Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 47

vers sommaire

TESTS URINAIRES

Surdosesde vitamine B3

par Gilles Pialoux

Deux revues scientifiques américaines font état de prises volontaires de surdoses de vitamine B3 (niacine) dans l'espoir d'échapper à des tests de dépistage de toxiques dans les urines. Il n'existe pourtant aucune base scientifique à cette pratique, et les risques d'atteintes toxiques sévères ne sont pas négligeables.

Sous un titre "libérationnesque" en diable, "l’Amérique sous shit se shoote à la vitamine !", même la presse quotidienne s’en est émue1. Objet de cet effet-titre, une publication2 de la très respectable revue Annals of Emergency Medicine concernant une série d’intoxications "volontaires" par la vitamine B3 (niacine). Cette publication fait en effet état de cas d’intoxications observés chez des personnes jeunes (dont deux âgées de moins de 17 ans) ayant quelque peu "abusé" de vitamine B3, produit en vente libre aux Etats-Unis, et ce "afin d’échapper aux tests de dépistage de toxiques dans les urines", notamment lors d’une visite d’embauche.
Cette pratique, qui semble épidémiologiquement circonscrite, à de quoi surprendre : aucune donnée scientifique n’indique que prendre de la niacine altère les tests urinaires de dépistage des drogues. Absorbée à des doses supérieures à la dose maximale prescrite, la vitamine B3 entraîne des effets secondaires importants, notamment sur le plan cardiaque (allongement de l’espace QT sur l’électrocardiogramme), et aussi en termes de toxicité hépatique ou cutanée.

Une enquête dans cinq Etats

Ce phénomène est suffisamment important aux Etats-Unis pour que, dans un récent numéro de leur bulletin épidémiologique (MMWR du 20 avril 2007), les Centers for Disease Control (CDC) s’efforcent d’apprécier, dans 5 Etats, l’ampleur du problème par des appels téléphoniques dans les centres anti-poison3 ; 92 cas d’intoxication à la niacine ont été recensés en 2006 dans ces 5 Etats. Ces cas correspondaient pour 58% à une erreur de dosage - en tout cas déclarée comme telle - et, pour plus de 20% des cas, à une intoxication "non suicidaire/intentionnelle/non médicalisée" dans le but d’échapper à des tests urinaires de dépistage des drogues.
Les 18 personnes qui ont répondu au questionnaire ont absorbé des doses jusqu’à 10 fois supérieures à la dose maximale acceptable. La plupart pour contourner les tests, mais d’autres aussi pour "purifier, clarifier leur corps et leur sang...". Ces 18 cas ont présenté, évidemment, des effets secondaires. Mais cette partie émergée ne suffit pas à mesurer l’ampleur du phénomène aux Etats-Unis.

Un produit facile à obtenir

Il est à noter que la niacine est extrêmement facile à obtenir, en Europe comme aux Etats-Unis, que c’est un médicament reconnu pour le traitement de certaines hyperlipidémies et que les prescriptions classiques le sont généralement à la dose de 100 mg, 3 fois par jour. L’utilisation de la niacine est limitée par ses effets dermatologiques, gastro-intestinaux et cardiaques, et des atteintes toxiques sévères ont été rapportées dans la littérature, avec notamment une greffe hépatique...
Les auteurs de l’article de Annals of Emergency Medicine ont évalué l’ampleur du problème sur les différents serveurs d’internet : sur Google, la recherche du terme "pass-urine-drug-test" croisé avec "niacin" donne 84600 résultats. Swaps a pour sa part regardé dans la base de publications médicales PubMed : en croisant les mêmes items, on obtient 9 publications et aucune ne permet d’étayer la thèse d’un produit qui permettrait de masquer les tests de dépistage.
Ce phénomène survient aux Etats-Unis alors que la pratique du "drug-testing" y est en pleine croissance, notamment à l’initiative des agences gouvernementales et plus encore dans le monde du travail, sans compter l’école et jusque dans la sphère familiale.

Déficit d’informations

Les CDC précisent que les données publiées dans le MMWR sont rétrospectives et limitées, et qu’une étude prospective doit être effectuée dans les centres médicaux hospitaliers publics et privés ainsi que dans les centres anti-poison. Ils prévoient même une campagne en direction du grand public et en milieu scolaire pour informer de l’absence de base scientifique d’une telle pratique et surtout des risques encourus sur le plan médical. Le support devrait en être non pas... Swaps, mais internet.



1 Libération du 12 avril 2007
2 Mittal MK, Florin T, Perrone J et al.
"Toxicity from the use of niacin to beat urine drug screening"
Annals of Emergency Medicine, 2007, sous presse
3 "Use of niacin in attempts to defeat urine drug testing--five states, January-September 2006"
MMWR (Morb Mortal Wkly Rep),
2007, 56, 15, 365-6