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SWAPS nº 46

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Santé publique

35 heures sans tabac !

par Alain Sousa

Depuis le 1er février, il est interdit de fumer dans les lieux publics. Principaux concernés : les travailleurs. Pas facile de gérer ce passage pour satisfaire à la fois fumeurs et non-fumeurs. Mais certaines entreprises ont su préparer la transition, proposant notamment des aides au sevrage. Deux exemples : la GMF et le musée du Louvre.

"Il y a eu quelques récalcitrants, des fumeurs qui trouvaient que l’on empiétait sur leur espace de liberté. Mais, globalement, tout le monde était satisfait." C’est le résumé que fait Florence Barraud, responsable développement des ressources humaines de la GMF lorsqu’on aborde la fin du tabac dans l’entreprise. Le constat est le même dans un tout autre type d’établissement : le musée du Louvre. "Les gens sont favorables à la loi, et l’interdiction de fumer est respectée", souligne le Dr Françoise Moreau, qui dirige le service médical du musée.

Une loi indispensable
Pourquoi cette interdiction totale était-elle nécessaire dans les entreprises ? "Ce que l’on oublie peut-être, c’est que le risque lié au tabagisme passif est beaucoup plus important au travail qu’au domicile, explique le Dr Patrick Dupont, tabacologue et directeur scientifique de l’Office français de prévention du tabagisme (OFT)1. On passe plus de temps éveillé au travail qu’à la maison. Il est ainsi plus néfaste d’avoir un collègue fumeur qu’un conjoint fumeur."
Outre la lutte contre le tabagisme passif, le but de cette loi est bien sûr d’amener les fumeurs à arrêter. Car le fait d’interdire le tabac dans tous les lieux publics permet une prise de conscience de sa dangerosité. De manière générale, l’interdiction va freiner la consommation et faciliter le sevrage. Et cela semble fonctionner, comme le souligne le Dr Dupont : "Depuis que la loi a été mise en place, il y a une hausse des demandes de consultations en tabacologie. Et il y a également une augmentation des appels sur Tabac Info Service" (lire encadré).
Si l’interdiction de fumer peut faire réfléchir les fumeurs, voire leur faire réduire la consommation, il faut en plus un petit coup de pouce pour franchir le pas vers le sevrage total. C’est l’une des raisons pour lesquelles le dispositif est complété par une aide pour le sevrage : le remboursement de 50 euros des substituts nicotiniques si ceux-ci ont été prescrits par un médecin. Certes, la somme reste assez modeste (moins d’un mois de traitement) en regard du coût des substituts. Mais, concrètement, comment les salariés fumeurs ont-ils vécu le passage à l’entreprise sans tabac ?

Accompagner l’interdiction
Certaines entreprises ont en tout cas décidé de jouer le jeu et d’aider les fumeurs à arrêter. Les exemples de la GMF et du Louvre sont deux modèles du genre.
Ainsi, la GMF, qui compte plus de 4200 salariés, avait anticipé la loi, avec une interdiction totale du tabac dès le 1er décembre 2006 sur ses sites centraux parisiens. Mais pas question de se lancer sans préparer le terrain, et assurer ses arrières : la société a lancé un programme qui a démarré dès avril 2006. Le principe était de proposer une aide au sevrage pour tous les fumeurs, avec l’aide de l’OFT. Mais avant de mettre en place cet accompagnement, il était important de poser les bases de la démarche. "Nous avons beaucoup dialogué avec les instances représentatives du personnel, les CHSCT en tête, souligne Florence Barraud. Nous avons d’abord proposé un accompagnement pour l’aide au sevrage tabagique qui a emporté l’adhésion de tous. Cela a commencé par un affichage, une exposition puis des réunions d’information animées par un tabacologue pour répondre aux questions."
Une fois les salariés informés, un entretien privé avec le tabacologue dans le but de mettre en place un accompagnement personnalisé était proposé aux volontaires. Ce dispositif débutait par six entretiens répartis sur quatre mois. Puis un entretien téléphonique était réalisé deux mois après. Enfin, un dernier rendez-vous était prévu six mois plus tard. Mais l’accompagnement ne s’arrêtait pas à ce "coaching". Une aide financière était proposée pour l’achat de substituts nicotiniques (pour un montant total de 200 euros par personne). Coût de l’opération : 500 euros par salarié (substituts plus accompagnement individuel).

Devoir d’exemplarité
Le Louvre aussi, a joué la carte de l’accompagnement en amont de l’interdiction totale. Au musée, un projet social négocié avec les partenaires sociaux prévoyait dès 2003, entre autres, des actions concernant la cigarette et l’alcool. "Ce sont des programmes de prévention qui associent la direction et les organismes syndicaux. Nous avons alors fait appel à l’OFT, avec qui nous avons mis en place le programme l’année dernière", précise le Dr Moreau. Le dispositif mis en place est proche de celui de la GMF. Il prévoit ainsi une rencontre préalable avec un tabacologue, puis des entretiens réguliers sur une durée de quatre mois. Le tout est accompagné d’une prise en charge des substituts nicotiniques et autres aides au sevrage, pour une durée de deux mois maximum (auxquels vient donc s’ajouter un mois supplémentaire pris en charge par la sécurité sociale). Un affichage, des annonces dans le journal interne et des réunions avec les personnels ont permis de faire connaître le dispositif.
Il faut dire que le musée avait toutes les raisons d’aider ses employés à passer le cap fatidique du 1er février. D’abord, comme tous les établissements publics, il connaît une contrainte supplémentaire en matière d’interdiction du tabac : une circulaire de Christian Jacob, le ministre de la fonction publique, a institué le "devoir d’exemplarité" dans les administrations. Il est impossible, notamment, de créer des espaces fumeurs comme le prévoit pourtant la loi. De plus, l’accueil du public au musée impose aussi quelques aménagements. Ainsi, les salariés n’ont pas le droit de sortir fumer dans la cour aux abords de la pyramide : pas question de voir les agents en costume fumer autour de cette "vitrine" du musée. D’autant plus que le Louvre est aussi un modèle pour tous les autres musées de la capitale. Aussi se devait-il de mettre en place des initiatives exemplaires.

Postes différents, sevrages différents
Pour en rester à l’exemple du Louvre, passer à un établissement totalement non-fumeur était au départ une gageure. Les profils des fumeurs varient énormément, comme l’explique le Dr Moreau : "Sur les 2000 employés, la moitié des salariés travaillent dans les bureaux, et peuvent fumer assez facilement. Mais l’autre moitié est constituée d’agents postés, à l’accueil ou pour la surveillance. Ces agents connaissent une proportion importante de fumeurs et surtout beaucoup de très gros fumeurs. Non seulement ils sont continuellement sous l’oeil du public, mais ils ont des horaires de pause très encadrés : en fonction de là où est posté l’agent, il lui est mathématiquement impossible d’aller à l’extérieur du musée pour fumer, et revenir reprendre son poste." Autre exemple de difficulté spécifique : les agents qui travaillent toute la nuit dans le poste de contrôle. Ceux-ci se trouvent dans une pièce fermée et observent les écrans de contrôle ou font des rondes dans le musée. Difficile pour un fumeur de rester toute une nuit dans cette salle sans allumer une seule cigarette... Prévoyant des difficultés, le Louvre avait rendu cette salle non-fumeurs un an avant l’entrée en vigueur de l’interdiction. Et cela a été semble-t-il bien respecté.
Face à ces spécificités, le Louvre a donc décidé d’adapter les objectifs de son programme d’accompagnement. Ainsi, le but du suivi par un tabacologue était bien sûr principalement le sevrage total, mais aussi, dans la mesure du possible, une diminution de la consommation. Une approche peut-être critiquable d’un point de vue médical, mais plus réaliste pour certains agents postés très gros fumeurs... et un pas vers un sevrage total.

Un pari gagnant
Pour des établissements comme le Louvre et la GMF, l’accompagnement au sevrage, avec l’aide des tabacologues, a réellement aidé les salariés à passer le cap de l’entreprise sans tabac, comme l’explique Florence Barraud : "L’opération a connu un franc succès, nous avons été très sollicités. Certes, nous n’avons pas encore les évaluations précises, mais dans l’ensemble les salariés qui ont bénéficié de l’accompagnement ont été très satisfaits. Seuls quelques-uns ont abandonné en cours de route."
Au Louvre également, l’action a porté ses fruits. "Sur les quatre premiers groupes, qui comptaient au total une cinquantaine de personnes, nous avons eu 4 ou 5 abandons. Le bouche à oreille et l’émulation fonctionnent très bien. Lorsque les salariés voient un gros fumeur réussir à arrêter de fumer, ils sont très intéressés par le programme..." souligne le Dr Moreau. Et le Louvre peut ainsi s’enorgueillir d’un respect total de l’interdiction de fumer, malgré des craintes, au départ, de débordements.

Des problèmes subsistent...
Certes, toutes les entreprises n’ont pas proposé un accompagnement aussi poussé, et la transition a été beaucoup plus abrupte. Mais il faut noter que même à la GMF, et malgré les campagnes d’information, il y a eu quelques difficultés, comme le rapporte Florence Barraud : "Nous avons beaucoup communiqué quand nous avons lancé le projet, il y a eu quelques récalcitrants, qui considéraient qu’on empiétait sur leur espace de liberté. Compte tenu des contraintes imposées nous n’avons pas souhaité mettre en place des espaces fumeurs. Il a fallu faire accepter l’idée. Depuis la mise en oeuvre de la loi en février, nous avons supprimé sur nos sites provinciaux les salles réservées auparavant aux fumeurs."
En ce qui concerne la tolérance entre fumeurs et non-fumeurs, la GMF ou le Louvre n’ont pas rencontré de problèmes particuliers depuis la mise en place de la loi. Mais cela n’a pas été forcément le cas partout, comme l’explique le Dr Patrick Dupont, de l’OFT : "Il y a quelques abus, comme des non-fumeurs qui se vengent de ce qu’ils ont vécu en stigmatisant les fumeurs, ce qui amène à des dégradations des ambiances de travail dans certains cas, et attise les tensions entre fumeurs et non-fumeurs. Il faut plus de tolérance... de chaque côté !"
Malgré ces légers accros, force est de reconnaître que l’interdiction de fumer a bien fonctionné dans les entreprises partout en France. Un bon présage pour l’élargissement de cette mesure en 2008 aux bars et aux restaurants ?

Ce que dit la loi

A compter du 1er février 2007, il est donc interdit de fumer dans tous les lieux fermés et couverts accueillant du public ou qui constituent des lieux de travail. Attention, les lieux qui ne recouvrent pas les deux conditions (couverts et fermés) situés dans l’enceinte de l’établissement peuvent aussi être déclarés non-fumeurs si l’employeur le décide.
La loi prévoit toutefois la possibilité de créer, dans les lieux fermés et couverts, la création d’emplacements réservés aux fumeurs, après avis du comité d’hygiène et de sécurité. Néanmoins, cette mise en place est très contraignante : ces emplacements devront être clos, équipés de dispositifs de ventilation indépendants, aucune prestation ne pourra y être délivrée...
Pour connaître précisément les modalités d’application de la loi, consultez le site
www.tabac.gouv.fr.

Un tout premier bilan

Selon le tableau de bord mensuel réalisé par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) à la demande de la Mildt, les ventes de cigarettes, qui avaient enregistré une légère augmentation en 2006 (+1,8%), ont diminué de 1,2% en février 2007 par rapport à février 2006.
Les ventes de substituts nicotiniques ont enregistré en février, mois de l’entrée en vigueur de l’interdiction de fumer dans les lieux publics, une hausse de 126,8% par rapport à février 2006. Les timbres (patchs) arrivent en tête, avec une hausse de 140,7% ; les formes orales sont en hausse de 76%. Les ventes du Zyban, antidépresseur utilisé pour diminuer les symptômes de sevrage tabagique, en baisse de près de 5% sur l’année 2006, ont progressé en février 2007 de 19,3% par rapport à février 2006.
Les consultations de tabacologie enregistrent également une hausse du nombre de nouveaux patients (+23,7% par rapport à février 2006), dont plus de la moitié (50,4%) sont adressés par un professionnel de santé. Le délai moyen d’attente d’un premier rendez-vous est estimé à 15 jours. Enfin, le nombre d’appels traités par Tabac Info Service a augmenté de 68,7% sur la même période.
Les données complètes sont disponibles sur
www.ofdt.fr.



1 Pour en savoir plus sur les programmes d’aide au sevrage proposés par l’Office français de prévention du tabagisme :
OFT, 66 boulevard Saint-Michel, 75006 Paris,
tél. 01 43 25 19 65, fax 01 43 25 18 27.
www.oft-asso.fr