitaire, la RdR doit devenir sociale", a estimé Grazia Zuffa, directrice du journal Fuori Luogo, dont un numéro spécial est paru à l’occasion de la CLAT. "La RdR est une philosophie pragmatique et libertaire... et j’espère qu’elle le restera !" a pour sa part lancé Pia Covre, responsable d’un réseau de prévention et de soin pour les prostituées.

Comment investir la politique ?
Le titre de cette 4e édition, "deux décennies de réduction des risques, de l’émergence du sida à un modèle novateur de politique publique", exprimait la conviction des organisateurs selon laquelle la RdR doit dépasser le niveau des programmes et des interventions pour devenir partie intégrante des politiques publiques. Et en matière de politique, les participants furent servis.
Pat O’Hare avait conclu son intervention inaugurale en relatant une discussion avec sa fille : le gouvernement britannique a réussi à mener la guerre en Irak contre son opinion publique, et à se faire réélire ensuite. Or ce même gouvernement a peur de prendre des mesures fortes en faveur de la RdR. Il ne risque pourtant guère de faire face à un million de manifestants dans les rues sur cette question. Conclusion ? "C’est donc juste une question de courage politique !"
La RdR est effectivement tributaire de situations politiques diverses et changeantes. Avec des situations souvent paradoxales : en Espagne par exemple, comme l’a expliqué Tre Borras, membre de Grup Igia (Barcelone), "c’est à l’échelon local que l’on peut vraiment oeuvrer" (un diagnostic largement partagé par les participants), car les actions de RdR, souvent très innovatrices, continuent à être mises en place parallèlement au système de santé, sans reconnaissance officielle ni valorisation.
Au Portugal, la loi de juin 2001 a établi la RdR et dépénalisé la consommation, rappelle l’anthropologue Luis Fernandez. Parmi les dernières évolutions permises par cette législation, il a cité l’institutionnalisation de formations à la RdR et la prochaine mise en place de programmes d’échange de seringues dans les prisons, mais s’est s’inquiété du risque lié à cette institutionnalisation, si "le traitement devenait une simple stratégie de recrutement des usagers de drogues pour les amener à l’abstinence".
Christophe Mani, de l’association Première ligne (Genève), a présenté un bilan de la politique suisse de RdR, souvent érigée en modèle. Se gardant de tout triomphalisme, il a au contraire pointé le fait que, malgré ses résultats indéniables, la RdR "fait toujours débat", évoquant notamment un "déficit de communication". Selon lui, "la RdR s’accommode mieux de la prohibition que du contexte sécuritaire", dans lequel il voit un danger plus grand. Jean-Félix Savary a de son côté annoncé que la votation sur la "loi stup", en décembre 2007, avait de bonnes chances de marquer l’ancrage définitif de la RdR dans la loi suisse. Mais il a aussi mis en garde sur les effets de la montée de la droite populiste, qui se livre à une tentative de redéfinition de la RdR visant à extraire les usagers de l’espace public avec en filigrane des relents de ségrégation et d’hygiénisme.
L’évocation de la situation de la RdR en France était confiée à Betty Azocar, du Conseil général de Seine-Saint-Denis, qui a fait état de l’inquiétude des associations de RdR : après la "période dorée" du mandat de Nicole Maestracci à la tête de la Mildt puis, à partir de 2002, avec l’arrivée de la droite au pouvoir, une époque plus marquée par la "conservation des acquis" - même si c’est le moment où la RdR est entrée dans la loi sur proposition de Didier Jayle -, les annonces du nouveau président de la Mildt, Étienne Apaire, marquent, explique-t-elle, un durcissement : "L’interdit redevient proéminent, c’est un retour de vingt ans en arrière !"
Mais, ville d’accueil oblige, c’est la situation italienne qui a monopolisé le devant de la scène.

Quelle est la situation en Italie ?
A voir l’enthousiasme des Italiens présents, la conférence apparaissait comme un bon bol d’air pour des professionnels qui ont le plus souvent l’impression de prêcher dans le désert. L’Italie est, il est vrai, très à la traîne dans le domaine de la réduction des risques : chargé de présenter la situation, Stefano Carboni, de l’association LILA, a dressé un sombre tableau : "Nous sommes en lutte contre tout le monde !" a-t-il lancé, dénonçant la frilosité des élus et des médias.
Un procureur milanais, Franco Maisto, est venu faire un virulent "procès" de la loi Fini-Giovanardi, qui a transformé la consommation de drogues en un délit. Une loi selon lui "injuste", "allant contre les décisions de la cour constitutionnelle", "productrice de dommages" particulièrement en prison. Bref, une loi "qui doit être éliminée"! Un discours partagé par l’ensemble des Italiens présents, à l’exemple de Franco, de l’association turinoise Polvere, selon lequel "les vrais risques sont causés par la loi et la police", mais qui reste ignoré du gouvernement de centre-gauche actuel, qui s’était pourtant prononcé contre la loi Fini-Giovanardi lorsqu’il était dans l’opposition.
Dans ce contexte, de nombreux jeunes Italiens membres de centres sociaux issus du mouvement "no global" ont tenu à participer aux travaux de la CLAT, organisant un débat passionné entre deux sessions. Comme l’expliquait une jeune activiste, "la tenue de la CLAT en Italie est importante, même si les messages entendus sont parfois contradictoires. Mais ce qui nous intéresse, c’est ce qui se passe ici et maintenant, c’est-à-dire la lutte contre la prohibition !"

Mais sont les usagers ?
"Les usagers viennent toujours après les autres !" La session qui leur était consacrée était organisée dans une des salles de réunion de la Chambre du travail. Or celle-ci s’est vite avérée trop petite, tandis que sa voisine, plus grande, qui accueillait une autre session, était très peu remplie. Certains n’ont pas manqué d’y voir un symptôme des rapports entre usagers et professionnels... Un peu plus tôt, Pierre Chapard, d’Asud, avait justement protesté contre le cantonnement des usagers dans un seul atelier et demandé que le comité d’organisation leur soit ouvert.
Le représentant d’Asud a exposé lors de son intervention l’évolution de l’association, passée de la revendication du droit à la consommation de drogues à la défense des usagers du système de soins. Grâce à la RdR, les usagers se sont réconciliés avec le système de soins. Revers de la médaille, l’émergence de l’addictologie a rendu toute consommation suspecte, et tout consommateur un malade potentiel. Asud a certes reconnu que l’usage de drogues peut avoir des effets nocifs sur la santé, mais continue de demander l’abrogation de la loi de 1970, a expliqué Pierre Chapard, pour lequel "le nouveau positionnement de l’association donne de nouveaux angles d’attaque". Une vision jugée "trop médicalisée" par une partie des usagers espagnols et italiens de l’assistance.
Autre intervention marquante, celle de Luis Mendao, usager portugais séropositif pour le VIH et le VHC. Attirant l’attention sur le "désastre" des contaminations par l’hépatite C, il a expliqué qu’il risquait plus de mourir du VHC que du VIH, avant de lancer : "Une pleine citoyenneté est nécessaire pour s’exprimer pleinement !"

Salles de consommation, un débat clé ?
Médecin des Hôpitaux universitaires de Genève, Anne François présentait des données sur les consultations médicales données deux fois par semaine depuis 2002 à la salle de consommation Quai 9. Deux points sont à retenir : la diminution des lésions liées aux injections et le passage de 10% à 2% des consultations pour surdose. Ces changements sont probablement liés à la baisse de l’injection de la cocaïne. Les profils des usagers et les modes de consommation sont en constante évolution, ce qui n’empêche pas les consultations de santé primaire d’être fréquentées, et d’aboutir dans 20% des cas à un relais vers une structure de soins. Conclusion : "Un lieu d’accueil avec possibilité de consommation de substances (sniff ou injection) est un facilitateur d’accès aux soins voire, comme certains usagers le disent, un "tremplin vers l’abstinence"".
L’ouverture de lieux de ce type reste pourtant souvent conflictuelle, comme le montre, à une soixantaine de kilomètres à peine, le cas de Lausanne, où un projet a été rejeté en juin par 55% de la population dans le cadre d’une "votation populaire" après une campagne outrancière de la droite populiste. A Turin, c’est un blocage politico-administratif qui empêche la création d’une "narcosala" expérimentale dont le projet avait pourtant été approuvé !
En Espagne en revanche, les choses bougent avec la création l’été dernier d’une salle de consommation d’un nouveau genre, puisqu’elle est destinée à être implantée dans des lieux d’amusement. La "Narkosala ravera" est une tente au toit assez bas afin de créer une certaine intimité. "Les bénéfices pour la santé et la sécurité justifient ces salles", a expliqué Eduardo Hidalgo, venu présenter le projet, qui a pour l’instant été installé dans le cadre de festivals - "ce sera plus difficile à faire dans les discothèques...".

"Quoi de neuf, docteur ?"
Alors qu’en France l’heure est plutôt à faire le dos rond, l’Espagne continue à innover, notamment avec les "Cannabis Social Clubs", des associations de culture pour un usage personnel reconnues par le gouvernement. Destinés à un usage médical ou dans le cadre de la réduction des risques, ces clubs sans but lucratif sont interdits aux moins de 18 ans, offrent des garanties sur l’origine de la substance et suivent les règles de la culture "bio". L’idée se développe en Europe : des clubs existent notamment en Suisse, ils pourraient être reconnus en janvier en Belgique et des négociations sur leur ouverture sont en cours en Italie.
Il faut aussi retenir l’intervention de Ricardo Faura, de Barcelone, sur la promotion d’une "culture de l’évaluation". Basée sur une perspective selon laquelle l’évaluation fait partie de l’action, cette culture doit permettre une meilleure qualité des interventions, en se basant sur plusieurs principes : afin d’aider à une prise de conscience des conséquences des actions, elle doit inclure le contexte général de l’intervention, dépasser le principe d’interdisciplinarité pour accéder à une réflexion globale, holistique ; elle nécessite une approche humble qui implique l’idée d’être soi-même évalué, et doit emprunter des formes simples et intégrer une perspective éthique basée sur une participation ouverte. Cette évaluation systématique permet alors un feedback qui apporte une aide à la prise de décisions.

La fin de la loi Fini ?
En préambule de la séance de clôture, un prix était pour la première fois décerné par la CLAT à une personnalité de la RdR. C’est Anna Fradet, créatrice du Sleep-In, le plus ancien lieu d’hébergement de nuit pour les usagers de drogue en France, qui a été récompensée.
Puis, après avoir donné rendez-vous à Porto en 2009 pour la 5e CLAT, les organisateurs ont cédé la place à deux représentants du gouvernement italien, dont le ministre de la solidarité sociale, invité à clore la conférence. Une position très inconfortable face à un groupe de militants remontés qui a exigé leur démission tout en déployant dans la salle des banderoles proclamant "Le vrai risque est la prohibition !", "Abrogation immédiate de la loi Fini-Giovanardi !" ou encore "Stop War on Drugs !". Paris n’avait jamais paru aussi loin.

Epilogue
Une heure après la clôture de la CLAT, en ce 1er décembre, se tenait en plein centre de Milan une cérémonie d’hommage aux morts du sida. Au milieu d’une exposition du patchwork des noms, quelques militants ont égrené les prénoms des disparus. Autour des personnes assistant à cet hommage - une cinquantaine tout au plus, pour une litanie de prénoms dix fois plus longue -, la foule passait, indifférente, renforçant si possible la gravité de l’instant. On ne pouvait s’empêcher de relier les deux événements, et de penser à ceux qu’on aurait ajoutés à la liste - ici et ailleurs - si la réduction des risques n’avait pas été mise en place, mais aussi aux prénoms qui n’auraient pas été cités avec une politique plus efficace et courageuse. Le désintérêt quasi général des passants renvoyait aussi aux difficultés rencontrées par les acteurs de la RdR pour se faire entendre. Il est vrai que le sida s’est fait moins destructeur, notamment - ironiquement- grâce aux succès de la réduction des risques en matière de transmission du VIH.

"L’Alliance latine"

La CLAT s’est développée peu à peu autour d’une identité latine (ambiance chaleureuse et horaires élastiques en témoignent), principalement avec des personnes et des associations en relation avec la réduction des risques de cinq pays européens (Italie, France, Portugal, Suisse et Espagne) et d’autres pays d’Amérique latine. A Milan, à part quelques posters venus du Venezuela et une communication chilienne, la contribution sud-américaine s’est focalisée sur le Brésil, avec par exemple l’intervention de Maristela Moraes, venue présenter le travail de l’Association nationale de professionnels de la RdR.
Tout au long de la conférence, les organisateurs ont demandé aux participants de proposer des recommandations faisant la promotion des idées à défendre et à incorporer dans les politiques publiques, afin d’établir à partir de celles-ci une déclaration de la CLAT 4. Appelé "L’Alliance latine", ce texte réunira principes, idées, stratégies et objectifs dans le but de guider les actions futures, et sera transmis "aux collectivités clés, concernées par la planification des politiques publiques des différents pays présents".

Une exposition de témoignages d’usagers
Une salle d’injection dans le hall central de la gare de Genève ? Oui, à quelques détails près : il s’agit en fait de la copie conforme de la salle existant bel et bien non loin de là, l’espace d’accueil et de consommation du Quai 9, mué en lieu d’exposition mêlant enregistrements de témoignages d’usagers et photographies illustrant ces tranches de vie... afin d’inviter les milliers de personnes qui traversent quotidiennement la gare à dépasser leurs préjugés à l’égard des consommateurs de drogues.
"Volontairement provocatrice", comme le disent les initiateurs du projet, l’association Première ligne et le photographe Serge Boulaz, l’idée consiste à "faire le pari que les passants prendront le temps et le risque de s’arrêter en s’asseyant à une table d’injection, pour découvrir, sous forme de témoignages sonores, des parcours de vie qu’ils ne soupçonnaient probablement pas".
Pour ses promoteurs, ce projet "a permis de mettre en évidence le travail encore à accomplir pour influer sur les représentations négatives, la méconnaissance et les peurs que renvoient nos activités". Sur le Livre d’or, cette réaction : "Merci pour la délicatesse de l’approche et la sensibilité des témoignages qui nous rappellent nos ressemblances plus que nos différences."
Après la gare de Cornavin à Genève, début 2007, l’exposition a été présentée en juin dans celle de Lausanne - hasard du calendrier, au coeur d’une campagne politique très vive sur l’ouverture d’une salle de consommation à Lausanne, alimentant un peu plus un débat déjà tendu. Et la presse s’est focalisée sur la proposition provocante, sans parvenir à rendre l’humanité des témoignages. L’exposition devrait poursuivre en 2008 son itinérance. Jusqu’à franchir la frontière française ? - N.H.

"Risque – Exposition visuelle et sonore – 8 récits au-delà d’une salle d’injection" www.premiereligne.ch/exporisque