Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 46

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Election présidentielle

"Accompagner plutôt que juger"

par Dominique Voynet

Comment envisagez-vous de vous impliquer dans le débat sur l’usage des drogues et des autres substances psychoactives en France ?
Le débat nécessite une approche de santé publique. Il s’agit de faire le point sur la mortalité due à la drogue, sur les maladies qu’elle induit, sur les souffrances psychiques des personnes et de leur entourage ainsi que des problèmes sociaux qui l’accompagnent. Les axes qui me semblent prioritaires sont la répression du trafic, les soins aux personnes dépendantes et la prévention, tout particulièrement vis-à-vis des jeunes. Reste qu’il n’y a aucune justification biologique ou médicale à considérer de manière différente les drogues licites et les drogues illicites. Il y a donc là un sérieux changement des mentalités à opérer. La dépénalisation de la consommation de toutes les drogues et la légalisation contrôlée du cannabis en font partie. Je précise qu’il ne s’agit nullement pour nous de pousser à la consommation du cannabis, mais de rompre avec une politique passablement hypocrite et inefficace.
Il a fallu des années de discussion pour faire admettre que la Mildt devait se préoccuper d’abord des personnes, souvent polytoxicomanes (usant et abusant tour à tour de drogues différentes), et rompre avec une approche "par produits", distinguant de façon arbitraire entre les drogues aujourd’hui légales - alcool, tabac, psychotropes (dont les Français sont quand même les consommateurs les plus enthousiastes en Europe !) - et celles qui ne le sont pas, cannabis ou cocaïne. Je ne veux pas rentrer dans le débat sur la "dangerosité" de chaque produit. Parce que le débat est complexe. S’il est exact que le tabac et l’alcool tuent beaucoup, beaucoup plus que le cannabis, il est juste aussi de reconnaître que les "produits" mis aujourd’hui sur le marché n’ont plus grand chose à voir avec l’herbe cultivée sur le balcon par les "babas cools" des années 1970. En vérité, tous ces produits sont susceptibles de provoquer l’addiction, avec des conséquences sur la santé de l’usager, sur sa sécurité et sur celle des autres, en cas de conduite de machines sur le lieu de travail, ou de véhicules sur la voie publique.
Il en va de la responsabilité de chacun d’être conscient des risques d’accoutumance, d’assuétude. Beaucoup de parents sont tellement inquiets qu’ils préfèrent ne rien voir, ne rien savoir ? C’est leur responsabilité d’informer leurs enfants. Et la responsabilité des pouvoirs publics, des enseignants, des services de santé de les y aider. En apportant des éléments précis sur les risques. Sans banaliser, et sans dramatiser. Comment espérer être pris au sérieux par un adolescent si on prétend que le premier joint le mènera inexorablement à l’héroïne et à la déchéance, comme tant de "spécialistes", intervenant dans les collèges et lycées, le font encore ? Ça n’est pas une raison pour faire de la démagogie : on doit expliquer que, non, le cannabis, ça n’aide pas à se concentrer, ou à être plus créatif ! Et rappeler fermement qu’il n’est pas plus admissible de fumer un joint entre deux cours "pour que le temps passe plus vite" que de boire de l’alcool.
Du point de vue de la prévention, l’information ne peut pas suffire. Il s’agit d’un enjeu d’éducation pour la santé permettant aux jeunes de développer leurs capacités de qualité de vie et d’autonomie et favorisant le développement des relations adultes-jeunes.

Est-il temps de réformer la loi de 1970 concernant la politique française en matière de drogues ?
Il me semble que nous n’avons rien à gagner à poursuivre une politique qui a fait la preuve de son inefficacité. La répression féroce des consommateurs (avec l’incarcération chaque année de plusieurs milliers d’usagers de drogues dans les prisons françaises) n’a empêché ni les profits des mafias des drogues, ni l’enrôlement des jeunes de certains quartiers dans les trafics locaux, ni la croissance régulière du nombre de "consommateurs" occasionnels, ou plus réguliers.
Et pourquoi deux poids, deux mesures, avec d’un côté une complaisance incompréhensible pour les boissons alcoolisées, les "premix" ; de l’autre, une criminalisation persistante du cannabis ?
La loi de 1970 doit être abrogée au profit d’une politique de réduction des risques qui ne juge pas, mais accompagne, selon les besoins afférant à chaque situation. Certes, elle a représenté un progrès social en considérant que la personne droguée relève des soins aux malades et pas seulement de la répression, mais elle pose de sérieux problèmes d’application car la démarche de soin, pour être efficace, doit être volontaire et ne peut pas relever seulement de l’obligation judiciaire.
Le débat est réellement complexe et la solution est un problème de citoyen autant qu’un problème d’expert. C’est pourquoi j’envisagerai d’organiser un bilan et une réflexion associant les différents corps professionnels concernés ainsi que des représentants des citoyens ou usagers. La formule de Conférence de Consensus me semble pertinente dans ce domaine pour ce qui est de l’étape de réflexion. C’est une question de santé publique, à aborder sérieusement, distinguant entre l’usage occasionnel, récréatif, par des personnes bien insérées dans la vie, et l’abus, par des personnes fragiles, en rupture, qui doit conduire à une prise en charge globale des personnes concernées. Information, éducation, prévention…

Croyez-vous à une société sans drogue ?
Je ne suis pas sûre qu’il existe une société sans drogue, en tout cas à notre stade d’évolution humain. Mais je suis sûre que peu de personnes dans notre société s’en passent sous une forme ou sous une autre, qui peut même apparaître banale, comme les tranquilisants. Ce qui est sûr, c’est que la drogue se définit par une perte de sa liberté et que la perte de liberté est toujours un échec du développement personnel comme du développement social. Je pense donc qu’il est majeur de repérer et d’investir dans les démarches éducatives, tout particulièrement auprès des jeunes pour les aider à se construire comme adultes et comme citoyens avec le maximum de liberté et le minimum de dépendances possible.