SantéRéduction des Risques Usages de Drogues |

Les Français ont une appétence toute spécifique pour les benzodiazépines. Le mésusage ne fait souvent que reproduire certains excès de prescriptions. Revue de détail à propos d'un antiépileptique connu, et inventaire des paramètres pouvant guider les choix thérapeutiques.
La diminution de lusage détourné de Rohypnol®, due aux mesures prises par lAfssaps depuis 2001, a entraîné, par report, un accroissement de celui du Rivotril®, qui en constitue de plus en plus le produit de remplacement. De fait, dans les CSST (Csapa !) ou les cabinets de médecine générale se vit une "nouvelle confrontation" avec des demandes, parfois "agressives", de prescriptions de clonazépam (Rivotril) à des dosages importants.
On ne peut que reconnaître la logique et lextrême bonne conscience des médecins, qui cherchent à prévenir le syndrome de sevrage des benzodiazépines (post-Rohypnol en particulier) et prescrivent un traitement reconnu comme antiépileptique. Il y a dautre part la nécessité dagir sur des patients, qui, avec un traitement de substitution ou non, présentent des troubles anxieux, des troubles du sommeil majeurs, nécessitant à lévidence une prise en charge.
Ces deux points ne sont dailleurs pas tranchés, le poids des recommandations scientifiques nétant pas suffisant pour guider les prescripteurs, et il convient de rechercher des réponses consensuelles et applicables en pratique.La place des benzodiazépines
Laugmentation de la prescription et de la délivrance de ce produit, largement hors AMM (qui, rappelons-le, ne concerne que lépilepsie), pose donc problème et laisse envisager des modifications de statut de ce médicament. Devra-t-on assister à une forme de course-poursuite où, lune après lautre, les benzodiazépines majoritairement utilisées par des patients toxicomanes (repérées par exemple par des coprescriptions de médicaments de substitution) seraient "cassées" par des mesures réglementaires ? Peut-on imaginer un statut aménagé, ou une règle qui sappliquerait à toutes les benzodiazépines, dune façon globale (avec le risque évident dune augmentation des difficultés à prescrire ces produits, et des conséquences pour toute la population) ?
En effet, au-delà du Rohypnol ou du Rivotril, cest la place des benzodiazépines en France qui pose question. Notre pays est caractérisé par une appétence spécifique pour cette classe de médicaments mal expliquée. Les usagers de drogues ne font que reproduire (et amplifier) des réflexes sociaux.
Or nous sommes déjà en train dassister à la montée en puissance des molécules qui pourraient remplacer le Rivotril (lire ci-dessous). Avant donc que de nouveaux problèmes se posent, plusieurs aspects devraient être travaillés pour proposer des conduites à tenir plus adaptées pour la population générale, et celle, plus spécifique, des personnes dépendantes, polyusagers de substances psychoactives, à la recherche deffets spécifiques.
Avant tout, la formation des médecins et lapplication des AMM et des recommandations simposent. A lère de lEvidence Based Medicine (EBM), les approximations demeurent multiples, mais aussi les pressions ou les manipulations face à des médecins isolés ou dépassés. Changer le statut dun médicament ne résoud pas ces interactions.Analyser les paramètres
Une analyse détaillée dun certain nombre de paramètres peut permettre dexplorer, et surtout danticiper, le champ de labus des benzodiazépines :
action principale recherchée : est-elle myorelaxante, anticonvulsivante, anxiolytique, antiépileptique, hypnotique ? Faut-il prescrire uniquement dans le cadre de lAMM (antiépileptique) ?
demi-vie délimination :cest un argument théorique, utilisé en clinique, important pour le choix de la molécule. Dans la pratique, cette donnée est mal respectée, et elle ne semble pas corrélée de façon directe au détournement.
molécule
nom
commercialdemi-vie*
(heures)zolpidem
clotiazépam
zopiclone
témazépam
loprazolam
oxazépam
lormétazépam
lorazépam
alprazolam
flunitrazépam
nitrazépam
estazolam
clonazépam
bromazépam
clobazam
diazépam
prazépam
clorazépateStilnox
Veratran
Imovane
Normison
Havlane
Seresta
Noctamide
Temesta
Xanax
Rohypnol
Mogadon
Nuctalon
Rivotril
Lexomil
Urbanyl
Valium
Lysanxia
Tranxène2,5
4
5
5 à 6
8
8
10
10 à 20
10 à 20
16 à 35
16 à 48
17
18 à 50
20
20
32 à 47
30 à 150
30 à 150Liste non exhaustive, concernant les benzodiazépines et apparentés (agonistes des récepteurs aux benzodiazépines)
* Demi-vie délimination mesurée chez ladultedemi-vie de distribution : elle serait plus spécifique et plus "explicative" que la demi-vie délimination des délais et des temps daction de la molécule, et donc de la "satisfaction obtenue". De même, le passage dans le liquide céphalo-rachidien et laffinité pour les récepteurs GABAergiques pourraient expliquer des différences daction entre les molécules.
métabolites : cest parfois le métabolite de la molécule qui est actif. Il existe dailleurs un métabolite commun à plusieurs benzodiazépines. La connaissance de ce circuit en pratique courante pourrait permettre de mieux choisir le médicament.
effet de masse et effet de mode : rappelons que plus un médicament est prescrit, plus il est détourné. Lillustration en est offerte par le témazépan (Normison®), largement prescrit et détourné en Grande-Bretagne, complètement délaissé en France (absence dans les rapports OFDT, expérience personnelle sur 28 patients).Quelles solutions thérapeutiques ?
Mais, comme précisé plus haut, on ne peut balayer dune geste toutes les demandes des patients. Tous nont pas une "organisation de la personnalité à expression psychopathique". Tous ne sont pas des abuseurs sans limites. Dauthentiques angoisses, troubles anxieux généralisés (TAG), insomnies rebelles, et... syndromes de manque aux benzodiazépines nécessitent une écoute attentive et des solutions thérapeutiques efficaces.
Avec une réelle bonne volonté, des milliers de médecins ont donc prescrit du Rivotril à des patients toxicomanes qui arrêtaient le Rohypnol ou qui désiraient un traitement anxiolytique ou hypnotique.
Le Rivotril a pris une place majeure, et est devenu objet de demande, donc de négociations, donc de tensions entre les usagers et les prescripteurs. Les médecins sont confrontés à la dépendance et à lappétence, mais aussi aux risques essentiels sur la dépression respiratoire en cas de coconsommation avec des opiacés (TSO).
On constate donc un mouvement de résistance de la part des professionnels. Dans lattente éventuelle dun changement de statut de la molécule, certains font des tentatives spontanées pour baisser les posologies, vérifier les doubles prescriptions, passer à un autre traitement, tout en "contrôlant" le risque épileptogène et les tensions (agressivité, anxiété majeure).
Des enquêtes (OFDT, CEIP...) sont menées sur les délivrances de psychotropes en France, en sachant le biais que représente lénorme consommation en population générale.
Au quotidien, il nous faut être attentifs à ces évolutions, mieux connaître les mécanismes neurobiologiques et psychologiques, anticiper pour une famille et non par molécules, et pour chaque usager, "notre patient", inventer avec lui le meilleur rapport bénéfice-risque.
Hausse probable de lusage détourné de Valium®
Dans son rapport sur les tendances récentes publié en septembre 2006, le dispositif Trend fait état dobservations recueillies durant lannée 2005 à Paris qui semblent témoigner dune hausse de lusage détourné de diazépam. Cet anxiolytique de la famille des benzodiazépines commercialisé sous le nom de Valium® se présente sous forme de comprimés et de solutions injectable, intrarectale ou buvable en gouttes. Trend rapporte aussi des données des Centres dévaluation et dinformation sur la pharmacodépendance (CEIP) notant une augmentation, en Ile-de-France, des notifications sur le Rivotril®, suivi du Lexomil® puis du Stilnox®. En ce qui concerne ce dernier produit, les doses consommées seraient parfois très importantes, environ 50-60 comprimés pris quotidiennement.