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SWAPS nº 44

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Prise en charge

Consultations cannabis l'herbe qui cache la forêt

par Alain Sousa

Les consultations cannabis* ont ouvert depuis un peu plus d'un an partout en France (lire encadré). Au delà des chiffres, comment se passent les rencontres avec les professionnels ? Qui va aujourd'hui à ces consultations ? Afin de répondre à ces questions, Swaps s'est rendu au centre Cassini, à Paris, pour interroger le Dr Angela Castresana, psychiatre.

Le centre Cassini est un établissement spécialisé dans la prise en charge des addictions depuis dix ans. Situé non loin de l’hôpital Cochin dont il dépend, le centre est également à quelques mètres de la très emblématique "Maison des adolescents". C’est donc en toute logique qu’il accueille l’une des consultations cannabis créées en 2005 "pour aider à la prise en charge des problèmes inhérents à la consommation de cannabis". A l’époque, une grande campagne de communication avait été lancée pour attirer l’attention des jeunes et de leurs parents sur les consommations problématiques de cannabis (cf. Swaps n° 38)."Il y a eu un rush lors des campagnes télé et radio autour des consommations problématiques. Depuis, les consultations sont devenues moins fréquentes, mais elles restent régulières" souligne le Dr Castresana. Et le centre Cassini a trouvé son rythme de croisière, avec deux psychiatres qui travaillent une journée chacun par semaine pour une quinzaine de consultations hebdomadaires.

Un véritable problème
La grosse majorité des personnes vues dans ces consultations sont des jeunes de 15 à 18 ans. Mais ils ne viennent pas là de leur propre chef, remarque le Dr Castresana : "Les enfants viennent généralement avec les parents. Quand l’enfant vient seul, c’est l’un des parents qui a pris le rendez-vous. On a même des parents qui viennent sans l’enfant en s’excusant : "Je n’ai pas pu l’amener cette fois, il n’a pas voulu venir. Mais promis, la prochaine fois il viendra." C’est extrêmement rare que les très jeunes viennent vers nous spontanément."
Ainsi, il semble que ce soit essentiellement les parents qui sont sensibilisés par les campagnes gouvernementales et autres articles plus ou moins alarmistes des médias sur la "fumette" chez les jeunes. Mais finalement, les ados qui fument un joint de temps en temps ne se retrouvent pas à la consultation cannabis. "Quand ces jeunes arrivent jusqu’à nous, c’est qu’il y a un problème, ce n’est jamais par hasard. Quand les parents insistent vraiment pour qu’ils aillent à la consultation cannabis et qu’ils viennent, c’est qu’il y a vraiment quelque chose qui ne va pas", souligne le Dr Castresana.

Consommation problématique et problématique de la consommation
Et ce problème, quel est-il ? Pour le Dr Castresana, assez paradoxalement, ce n’est pas le cannabis : "Chez les jeunes que nous recevons, la consommation plus ou moins importante de cannabis ne semble pas être la cause mais bien la conséquence de leur mal-être. Ils ont été comme les autres enfants : ils ont touché au cannabis, ils ont fumé, certainement pour le plaisir, la détente et la mise à distance procurée. Mais eux sont restés accrochés, ont eu besoin de fumer plus..."
Le cannabis ne serait ainsi qu’un révélateur, une sorte de marqueur de problèmes sous-jacents. Bien sûr, il ne s’agit pas de fumeurs occasionnels. Mais il ne s’agit pas forcément de consommateurs problématiques au sens des autorités sanitaires. Pour le Dr Castresana, "quand les parents nous amènent leurs enfants, la raison en est une consommation devenue régulière voire pluriquotidienne, associée à une baisse progressive du rendement dans leur travail, voire à un échec scolaire. Les parents se disent alors inquiets pour la santé et l’avenir de leurs enfants".
"Mais nous recevons souvent des jeunes qui sont déjà entrés dans le deal léger, continue le psychiatre. Car, à leur âge ils n’ont pas de quoi se payer leur consommation quotidienne. Ils vont donc céder à la proposition qui leur est faite : revendre un peu, simplement pour financer leur propre consommation. Là, ils se retrouvent dans un étau, entre ceux qui vendent et qui leur réclament de l’argent, et ceux à qui ils vendent et à qui ils doivent demander de l’argent... Ils entrent ainsi dans une spirale, et subissent des tensions qui vont encore accentuer les problèmes existants. Cela perturbe énormément leur rapport aux autres. Progressivement ils restreignent leurs relations, ils s’isolent."
Le Dr Castresana note que "les parents ne parlent pas de cet aspect du problème. Ils savent pourtant de combien d’argent leur enfant doit disposer. Il arrive même qu’ils constatent que leur enfant a de l’argent et un canif dans sa poche, qui lui sert à couper les doses... Cela doit les inquiéter. Néanmoins cet aspect du problème, comme tant d’autres, n’est pas évoqué par les parents dans la consultation. Ils viennent parler de la santé de leur enfant. Tout porte à croire que dans ces "consultations cannabis" les parents ne parlent que de ce dont ils se sentent "autorisés" à parler."

"Leur problème, ce n’est pas le cannabis"
Mais si le cannabis n’est pas le réel problème des jeunes qui se retrouvent en consultation cannabis, quel est le véritable trouble ? Selon le Dr Castresana, ces jeunes utilisent le cannabis comme un remède destiné à apaiser l’anxiété, voire la souffrance liée à des problèmes qu’ils rencontrent au cours de cette "délicate transition" qu’est l’adolescence vécue dans un contexte social et familial en pleine transformation, où il devient parfois très difficile de se repérer : "Des jeunes issus d’un foyer où l’un des parents est ou a été alcoolique ou dépendant des drogues ou des médicaments, et dont on ne parle pas. Des adolescents issus de familles recomposées, voire des familles éclatées où les séparations se succèdent sans que les deuils des derniers parents ou ceux des demi-frères ou des demi-soeurs éloignés ne puissent s’inscrire. Des enfants adoptés qui ont vécu l’abandon de leurs parents biologiques et qui sont en train de vivre la séparation de leurs parents adoptifs...".
Cette consommation excessive de cannabis apparaît alors comme l’expression d’un mal-être, d’un "mal à être". A la consultation Cassini, on va alors leur proposer de traiter la cause et non pas les conséquences : "Quand je les reçois, mon but est de les aider à dire leur problème. Et leur problème n’est pas le cannabis" souligne le Dr Castresana. Son but n’est donc pas d’essayer de les sevrer du cannabis, mais de les orienter vers une consultation adaptée à leurs besoins. Ils seront ainsi vus en moyenne trois fois au centre Cassini, avant d’être adressés à d’autres spécialistes.

Des jeunes adultes décalés
Dès que l’on passe dans la tranche d’âge supérieure, des adultes d’une vingtaine d’années qui viennent aux consultations cannabis, la situation est légèrement différente. Comme l’explique le Dr Castresana, "ces jeunes ont plus de six ans de consommation régulière associant, le plus souvent, l’alcool au cannabis et au tabac. Eux ont souvent l’impression d’être passés à côté de leur propre vie, l’impression d’avoir manqué des années essentielles pour apprendre, par exemple. Ils ont l’impression de vivre à distance." Leurs situations sont souvent similaires : après avoir connu des problèmes de scolarité, ils se retrouvent isolés, ne fréquentant que des "compagnons de galère", sans véritables amis.
Ceux-là arrivent au centre sans leurs parents, mais la démarche reste en partie la même : ils viennent sur les conseils de leur entourage ou de leur famille. Il y a aussi beaucoup d’injonctions de soins dans cette tranche d’âge. Le schéma est classique : suite à une alcoolisation aiguë, ils sont arrêtés et on découvre un joint dans leur poche...
Mais si la forme est différente, le fond reste le même : un problème d’ordre personnel ou familial, qui a fait basculer dans une consommation problématique. La consultation cannabis accueille là aussi des gens qui ont affronté des situations personnelles difficiles, dont le cannabis n’a été qu’un remède essayé. "Même quand il s’agit d’une injonction, ceux qui viennent ont réellement besoin d’aide. On le constate à chaque fois : n’importe qui ne se fait pas arrêter, et ce n’est pas n’importe qui non plus qui vient aussitôt après son injonction", souligne le Dr Castresana.
Quant aux quelques trentenaires reçus dans la consultation cannabis, on retrouve un schéma encore différent, mais toujours le même problème de fond. Eux ont une vie, sont installés... et viennent essentiellement pour une injonction de soins. "Parfois on reçoit aussi des gens dont la consommation cause des problèmes dans leur travail ou ailleurs, ce qui les pousse à venir, mais cela reste marginal" précise le Dr Castresana. Le diagnostic reste pourtant inchangé : cette consommation cache d’autres problèmes relationnels ou psychologiques.

Ouvrir le dialogue
Après plus d’un an de fonctionnement, le bilan de cette consultation cannabis est-il positif ? Oui, répond le Dr Castresana, "à condition d’assumer nos contradictions et nos incohérences et de les mettre en question. Si ces jeunes sont adressés aux psychiatres que nous sommes, ce n’est sûrement pas pour qu’ils soient sevrés d’une substance toxique pour leur organisme mais plutôt pour qu’ils soient accompagnés dans leur chemin vers une issue". C’est en tout cas l’approche du centre Cassini, qui va orienter ces adolescents et jeunes adultes vers des consultations appropriées, pour les aider à surmonter leurs difficultés.
Cependant, selon le Dr Castresana, d’autres efforts restent à faire, à commencer pour prendre conscience du double discours des autorités dans lequel s’inscrivent ces consultations : "La création des consultations de soins cannabis a affranchi les consommateurs, qui se sentent soudainement autorisés. En reconnaissant une consommation problématique qui peut demander des soins, on reconnaît implicitement une consommation non problématique. Et, parallèlement, on durcit la répression." Et ce double discours risque d’accentuer le manque de repères de jeunes déjà désorientés par les bouleversements de notre société.

Une première évaluation

Le Plan gouvernemental de lutte contre les drogues illicites, le tabac et l’alcool, élaboré par la Mildt en 2004, prévoyait notamment, dans le cadre de la prévention des risques liés à l’usage du cannabis, une campagne de communication audiovisuelle accompagnée de supports d’informations, un programme structuré d’interventions en milieu scolaire, et l’ouverture de consultations spécifiques à destinations des jeunes usagers et de leur famille, accompagnées d’une ligne téléphonique "Ecoute cannabis".
Le cahier des charges de ces consultations prévoyait qu’elles soient anonymes et gratuites, rapidement accessibles, qu’elles se fondent sur des interventions brèves, qu’elles soient menées par des professionnels spécialisés et qu’elles utilisent des outils d’évaluation des consommations.
En Ile-de-France, plus d’une trentaine de consultations ont été ouvertes, souvent au sein de centres de soins spécialisés pour les toxicomanes (CSST) ou de centres de cure ambulatoire en alcoologie (CCAA). Elles sont majoritairement animées par des psychiatres ou des psychologues, et plus rarement par des éducateurs.
Plus d’un an après leur ouverture, quel premier bilan peut-on dresser ? 80% environ de ces consultations ont transmis mensuellement à l’OFDT quelques éléments qui caractérisent leur activité. Globalement, ce dispositif a permis à un nouveau public d’accéder à une consultation. En effet, plus de 30%1 des consommateurs de cannabis sont vus pour la première fois. Les parents représentent quant à eux 22% du public. Enfin, le délai de prise de rendez-vous, 6 jours en moyenne, est bref.
Au cours du dernier trimestre 2005, dans le cadre de sa mission observation, le Cirdd Ile-de-France a rencontré plus d’une quinzaine de consultations. Plusieurs éléments viennent éclairer les données OFDT. Ainsi, le public a évolué de manière importante ; lors de leur ouverture, un public adulte, trentenaire, sensibilisé à l’usage nocif du cannabis par la campagne de communication, a consulté dans ce cadre. Ce public est aujourd’hui bien plus rare. Les jeunes qui consultent viennent le plus souvent dans le cadre d’une orientation décidée par leurs parents, leurs établissements scolaires, ou la justice.
Le choix des outils d’évaluation est hétérogène : outils nationaux2 ou élaborés par les structures elles-mêmes. Enfin, les structures qui animent ces consultations souhaitent renforcer leurs liens avec l’Education nationale, afin de faciliter l’orientation et l’accompagnement des jeunes.
Il semble donc que l’objectif de ces consultations soit atteint, même si le dispositif reste perfectible et à harmoniser.

OLIVER SMADJA

1 Données OFDT, moyenne en Ile-de-France, de mars à décembre 2005
2 Le Cannabis Abuse Screening Test (Cast) a été conçu par l’OFDT


Contact :
Centre Cassini
8 bis rue Cassini
75014 Paris
Tél. 01 58 41 16 78



* Liste complète des consultations cannabis sur le site de la Mildt (www.drogues.gouv.fr)