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SWAPS nº 44

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Humeur

2006, année de la cocaïne

par Jimmy Kempfer

A quelques jours d’intervalle, au printemps, le congrès de la société d’addictologie francophone (SAF) à Villejuif et le séminaire cocaïne de la Mildt ont donné le ton : 2006 serait donc l’année de la cocaïne. La cocaïne à l’aune de la neurobiologie, des thérapies en tout genre et de la pharmacologie. Des dizaines de scientifiques ont présenté leurs travaux dans la quête d’un Graal pharmacologique qui permettrait de "soigner" l’appétence pour cette substance, à l’image de la buprénorphine, ce fameux médicament qui "guérit" les drogués.

"On les a tellement gavés de méthadone..."
Si certaines études en recherche fondamentale ont permis de réelles avancées dans la compréhension du fonctionnement du cerveau humain, d’autres se sont contentées de démontrer que les sniffeurs éduqués et socialement intégrés abusaient moins que les crackers ou injecteurs dans la précarité... Saviez-vous que les consommateurs de cocaïne fument aussi des cigarettes et boivent de l’alcool et que certains, parfois même, prennent d’autres drogues ? Qu’il faut des stratégies thérapeutiques différentes pour des groupes de consommateurs très différents ? Et qu’il faudrait soigner même ceux qui ne demandent rien ?
Bien sûr, toute approche scientifique est forcément réductrice et la critique est facile. Si certaines communications enchaînaient les lapalissades, d’autres marquèrent par leur pertinence. Ainsi le grand promoteur suisse des hauts dosages de méthadone (à quelques semaines de la retraite) s’est ouvertement demandé si "cet engouement pour la cocaïne était un effet pervers d’une offre trop importante de prise en charge". "On les a tellement gavés de méthadone, s’est-il exclamé, qu’il fallait bien s’attendre à ce que certains se tournent vers la cocaïne. Nos patients s’emmerdent !"
Il est vrai que les Suisses allouent des budgets proportionnellement bien supérieurs aux nôtres pour le traitement des toxicomanes. Les consommateurs de cocaïne y représentent 1,1% de la population contre 0,3% en France. La logique suisse a débouché sur la création de salles d’injection comme à Genève, où 72% des injections contiennent de la cocaïne et où celle-ci est la cause de 40% des hospitalisations liées à l’usage de drogue.
Mais de quoi parlait-on vraiment ? De ce que les médecins et addictologues voient ! Et en matière de cocaïne, il s’agit souvent de certains de leurs patients substitués aux traitements de substitution aux opiacés (TSO) qui se sont mis à injecter la cocaïne ou la fument sous forme de crack. Combien sont-ils ? Quelques milliers ? Il est vrai que certains souffrent de comorbidités psychiatriques et peuvent poser des problèmes graves. Mais peut-on comparer quelqu’un qui sniffe de temps en temps un peu de cocaïne avec un fumeur de crack ou avec un injecteur en proie à une incoercible envie de shooter toutes les 5 minutes ? Par rapport à la cocaïne sniffée, la cocaïne injectée ou fumée sous forme de crack est une toute autre drogue, avec des effets et conséquences nettement différents.
Ce constat, pourtant essentiel, ne fut malheureusement pas abordé lors de ce séminaire. Et personne n’a évoqué le ratio substitution opiacée et injection ou sniff de cocaïne.

Arrêter tout seul, comme un grand
Divers indicateurs semblent confirmer une diffusion de plus en plus importante de cocaïne vendue à un prix de plus en plus bas. Mais, comme le notait très justement le Dr Auriacombe, la visibilité de la cocaïne augmente du fait de la baisse des consommateurs d’opiacés, qui sont maintenant plus de 130000 à être traités aux TSO. Les files actives diminuent au fur et à mesure que ces patients passent en médecine de ville, et elles se renouvellent peu. Pourtant, un important dispositif est en place. On comprend que les acteurs de ce système aient besoin de nouveaux clients à soigner. Les usagers de cocaïne étant plusieurs centaines de milliers, ils représentent un énorme marché potentiel.
Sans doute la grande majorité d’entre eux n’auront jamais l’intention de voir un addictologue au sujet de leur consommation de cocaïne. Certains, toutefois, souffriront de troubles cardiovasculaires et autres problèmes somatiques qu’il serait certainement judicieux d’étudier et de surveiller. Mais les consommateurs de cocaïne savent en général que le meilleur traitement c’est, tout simplement, d’arrêter la cocaïne, tout seul, "comme un grand". Certes un peu de soutien peut parfois aider, comme par exemple les Narcotiques anonymes et leurs "12 étapes". Ce concept, qui a fait largement ses preuves, est gratuit et semble plus efficace que les modafinil, topiramate, N-acetylcysteine et autres disulfiram.. Pourtant, personne n’en a parlé.

Substituer la cocaïne ?
Ce genre de colloque donne parfois l’impression que l’usager d’une substance est réduit à un cerveau avec un bonhomme autour un peu contrariant. Mais qu’on se rassure, des chercheurs en immunothérapie travaillent très sérieusement sur des vaccins pour prévenir la rechute, réduire la criminalité... et neutraliser ce bonhomme turbulent qui contient le cerveau.
Les chercheurs en neurosciences veulent comprendre le besoin de la recherche d’intensité et de plaisir afin de guérir ceux qui en abuseraient. Trouveront-ils un substitut de la cocaïne ? Gageons que l’on nous le fera croire un jour, et qu’il sera remboursé par la sécurité sociale.