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SWAPS nº 46

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Alcool

L'Eurobaromètre, les jeunes et la prévention

par France Lert

La dernière livraison de l'Eurobaromètre a porté sur la consommation d'alcool et les attitudes en matière de politique anti-alcool. Par rapport aux chiffres de 2003, plus d'Européens boivent, mais de plus petites quantités d'alcool. Cependant, le principal intérêt de cette étude est peut-être de pointer le décalage entre l'appui général apporté à des mesures de restrictions envers les jeunes et leur ressenti...

Chaque semestre, la Commission européenne publie un Eurobaromètre qui sonde les Européens alternativement sur leurs opinions et attitudes vis-à-vis de l’Union Européenne (UE) et sur un sujet de société. Chaque sujet est périodiquement repris pour appréhender les évolutions. C’est l’occasion de mettre en perspective notre observation hexagonale, de dégager ce qui, au-delà des politiques, rapproche les sociétés civiles ou singularise leur culture nationale.
La livraison de 2006 porte sur la consommation d’alcool et les attitudes en matière de politique anti-alcool1. En 2006, les 25 pays faisant partie de l’UE ont été inclus dans l’étude plus les deux pays entrés en 2007 (Bulgarie et Roumanie) et deux candidats à l’adhésion, la Croatie et la communauté chypriote turque. Les statisticiens européens fournissent la comparaison avec 2003 pour les 15 pays qui formaient alors l’UE.
Les données globales sont données par pays, et les résultats pour l’ensemble de la population européenne sont publiés par sexe, âge, niveau d’étude, profession et environnement urbain ou rural. Les données de consommation classiquement recueillies portent sur les 30 derniers jours avec la fréquence de la consommation d’alcool, les quantités prises et la fréquence des consommations de 5 verres et plus par occasion, à rapprocher du "binge drinking" (soûlerie) dans les enquêtes de population.

La France au coeur du peloton
Globalement, par rapport à 2003, plus d’Européens boivent, mais quand ils boivent ils boivent un peu moins. La consommation quotidienne (13%) ou quasi quotidienne (8%) d’alcool est un mode de boire minoritaire. La France s’approche de ces chiffres avec 18% de buveurs quotidiens et 5% de buveurs quasi quotidiens, loin derrière l’Italie (25% et 8%) et le Portugal (47% et 8%).
Les quantités d’alcool bu les jours de consommation opposent Irlandais, Finlandais, Anglais et Danois, tous gros buveurs, et Bulgares, Allemands, citoyens des pays baltes, Chypriotes et Italiens, la France occupant là-encore une position intermédiaire. La consommation de plus de 5 verres plusieurs fois par semaine (13%) ou une fois par semaine (15%) concerne un peu plus les 15-24 ans, tandis que, dans la comparaison entre pays, Espagnols, Irlandais et Autrichiens se singularisent dans l’excès, la France se situant pour cet indicateur du côté des plus austères (39% jamais vs 31% en moyenne).
Ces informations élargissent notre regard, nous situent en cœur de peloton, mais manquent de précision pour comparer les profils nationaux.

L’individu et l’Etat
Les questions sur les attitudes sont plus intéressantes car elles renvoient à des cultures politiques très hétérogènes. Environ la moitié des Européens (52%) se déclarent plus proches de l’assertion "les individus sont responsables" que du libellé "les autorités publiques doivent intervenir", choisi par 44% des répondants. Les gros buveurs sont plus individualistes - ou plus réalistes - que les abstinents ou petits buveurs : au-delà de 5 verres d’alcool par occasion de boire, 65% se déclarent plus favorables au contrôle individuel qu’à celui de l’Etat (31%).
Avec les Finlandais, les Néerlandais et les Suédois, les Français se situent juste dans la moyenne européenne, alors que certains pays récemment passés à des régimes démocratiques (Slovaquie, République tchèque, Croatie) se montrent farouchement individualistes, s’opposant sur ce sujet aux Italiens, Hongrois et Autrichiens, plus interventionnistes.
Les Européens se montrent assez sceptiques sur l’influence des hausses de prix sur les achats d’alcool : 33% disent qu’ils diminueraient leurs achats si l’alcool subissait une hausse de 25%, 30% pensent que les hausses de prix diminueraient la consommation des jeunes et des gros buveurs, 15% seulement admettent qu’ils augmenteraient leurs achats avec une baisse symétrique des prix de 25%.
77% sont favorables à la présence sur les étiquettes de messages alertant sur les dangers de l’alcool pour les femmes enceintes et les conducteurs, 73% sont favorables à un abaissement du seuil d’alcoolémie à 0,2 g/L pour les jeunes conducteurs, 80% sont favorables aux contrôles aléatoires d’alcoolémie sur les routes, 76% sont opposés à la publicité pour l’alcool en direction des publics jeunes, 87% à la vente d’alcool aux moins de 18 ans.
Autrement dit, si les mesures économiques sont jugées peu efficaces, l’intervention étatique surtout envers les jeunes a une grande proportion de supporters, y compris chez les individualistes.

Les jeunes en ligne de mire
Et les jeunes ? Ils semblent pour leur part nettement moins enthousiastes sur des mesures qui les placent en ligne de mire, même de manière bien intentionnée. Moins riches, ils se montrent beaucoup plus sensibles aux mesures sur les prix : ils achèteraient moins d’alcool s’il était plus cher (36% vs 30%), diminueraient leurs achats si le prix augmentait de 25% (44% vs 33%), et les augmenteraient en cas de baisse (26% vs 15%).
S’ils ne se distinguent pas de leurs aînés pour l’approbation d’un étiquetage préventif des bouteilles d’alcool, 28% contre 22% au total sont opposés à un abaissement du seuil légal d’alcoolémie au volant pour les jeunes conducteurs, et 37% vs 22% désapprouvent l’idée d’interdire la publicité ; enfin, 24% contre 12% s’opposent à l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs de 18 ans.
Ce point de vue de la "jeune génération" est à prendre au sérieux. La prévention les cible en tout premier lieu - ce qui est normal car un comportement installé est plus difficile à bien contrôler -, mais cette débauche d’interdictions souhaitées par ceux qui ne sont pas concernés (les abstinents) ou qui sont installés dans une consommation régulière et vécue comme sans risque (les vieux buveurs quotidiens), et qui entraîne même les individualistes à choisir la loi, ne passe pas auprès d’eux. Peut-être est-il temps aussi d’associer les jeunes à la conception des politiques qui les concernent ?



1 Attitude towards alcohol
Eurobarometer Special 272b
Bruxelles, Commission européenne, mars 2007, 76 pages
http://europa.eu.int/comm/health/ph_publication/eurobarometers_en.htm