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SWAPS nº 45

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Compte rendu

Egus : une nouvelle dynamique

par Nestor Hervé

Organisés à Bobigny le 11 octobre en préambule aux premières Journées nationales de la réduction des risques, les troisièmes États généraux des usagers de drogues (Egus) ont donné la parole aux femmes usagères. Mais aussi posé la question des rapports entre cannabis et réduction des risques, présenté les Conseils de la vie sociale… Le tout pour quelque 200 participants. Compte rendu.

"Les drogué(e)s se mobilisent" : l’intitulé de ces Egus troisièmes du nom a été confirmé par le nombre de participants (plus de 200), en nette augmentation par rapport aux deux premières éditions, dans un "contexte politique difficile", dixit Fabrice Olivet, directeur d’Asud, en introduction de la journée, avant de donner la parole à Didier Jayle. Le président de la Mildt a d’abord réaffirmé son soutien à Asud. "Nous avons plus que jamais besoin de la réduction des risques", a déclaré le Dr Jayle, qui s’est félicité de la mise en place des Caarud1, "un mouvement extrêmement positif permettant des structures plus solides et des garanties de financement", qui "renforce la RdR".
Le président de la Mildt est aussi revenu sur les "sujets qui fâchent", et en premier lieu le projet avorté de classement de la buprénorphine au rayon des stupéfiants, mesure selon lui "mal comprise", tout en reconnaissant un certain manque de concertation avec les associations. Il s’est ensuite lancé dans un plaidoyer contre l’injection, en soi "pas une bonne chose, même dans de bonnes conditions d’asepsie", "le capital veineux amoindri à long terme n’étant pas restaurable". Sur le testing, autre sujet controversé, le président de la Mildt a précisé que le texte de loi du référentiel RdR visait une méthode (le test de Marquis), qui entraînerait une "fausse sécurité", pas contre le principe en tant que tel.

Exit les travaux d’Egus
Prenant la parole à son tour, le président d’Asud Eric Schneider a annoncé qu’il renonçait cette année à établir un nouveau bilan des 12 travaux d’Egus initiés lors de la première édition de ces journées, "de peur d’en faire une litanie de ce qui aurait pu se produire dans un monde où les usagers de drogues auraient été considérés comme des personnes à part entière".
Il a en revanche plaidé pour une version injectable du Subutex®, s’est alarmé des limites du dispositif Caarud et de ses effets pervers sur la solidarité associative, et a interrogé à distance le ministre de la santé sur le blocage institutionnel concernant la dépénalisation de l’usage simple, pourtant reconnue comme "le préalable requis non seulement à la bonne mise en oeuvre de la RdR, mais aussi à une entrée en soins satisfaisante".
Répondant ensuite à Eric Labbé, d’Act up, qui demandait des mesures permettant de lutter contre les risques liés à l’injection - nouveaux produits et filtres, salles d’injection... - le président de la Mildt a argué que les salles d’injection ou les formes injectables ne s’adressent pas aux personnes non encore infectées par le VHC et ne sont donc pas des réponses adéquates dans la lutte contre ces contaminations. Il a évoqué l’arrivée prochaine de nouvelles molécules : méthadone en forme sèche ou mélange buprénorphine + naloxone - "pas injectable" a murmuré la salle. L’occasion de se rappeler que le dialogue ne permet pas toujours de lever les points de désaccord...

"Mesdames et Mesdames…"
"Les usagères de drogues sont-elles discriminées en tant que femmes ?" : Le sujet était une première pour une table ronde à Asud, et pour marquer l’"événement", sept femmes avaient été invitées à prendre la parole. Une parole déterminée mais aussi empreinte de vitalité et d’humour, à l’image de la première intervention, introduite par un "Mesdames et Mesdames... (et messieurs)" lancé par Françoise Mancy, du Tipi, qui a présenté un clip faisant une promotion festive, décalée et très dansante du préservatif féminin.
Marijo Taboada, psychiatre à Horizons, a ensuite plaidé pour que les pouvoirs publics "s’intéressent autant aux femmes qu’au cannabis", et pour qu’on arrête, les rares fois où ce sujet est abordé, de ne penser qu’aux mères... Prenant la suite, Jacqui Schneider, d’Acces, à Marseille, a raconté ses trois expériences d’"espaces femmes", en Grande-Bretagne d’abord, puis à la Boutique/Charonne, expliquant les difficultés éprouvées pour faire accepter l’existence de lieux non mixtes d’accueil des femmes, et l’importance primordiale de ces lieux où "il n’y a pas ce regard doublement discriminatoire", regards "de pitié ou de haine", où on peut souffler un coup, se rappeler qu’on a un corps... Fabienne Pourchon, pour Keep Smiling, et Danièle Autier, pour Frisse, ont pour leur part présenté le travail mené entre quatre associations lyonnaises pour créer un flyer spécifique "femmes et RdR", conçu comme un véritable "support de parole".
Anne Bauer, "ex-dealeuse", a apporté son témoignage personnel, évoquant entre autres la question des "arrangements" passés lorsqu’on a pas de fric et le "chantage" du juge d’application des peines en cas de non baisse de la consommation. Pour terminer, Catherine Charles a évoqué son histoire de "vétérante" de l’usage de drogues avant d’annoncer la création d’une association, "Visa-vie", dont le but est d’apporter le soutien "indispensable" aux femmes sortant de prison.

Que penser des conseils de la vie sociale ?
Le ton de la table ronde suivante, "les conseils de la vie sociale (CVS), un espace de revendication possible", a été plus technique. François Hervé, vice-président de l’Anit, est d’abord revenu sur le long cheminement de la question de la place de l’usager dans les établissements de santé, avant de préciser le fonctionnement de cette nouvelle instance regroupant usagers, personnels, administration (et éventuellement des intervenants extérieurs), qui donne des avis consultatifs sur tout ce qui concerne la vie de l’établissement.
Estelle Sarrazin, éducatrice à l’Espace du possible (Lille), a ensuite présenté son expérience concrète des difficultés rencontrées lors de la mise en place d’un CVS, et en premier lieu la méfiance des usagers, qui peuvent craindre des représailles ou dénier une utilité au dispositif, lequel ne permet pas de réponses ou de changements directs. Le concept de CVS est aussi mal connu des professionnels, et certains d’entre eux n’ont pas envie de s’impliquer. Enfin, la question centrale est, pour Estelle Sarrazin, celle de la "légitimité" des représentants des usagers dans ces CVS.
Eric Schneider a alors exposé le point de vue d’Asud, selon lequel "c’est l’intérêt des usagers de s’impliquer dans cette structure". "Les CVS impliquent une certaine forme de partage du pouvoir au-delà du décisionnel", et il convient donc de convaincre usagers de drogues et intervenants de leur intérêt en allant contre "la réticence au changement naturelle". Pour le président d’Asud, la mise en place d’élections pour désigner les représentants des usagers au sein des CVS est "logique et nécessaire", d’autant plus qu’elle est l’occasion d’un travail sur la citoyenneté en général.
Robert Campini, d’Intermède (Toulouse), a émis un avis discordant, s’insurgeant contre le fait que les CVS étaient une instance imposée, et estimant qu’il est "démagogique" de réduire les usagers à des consommateurs.

Pharmacies : les blocages perdurent
La dernière table ronde de la journée, consacrée aux "droits et devoirs réciproques patients/pharmaciens", a été ouverte par Me Tymoczko, avocat, qui s’est intéressé au cadre légal face au problème des refus de délivrance de produits de substitution. Il assimile cette situation à un "refus de vente" interdit par la loi sauf en cas de " motif légitime". La Cour de cassation ayant jugé dans le cas de la pilule que les convictions personnelles ne pouvaient constituer un tel "motif légitime", ceci devrait pouvoir s’appliquer dans le cadre de la substitution. La difficulté se situe surtout dans l’établissement de constats de refus de vente, pour lequel une collecte de témoignages s’avère délicate.
Alain Château, d’Asud, a brossé l’évolution de la situation sur Reims. S’il note un "léger mieux" - "on travaille avec trois ou quatre pharmacies dans les deux sens" - il rappelle qu’une meilleure répartition est nécessaire. Marie Debus, elle-même pharmacienne, s’est basée sur une enquête menée à Paris sur l’accès au Stéribox® pour expliquer les blocages rencontrés chez les pharmaciens - mauvaise expérience, ignorance, difficultés à aborder le sujet, incompréhension de la démarche de RdR, méconnaissance du VHC... - expliquant une relation biaisée dès le départ et donc conflictuelle.
Pionnière de la RdR chez les pharmaciens, poursuivie en 1996 pour délivrance de sulfates de morphine et "blanchie" par la Cour de cassation en... 2005, Marie-José Augé-Caumont s’est dite "obligée" de "dénoncer" les pharmaciens qui refusent de délivrer de la substitution. Proposant de faire pression sur eux en utilisant le code de déontologie de la profession, elle s’est alarmée de la "spécialisation" forcée de quelque 1200 "pharmaciens poubelle", spécialisation qui touche aussi les médecins et risque de "tuer" la substitution.
Pierre Demester, longtemps pharmacien près de la Gare du Nord, secteur parisien "chaud ", s’est attaché à expliquer comment de bons rapports avec les usagers peuvent s’établir "progressivement" avec la bonne volonté de chacun. Il a demandé aux équipes soignantes d’aller vers les pharmaciens pour leur faire connaître la RdR.

Cannabis et réduction des risques

La RdR a-t-elle sa place dans les consultations cannabis (CC) ? Selon une "micro-enquête"1 présentée par Fabrice Olivet lors des Egus, ce n’est pas tout à fait le cas. Mené de manière "très empirique" avec des candidats "sincères" se présentant à ces CC avec un souhait de réduction - et non d’arrêt - de leur consommation de cannabis, ce "petit test qualitatif" montre l’étendue du décalage entre cette demande et les réponses proposées par les intervenants lesquels dans leur grande majorité ne voient pas dans la diminution de la consommation un objectif sanitaire, n’envisagent l’arrêt que sous un angle "psy" et font preuve d’une forte ignorance sur les consommations. Paradoxalement, malgré ce décalage, la consultation a été vécue par les candidats comme une expérience positive, et au moins un des services proposés les a intéressés.
Pour Jean-Pierre Couteron, président de l’Anit, les intervenants ne sont pas assez formés aux produits, et il leur est difficile, de part leur situation souvent fragile, de se mettre en porte-à-faux avec la commande officielle, qui ne comporte pas la notion de réduction de la consommation. En revanche, il juge "grave" un certain manque de curiosité de leur part.
Faisant le bilan de la mise en place des CC (280 existent à ce jour), Marie-France Chedru, de la Mildt, estime positif le chiffre de 4000 personnes reçues par mois tiré d’une évaluation de l’OFDT2 et plus préoccupant le fait que la moitié des CC reçoivent "très très peu" de gens. Si elle se félicite du taux d’abandon (30%) plutôt faible, elle reconnaît une extrême hétérogénéité des pratiques cliniques (voir aussi l'article "Publications/nouvelles parutions" dans ce numero).
Pierre Chapard (Keep Smiling) rapporte quant à lui des résultats concordants avec ceux présentés par Fabrice Olivet retrouvés lors d’une enquête du même type menée à Lyon : bon accueil mais manque de formation "évident" sur le cannabis chez les intervenants. En résumé, "des réponses à des questions non posées, aucune auxquestions posées"...

1 "Cannabis et réduction des risques : le mariage impossible ?",
Asud
2 "Consultations cannabis : enquête sur les personnes accueillies en 2005"
Ivana Obradovic
OFDT, septembre 2006



1 Caarud : Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogue