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SWAPS nº 48

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Méthamphétamines, ice, crystal meth : mythes et réalités

par Jimmy Kempfer

Depuis quelques années, par vagues, la presse française parle régulièrement de la méthamphétamine (ice, crystal, crank...) et de son éventuelle arrivée dans l'hexagone. Divers articles, sous couvert d'informer, ont pu susciter une curiosité voire un effet d'appel, notamment dans les milieux festifs. En dépit de leur ton alarmiste, la méthamphétamine ne semble pas pour l'instant être apparue en France.

Bibliographie
Grinspoon & Hedbloom,
"The speed culture", Harvard University
Press, 1975, Cambridge (USA)

Bulletin des narcotiques de l’Unodc
(un luxe de détails dans les archives de l’ONU sur les drogues jusqu’aux années 1930
www.unodc.org/unodc/en/bulletin/
Verbeke R et Malinowski B, "Composés amphétaminiques et sexualité",
in Psychotropes, vol. 1, n° 1, 1983

Inaba DS & Cohen WE, "Excitants, calmants, hallucinogènes",
éd. Piccin, Padoue (Italie), 1977
Varenne G, L’abus des Drogues,
d. Dessart, 1971, Paris

Pieper W, "Nazis on speed",
éd. Rauschkunde (Allemagne), 1989
"Drug Identification Bible 2004/2005", le manuel des agents de le DEA
pour identifier les drogues.
www.drugidbible.com
Dr Nukes, "Wizzology",
éd. Lifeline, Manchester (G-B)
Richard D, Senon J-L, Valeur M,
"Dictionnaire des drogues et des dépendances",
Larousse, 2004, Paris
Têtu, le magazine des gays et des lesbiennes,
n° 95, décembre 2004
www.crystalneon.org
www.erowid.org

L’amphétamine, dont les effets durent 4 à 8 heures, est un mélange de deux composants jumeaux : lévogyre et dextrogyre1, qui ont chacun des actions ciblées sur des neuromédiateurs du cerveau. Le premier possède un effet essentiellement "physique" et "nerveux", c’est-à-dire qu’il agit sur la vigilance et la capacité d’action. Le composant dextrogyre entraîne plutôt euphorie et confiance en soi. Il est possible, par des procédés chimiques, d’en modifier la structure et de renforcer les effets euphorisants de façon ciblée.
Les fameux "Crystal", "Ice" ou "Shabu" qu’on trouve respectivement aux Etats-Unis, à Hawaï, au Japon et aux Philippines, sont des chlorhydrates de dexméthamphétamine dont les effets euphorisants, qui durent de 12 à 24 heures, sont très sensiblement potentialisés par rapport à l’amphétamine et même à la méthamphétamine, dont les effets durent entre 8 et 15 heures. Crystal et Ice peuvent être ingérées, injectées ou fumées, mais sniffer cette drogue est extrêmement douloureux pour les sinus. Le sulfate de méthamphétamine, qui se présente généralement sous forme de poudre (non fumable), est plutôt produit dans les pays de l’Est, mais on en trouve aussi en Amérique du Nord.

Effets et conséquences
Les dérivés des amphétamines sont les drogues qui induisent la tolérance la plus forte et la plus rapide. La dose "thérapeutique" est de 10 mg, et une dose "de défonce" pour un néophyte ne dépasse pas 20-30 mg. Les usagers qui injectent ou fument recherchent surtout le "flash", bref mais très intense, et celui-ci nécessite chaque fois une dose supérieure.
Les principales conséquences possibles liées à l’abus sont l’apparition d’une pharmacopsychose à type de paranoïa aiguë, des troubles de l’humeur et du comportement, un épuisement général, une anorexie avec pour troubles corollaires des problèmes dentaires, métaboliques, cardiaques (troubles du rythme) et vasculaires (hypertension artérielle, infarctus). Les grands abuseurs peuvent souffrir de problèmes cognitifs et/ou psychiatriques graves. La compulsion induite pourrait favoriser les relations sexuelles non protégées, notamment dans certains milieux gays anglo-saxons. Cette communauté s’est d’ailleurs fortement mobilisée aux Etats-Unis pour organiser des actions de prévention2.

Un peu d’histoire
La chimie allemande a élaboré la synthèse de l’amphétamine, issue de l’éphédra, plante stimulante, dans l’entre-deux guerres. Les Américains la commercialisent en 1937 sous le nom de Benzédrine, préconisée pour des indications allant du rhume, à l’asthme, la fatigue, la dépression, la narcolepsie ou l’obésité... Elle restera en vente libre jusqu’en 1959 sous forme d’inhalateurs contenant 250 mg d’amphétamine.
En 1938, les Allemands commercialisent la méthamphétamine, dont les effets sont sensiblement plus puissants et durent plus longtemps, sous le nom de Pervitin®. Les Anglo-Saxons la baptisent Méthédrine®. Ce puissant stimulant rencontre un succès considérable durant la deuxième guerre mondiale, particulièrement chez les pilotes de chasse, dans les commandos et durant les marches forcées du Blitzkrieg. Il procure ce que les Japonais appellent senyuku, ou "énergie guerrière", en décuplant l’endurance et l’agressivité, souvent au prix d’états confusionnels et autres troubles.

Abus, dérives et passages à l’injection
Le Japon de l’après-guerre est touché par une terrible vague de consommation de méthamphétamine. Après Hiroshima et la défaite, les consommateurs se chiffrent par millions... La moitié des meurtres à Tokyo lui sont alors attribués. Une répression très sévère vient péniblement à bout du problème à la fin des années 1950.
En Grande-Bretagne, les "speed" "boostent" considérablement les cultures urbaines telles que celle des Mods dans les années 1960. En France, Tonédron®, Maxiton® et autres puissantes amphétamines sont prescrites, parfois généreusement, jusque dans les années 1960. Puis, devant les abus, dérives et passages à l’injection, partout, les conditions de délivrance seront de plus en plus limitées.

Le cas américain
Aux Etats-Unis, 31 millions de prescriptions d’amphétamines sont rédigées en 1967. En 1972, 12 milliards de doses sont légalement vendues par l’industrie pharmaceutique. L’injection de Méthédrine devient un problème de santé publique, et sa diffusion est limitée aux hôpitaux. Mais la demande est telle que de nombreux gangs (notamment de motards) se lancent dans sa fabrication. Rien de plus simple : tous les ingrédients sont en vente libre. De leur côté, des milliers de jeunes s’improvisent chimistes et découvrent que la fabrication de méthamphétamine et dexméthamphétamine (encore plus forte) est plus facile que celle d’amphétamine. Le phénomène perdurera malgré un accès de plus en plus réglementé aux ingrédients et une répression féroce3. Le prix du gramme, vendu entre 100 et 300 dollars, suscite bien des vocations.
Depuis près d’une demi-siècle, divers groupes sociaux américains ont été tour à tour concernés de façon marquée par l’usage de "meth", "crank", "crystal meth" et autres "snot" : gangs, chauffeurs routiers, hippies, marginaux divers, musiciens, clubbeurs, jeunes gays... Mais les problèmes liés aux abus augmentent depuis une quinzaine d’années. Longtemps confinée aux populations rurales du Sud, la consommation s’est diffusée dans les villes, touchant les classes moyennes et divers milieux festifs. Les chiffres américains pour l’année 2003 : 16 366 laboratoires clandestins démantelés, près de 18000 hospitalisations en urgence parlent d’eux-mêmes.

Et la France ?
En France par contre, en dehors de quelques très rares saisies de méthamphétamine en transit, cette drogue est toujours invisible. Des articles sensationnalistes parus dans la presse française ont pourtant provoqué un engouement significatif pour le crystal. Dans le cadre de Trend, des observateurs ont témoigné de quelques escroqueries suscitées par la demande dans le milieu gay et festif. Ainsi certains ont acheté du gros sel de cuisine, du sucre candi, du sel d’alun (autant de substances qui ressemblent au crystal)... à 300 ou 400 euros le gramme.
En cherchant un peu, on tombe facilement sur de jeunes clubbeurs gays qui ont vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui aurait de graves problèmes avec ce fameux crystal. Dans la plupart des cas, il s’agit de mythomanie. Seuls quelques happy fews en ont consommé, et ce, généralement aux Etats-Unis. Des rares "teuffeurs" et "travellers" ont pu en goûter lors de périples en République tchèque et en ont peut-être rapporté un échantillon pour leurs proches.
Dans le cadre de Sintes4, quelques échantillons présentés comme de la méthamphétamine ont été collectés auprès de "teuffeurs" français. Il s’agissait toujours d’une simple poudre d’amphétamine, mais plus dosée (à 45%-50%, celle consommée habituellement titrant entre 5% et 10% de principe actif). Rappelons que selon le dernier rapport Trend, la disponibilité des amphétamines sur le marché clandestin est en baisse en France.

Un contexte peu propice
Aux Etats-Unis, où le cumul de deux emplois (14-16 heures par jour) est fréquent, l’usage de stimulants, même clandestin, a été souvent toléré tant qu’il était utilitaire et sous contrôle. Par ailleurs, le crack, consommé de façon importante jusqu’au début des années 1990, a sans doute contribué à "faire le lit" du crystal meth. Il existe outre-Atlantique une certaine "tradition" du challenge pour le bricolage chimique. Des groupes marginaux comme les gangs de motards ont développé une activité de fabrication et de diffusion dans une pure logique capitalistique pour répondre à la demande. Dans ce pays où les réglementations sont mal vues et l’industrie pharmaceutique toute puissante, il fut longtemps possible pour un particulier d’acheter des précurseurs tels que la pseudo-éphédrine dans les gros drugstores.
Dans les pays de l’Est, les simples usagers bricolent sommairement leurs drogues, impossibles à trouver sur les marchés légal et illégal. En Asie du Sud-Est, les amphétamines ont longtemps été en vente libre pour aider à supporter des charges de travail importantes et consommées de façon familière, mais contrôlée, depuis l’après-guerre. Partout, diverses mafias internationales ont pris le relais.
La seule épidémie "d’amphétaminomanie" française a duré un peu plus de deux décennies (jusqu’aux années 1970) et fut exclusivement alimentée par des prescriptions médicales. Il n’existe actuellement plus d’amphétamines dans notre pharmacopée, et les rares médicaments stimulants comme ceux visant au traitement du trouble de l’hyperactivité/déficit de l’attention (type Ritaline®), à celui de la narcolepsie et quelques anorexigènes5 sont très sévèrement réglementés et réservés aux seules prescriptions hospitalières.
Les risques d’apparition d’un problème grave de crystal meth paraissent assez limités pour l’instant dans l’hexagone, la France n’ayant pas les "bases" historiques, structurelles et culturelles pouvant servir de ferment au développement d’un tel marché, ni la culture de l’excès liée à ce type de produit.

Prévention ou pyromanie ?
Toutefois, les risques ne sont pas complètement inexistants. Des groupes mafieux pourraient s’organiser et pratiquer un dumping sur la cocaïne par exemple, pour favoriser la diffusion puis la demande. Les différentes arnaques observées depuis quelques temps font état d’un certain potentiel de demande. Il est certain que les médias sensationnalistes y contribuent. Des organismes de prévention et de réduction des risques veulent à tout prix communiquer, en insistant sur les aspects sexuels et les effets spectaculaires de cette drogue qu’on ne trouve jamais en France. N’agissent-ils pas un peu comme des pompiers pyromanes ?

Fantasmes et manipulations
Depuis plus d’un siècle les Etats-Unis ont souvent, de façon manichéenne, su mobiliser un consensus populaire autour des drogues pour stigmatiser divers groupes sociaux. Au XIXe siècle les blanchisseurs chinois furent accusés de corrompre les jeunes filles blanches au moyen de l’opium. En réalité, travaillant beaucoup pour pas cher, ils indisposaient les syndicats et divers lobbies. Au début du XXe siècle ce furent les "negros" qu’on accusa de violer les blanches, sous l’influence de la cocaïne qui les faisait se sentir invulnérables aux balles. Ensuite le cannabis, totalement inconnu en dehors de quelques Chicanos, fut diabolisé afin d’occuper les policiers démobilisés par la fin de la prohibition. Ce fut ensuite le tour de l’héroïne, du crack et enfin de la méthamphétamine. Chaque fois, à l’analyse, on s’aperçoit que les dangers furent exagérés et que les mesures et communications spectaculaires ont eu pour effet paradoxal de faire une formidable publicité à ces drogues.
Par ailleurs certains médias, communautaires ou autres, ont, en décrivant cette drogue comme pouvant potentialiser les orgasmes "au centuple", sans doute plus fait pour sa promotion qu’une armée de dealers. L’idée d’un lien entre une activité sexuelle débridée et la méthamphétamine est assez récente, alors que cette drogue existe depuis des décennies. De nombreuses études montrent que la chute des inhibitions provoquée par ce stimulant peut induire des effets sur la sexualité. Mais cela se traduit souvent par de l’auto-érotisme où une fantasmagorie passive. Par ailleurs, certains usagers ont une activité mentale si intense qu’il leur est impossible de se concentrer pour mener à bien un acte sexuel. Le Viagra®, il est vrai, peut permettre aux hommes d’y remédier. Cependant, les usagers admettent en général que l’abus entraîne rapidement des troubles, parfois durables, de l’érection. - J. K.

Une influence
sur le comportement
sexuel ?
Une équipe américaine a examiné l’association entre usage de méthamphétamine et prise de risques sexuels lors de rencontres entre usagers de drogue par voie ­intraveineuse hétérosexuels1. 855 usagers de drogue par voie intraveineuse ont été inclus dans l’étude, menée dans l’Etat de Caroline du Nord entre juillet 2003 et janvier 2006. L’usage de méthamphétamine a été rapporté dans 7% des 1213 "rencontres". Il était associé avec une augmentation des relations anales (odds ratio [OR] 2,41), des relations vaginales et anales (OR 2,41) et des relations sexuelles avec un nouveau partenaire (OR 1,98). La prise de méthamphétamine par les deux personnes était significativement associée avec des rapports non protégés avec de nouveaux partenaires (OR 5,20) et des relations anales non protégées (OR 4,63).
Même s’ils concèdent que le faible nombre de cas étudiés doit amener à une certaine prudence dans la prise en compte des résultats de l’étude, les auteurs estiment que l’usage de méthamphétamine augmente la prise de risque sexuel lors de rencontres hétérosexuelles, particulièrement lorsque les deux partenaires l’utilisent. Selon eux, l’étude ne peut néanmoins confirmer un lien de cause à effet entre l’usage du produit (et son effet désinhibiteur) et le fait d’avoir une relation sexuelle avec un nouveau partenaire, déjà suggéré dans d’autres études. Reste à savoir en effet si c’est bien l’effet désinhibant du produit qui est en cause, ou la simple mise en évidence d’une population prenant plus de risques ? - P. P.

1 Methamphetamine use and risky sexual behaviors during heterosexual encounters
Zule WA et al.
Sexual Transmitted Diseases, 2007, 34, 9, 689-94


"La méthamphétamine c’est quoi ?"
est une brochure éditée en 2006 par le Crips,
disponible sur www.lecrips-idf.net/brochures.
On y trouve des informations sur les modes
d’administration du produit, ses effets à court
et à moyen terme, ainsi que la conduite à tenir
en cas de malaise.




 1 Dextro signifie vers la droite et Levo vers la gauche.
 2 voir www.amphetazine.org et www.crystalneon.org
 3 La fabrication présentant des risques d’explosion et de pollution importants, ce délit est assimilé à la fabrication d’armes de destruction massive et peut valoir la prison à vie. De nombreuses campagnes incitent les Américains à la délation.
 4 Sintes : Système d’identification national des toxiques et substances. Dispositif de l’OFDT (Observatoire français des drogues et toxicomanies) qui consiste à collecter des échantillons de drogues (aux effets inhabituels par exemple) et à les faire analyser en vue de l’identification et du dosage des composants.
 5 Anorexigènes : médicaments coupe-faim prescrits dans le cadre de certains cas d’obésité importante.