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SWAPS nº 45

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Actualité

Alcool : des Etats généraux bien confidentiels

par Michèle Moutte

Conçus pour permettre une prise de parole des acteurs et un engagement citoyen, les Etats généraux régionaux de l'alcool n'ont pu, faute de soutien politique et de médiatisation, dépasser l'exposé de difficultés et de besoins diagnostiqués de longue date. Le rendez-vous national du 5 décembre a-t-il réussi à inverser la tendance ?

A la demande du Parlement, le gouvernement a réfléchi au cours de l’année 2006 sur l’opportunité d’organiser des états généraux de la lutte contre l’alcoolisme. Experts et acteurs des secteurs impliqués (producteurs, consommateurs, distributeurs, malades...) ont été entendus par un comité de pilotage qui a étudié les aspects économiques, sociaux, culturels, sanitaires et sociétaux de la consommation d’alcool en France.

Le rapport du comité de pilotage
Le rapport issu de ces travaux indique que la consommation d’alcool diminue régulièrement en France depuis 40 ans, passant de 26,1 litres d’alcool pur par habitant de 15 ans et plus par an en 1961 à 13,2 litres en 2003. Les modes de consommation évoluent : diminution de la consommation de vin de table et augmentation de la consommation d’alcools forts. Cependant, la consommation moyenne d’alcool par habitant reste élevée et la France se situe au sixième rang mondial. Ainsi, seuls 5% des Français déclarent n’avoir jamais bu, 28% consomment régulièrement, 17% tous les jours et 13% des hommes et 4% des femmes âgés de 12 à 75 ans peuvent être considérés comme consommateurs à risque de dépendance.
L’alcool constitue la deuxième cause de mortalité évitable en France, et le nombre de décès attribuables à l’alcool est estimé à 45000. Cancers, troubles mentaux et neurologiques, accidents cardiovasculaires, affections digestives et respiratoires sont attribuables à la consommation d’alcool. A cela s’ajoutent les accidents de la circulation, les accidents du travail, les violences et les handicaps mentaux non génétiques de l’enfant suite à la consommation d’alcool de la mère au cours de sa grossesse.
Si les Français sont bien informés des risques liés à une consommation excessive d’alcool, les représentations positives liées au produit restent dominantes. La consommation d’alcool est encore largement associée à des moments de convivialité et de fête en famille ou entre amis, de plaisir avec des alcools de luxe. L’alcool fait partie intégrante de la culture culinaire et festive. Il accompagne tout événement social et familial. Dès lors, ce n’est pas la consommation habituelle qui est remise en cause, seules sont dénoncées les conséquences d’une consommation excessive. De ce fait, on peut penser que l’alcool, dans la plupart de ces formes, est perçu comme un produit de consommation banal et non comme un produit psychotrope.

Un chiffre d’affaires de 13 milliards d’euros
Par ailleurs, l’alcool est une composante incontournable du paysage économique français. Près de 420000 personnes travaillent directement pour le secteur des boissons alcoolisées. En 2003, le nombre de débits de boisson s’élevait à environ 540000 établissements. Le marché total des boissons alcoolisées représente un chiffre d’affaire de 13 milliards d’euros, soit près de 9% des dépenses des ménages dans le poste alimentation.
Depuis quelques années, le concept de conduites addictives tend à valoriser une approche unifiée des conduites de consommation de substances psychoactives. Cette approche globale des drogues et des dépendances s’est fondée sur un consensus médico-scientifique qui ne tient pas compte du statut légal des produits et s’intéresse aux comportements addictifs et à leurs conséquences. Le dispositif de prévention et d’accès aux soins a commencé à se structurer en s’appuyant sur une compétence et des outils d’intervention qui intègrent la diversité des usages et des prises de risques.
Cependant, concernant la consommation excessive d’alcool, il existe une importante asymétrie des moyens entre, d’une part des stratégies d’acteurs de santé insuffisantes, de faibles relais médiatiques et, d’autre part, des intérêts économiques puissants. Les chiffres sont éloquents : 54 millions d’euros ont été engagés en 2001 pour les soins et la prévention de la consommation excessive d’alcool ; 17,3 milliards d’euros constituaient le chiffre d’affaire hors taxes de la production de boissons alcoolisées cette même année.
La pauvreté des stratégies sanitaires dans le domaine amène à la situation suivante : des médecins généralistes peu impliqués par manque de formation et de temps, par difficultés d’orientation liées à une insuffisance de services et de modes de prises en charge spécialisés ; des spécialistes débordés et insuffisamment soutenus tant financièrement que par la recherche médicale ou sociale qui est anecdotique ; des associations spécialisées démobilisées et peu organisées dont l’expression publique et la visibilité sont particulièrement limitées ; des malades stigmatisés opposés aux gens "normaux".

Des états généraux ? où ça ?
Au regard de ces constats, la tenue d’états généraux semblait être une aubaine pour une prise de parole des acteurs et un engagement citoyen comparable à ceux de la lutte contre le sida ou le tabac ; à une mobilisation des partenaires sociaux, associatifs et professionnels sanitaires ; voire à l’ouverture d’un dialogue entre acteurs économiques et consommateurs. Six thèmes de réflexion et d’échange ont été proposés : alcool et modes de vie ; alcool, travail, emploi ; alcool et situations à risque ; alcool et publics sensibles ; alcool et inégalités ; alcool et violence.
Malheureusement, l’information a été fort peu relayée par les médias (télé, radio, journaux) et la tenue de 26 forums régionaux, en octobre et novembre, suivis d’une restitution le 5 décembre, n’a pas fait grand bruit.
Dans chaque région, la direction régionale des affaires sanitaires et sociales avait été missionnée pour organiser une réunion ouverte au public. A cette fin, un comité de pilotage était chargé de choisir les thèmes du débat, et un panel de citoyens représentatif de la population française devait, au cours de la réunion, interroger les experts, puis se forger une opinion et émettre un avis citoyen. Parallèlement, des forums en ligne sur les différents thèmes permettaient aux internautes de s’exprimer sur ces thèmes.
Le soir du forum régional d’Ile-de-France venu, un auditoire de 300-350 personnes faisait face à 6 experts et 5 citoyens-jury pour débattre sur 2 thèmes : la place de l’alcool dans nos parcours de vie : jeunes, femmes, publics en difficultés et la place de l’alcool au travail.
Le rôle du généraliste et de la médecine du travail fut rappelé, ses difficultés mises en évidence. Les définitions du buveur chronique (2 verres d’alcool par jour pour les femmes et 3 pour les hommes), du buveur à risque (consommation supérieure à celle du buveur chronique) données. La qualité de "malade" de la personne alcoolo-dépendante réaffirmée, les méfaits et dommages générés par cette toxicomanie décrits rapidement.

L’image négative des personnes abstinentes
La salle s’est rapidement exprimée sur l’absence de publicité de ces états généraux, sur la difficulté de lutter au sein de l’entreprise contre l’alcool (risque majeur de perte d’emploi, difficultés de retour à l’emploi d’une personne abstinente, médecine du travail peu présente au sein des petites structures salariales, tentations diverses : alcool dans les restaurants d’entreprise, pots internes).
Une intervention a retenu l’attention, celle d’un ancien alcoolique qui refusait d’être qualifié de “malade" et s’inscrivait en faux sur la qualité de maladie chronique de l’alcoolisme. Il estimait avoir changé de mode de vie, être aujourd’hui abstinent et regrettait cette image négative des personnes abstinentes, même si au quotidien il existe une importante vulnérabilité.
Concernant la consommation d’alcool chez les jeunes, la commercialisation des "premix" (mélanges prêts à être consommés, peu onéreux), le financement des soirées étudiantes et la mise à disposition gracieuse d’alcool ont été dénoncés, la poly-consommation co-stimulante dans un but de "défonce" décrite.
L’alcoolisme féminin a fait l’objet d’un très bel et véridique exposé : les femmes alcooliques sont beaucoup plus défavorisées que les hommes. Moins nombreuses, elles boivent pour des raisons différentes de celles des hommes (très souvent pour compenser un manque affectif, la solitude), de façons différentes des leurs (en cachette le plus souvent), et cela a des conséquences sanitaires et sociales différentes : la société rit d’un homme alcoolisé et diabolise la femme alcoolique.
Le consensus et les mesures réglementaires concernant l’alcool et la femme enceinte ont été soulignés telle une victoire. Enfin, le thème précarité/exclusion et alcool a été évoqué, les besoins de prise en charge et de soutien thérapeutique et social décrits.

Des carences connues depuis des années
En regard à ces interventions, la salle a vivement réagi, indiquant que les besoins en lits d’alcoologie, en place de post-cure et de soins ambulatoires, en personnels... étaient très insuffisants, que ces déficits et carences étaient sus et connus des pouvoirs publics depuis des années sans que cela entraîne la moindre amélioration ou mise à disposition des crédits. Seule une réelle volonté politique avec mise en place de moyens financiers et humains permettrait de lutter réellement contre l’alcoolisme.
Pendant deux heures, un public composé de spécialistes, de personnes touchées par l’alcool a écouté pour la nième fois l’exposé des difficultés auxquelles ils sont confrontés au quotidien. Sans se lasser, mais peut-être avec un peu plus de colère ils ont fait état à nouveau de leurs besoins, de leurs demandes, sans grand espoir d’être entendus (pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ?).
Le citoyen lambda dans tout cela ? Il était absent par manque d’information, de publicité, de porte-parole, de réelle volonté politique... et d’ailleurs, est-il intéressé ?

Et maintenant ?

Interdiction des "prémix" (mélange d’une boisson alcoolisée et d’une boisson non alcoolisée), installation de fontaines à eau dans les boîtes de nuit, vente des boissons non alcoolisées moins cher que les boissons alcoolisées dans les discothèques, interdiction de la vente d’alcool autour des stades, suppression de la bouteille de champagne sur les podiums de Formule 1, menus avec boissons non alcoolisées dans les restaurants, ou encore instauration d’une "journée sans alcool" sur le modèle de la journée sans tabac : les propositions de jurys citoyens réunis pour les Etats généraux de l’alcool seront-elles suivies d’effet ?

Former les médecins du travail
Lors de la clôture des Etats généraux nationaux, le 5 décembre, le ministre de la santé Xavier Bertrand a en tout cas jugé "nécessaire" de faire appliquer "de manière stricte" l’interdiction pour les alcooliers de sponsoriser les soirées étudiantes et de faire respecter l’interdiction de vente d’alcool aux mineurs.
Le ministre s’est prononcé pour un renforcement du repérage précoce des consommations à risque et a notamment souhaité que des "formations spécifiques sur l’alcool" soient proposées aux médecins du travail.
Il a aussi vivement réagi à l’annonce de la présentation, le lendemain, d’un rapport parlementaire préconisant de "mettre en place des programmes d’éducation pour la santé informant des effets bénéfiques du vin dans le cadre d’une consommation appropriée". "Je préfèrerais que l’on s’intéresse à l’apprentissage de bons réflexes et des effets néfastes d’une consommation excessive de vin sur la santé", a commenté le ministre dans son discours de clôture.

"Pas assez" d’information ?
La dernière journée des Etats généraux de l’alcool a aussi vu la présentation d’une enquête menée par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes) selon laquelle seul un Français sur 4 connaît le seuil de consommation d’alcool à risque pour les hommes (3 verres d’alcool par jour), et un sur 3 celui des femmes (2 verres par jour).
Près de la moitié des Français interrogés surestiment ces seuils, ou déclarent ne pas les connaître. De même, les équivalences entre les différents alcools sont mal connues : 56% pensent qu’un verre de whisky (2,5 cl) contient plus d’alcool qu’un demi de bière (25 cl), et seulement 29% savent que chacun de ces deux verres contient la même dose d’alcool pur, soit 10 g.
Les campagnes d’information et de prévention sont jugées utiles par 83% des Français, 29% estimant qu’elles vont à l’encontre de leur liberté d’agir. Plus d’un Français sur deux (58%) pense que les pouvoirs publics n’en font "pas assez" dans ce domaine...