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SWAPS nº 45

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Cocaïne

Des "caramelos de coca" pour la prise en charge des cocaïnomanes ?

par Sandra Nahon et Béatrice Delpech

S'inspirant de la consommation traditionnelle de feuilles de coca dans les pays andins et de la constatation qu'une voie sublinguale évite par sa lenteur les risques de dépendance, le Dr Jorge Hurtado, conseiller scientifique du président bolivien, a élaboré des bonbons à la coca destinés à la prise en charge des cocaïnomanes.

Les feuilles de coca sont traditionnellement consommées dans les Andes depuis plus de 4500 ans. Leur usage s’est répandu avec les colons espagnols qui encouragèrent son usage, pour augmenter le rendement du travail dans les mines des nouvelles colonies. C’est seulement dans la seconde partie du XIXe siècle que la coca fut popularisée en Europe puis aux Etats-Unis, notamment par un pharmacien de Géorgie, John Pemberton, qui s’inspira d’un vin français de coca (le vin Mariani) pour proposer ce qui devint le fameux Coca-Cola1.

Un complément alimentaire
En Bolivie, 10000 à 15000 hectares de cocaïers sont légalement cultivés dans la région des Yungas. Les feuilles de coca sont traditionnellement chiquées tout au long de la journée à raison de 100 à 200g par jour et par personne. Elles constituent un complément alimentaire non négligeable en raison de leur richesse en protéines, en sels minéraux (calcium, phosphore) et en vitamines (A et B2). Outre leur intérêt nutritif, elles possèdent des effets stimulants. Leur usage permet ainsi une meilleure résistance à l’effort, surtout en altitude. La consommation de feuilles de coca est ainsi très liée au travail. Ces effets légèrement euphorisants s’apparentent à ceux d’un excitant doux, un peu comparables à ceux du café. Enfin, la coca favorise l’adaptation à l’altitude.
Les coqueros commencent à mâcher au moment du passage à l’âge adulte. Le nombre de consommateurs boliviens de coca est estimé aujourd’hui à 8 millions.
La coca a été inscrite par les Nations Unies sur la liste des drogues en 1961. En 1971, l’OEA (Organisation des Etats Américains) en interdit la culture, la consommation, la commercialisation et l’exportation, faisant de ce fait l’amalgame entre coca et cocaïne.
Chez les usagers de cocaïne, on observe une certaine corrélation entre les modalités de consommation et les niveaux d’usage. Il semble que plus l’assimilation des alcaloïdes est lente, moins le centre du plaisir est stimulé et par conséquent plus l’usager reste maître de sa consommation. Ainsi, garder le contrôle serait moins difficile pour le sniffeur, très compromis pour l’injecteur et quasi impossible lorsque la cocaïne est fumée sous forme de crack (ou free-base). En machant la coca, les Andins bénéficient d’une assimilation lente, par la voie des muqueuses buccales. Le surdosage est impossible et les consommateurs ne développent pas de dépendance. Ces observations ont conduit le Dr Hurtado2 à imaginer d’utiliser la feuille de coca dans la prise en charge des cocaïnomanes.
Les usagers de cocaïne étant pour la plupart occidentaux, ils n’ont pas l’habitude de garder une boule de feuilles en bouche sans mastiquer. D’où l’idée de transformer la feuille pour leur en faciliter l’usage. C’est ainsi que sont nés les "caramelos de coca", littéralement "bonbons à la coca". Dosés à 12 mg environ de cocaïne, les bonbons permettent une libération lente des alcaloïdes. L’usager peut en prendre 6 à 12 par jour.

Enjeux économiques et incertitudes scientifiques
L’intérêt est loin d’être seulement sanitaire : la culture de la coca fait vivre des centaines de cultivateurs, souvent indiens, les cocaleros. Mais la Bolivie, pas plus qu’aucun pays latino-américain, ne fait partie des 36 pays autorisés à industrialiser la coca. Réussir à valoriser la coca relève donc d’une stratégie économique importante face à la volonté américaine d’éradiquer les plantations, et Jorge Hurtado est justement le conseiller scientifique du président Morales sur cette question de l’industrialisation de la coca. Evo Morales défend le droit de cultiver librement la coca et critique la politique impérialiste des Etats-Unis qui financent l’éradication de cette plante sacrée. Il propose aux Etats-Unis, premier consommateur mondial de cocaïne, de lutter ensemble, sans ingérence intérieure, en faveur d’un "zéro cocaïne et zéro trafic de drogue" et d’assumer leur responsabilité : "Tant qu’il y aura un marché pour la cocaïne, des feuilles de coca seront déviées vers ce marché."
Au-delà de cet intérêt géostratégique, l’utilisation des "caramelos de coca" soulève encore quelques questions. Ils ont été expérimentés auprès d’une population de "pastaleros" (consommateurs de pasta, un dérivé de la cocaïne) dans le contexte andin, avec des résultats encourageants, permettant d’entrevoir d’éventuelles pistes thérapeutiques. Une expérience de cohorte européenne avec délivrance de faibles doses de cocaïne à libération prolongée serait-elle pertinente ? Les usagers à problèmes recherchent essentiellement les sensations intenses du "kif" de la pipe à crack ou du "kick" de la seringue. On peut aussi se demander si l’utilisation du terme même "bonbon" ne serait pas incitative en Europe, où la cocaïne jouit déjà d’une image assez positive.
Le Dr Hurtado cherche des partenaires pour parfaire la galénique de ses "caramelos", mais gageons qu’il faudra encore attendre quelques temps avant de voir les cocaïnomanes français sucer des bonbons à la coca.



1 La cocaïne a été retirée du Coca-Cola en 1906.
2 Psychiatre à l’hôpital psychiatrique de La Paz, fondateur du musée de la coca www.cocamuseum.org et conseiller du président Evo Morales.