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SWAPS nº 42

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Dossier protitution

La prostitution masculine s'est transformée

par Alain Sousa

Le milieu de la prostitution masculine est difficile à approcher. Connaître ses usages en matière de drogue est ainsi une gageure. Pour en savoir plus, Swaps a rencontré les intervenants du groupe Pin'Aides qui s'occupent de prévention sida Porte Dauphine à Paris. Ils évoquent le changement radical occasionné par les lois "Sarkozy".

Le groupe Pin’Aides, dépendant de l’association Aides Ile-de-France, est spécialisé dans la prévention sida auprès des gays. Il agit ainsi auprès de populations différentes : jeunes des bars homos du Marais, habitués des saunas... Depuis plus de dix ans, des actions ciblées visent les prostitués masculins et transgenres. Volontaires et salariés interviennent ainsi à la Porte Dauphine, dans "l’allée des garçons" (l’allée adjacente est celle des transgenres).
Lorsqu’on leur parle de l’usage de drogue chez les prostitués, la réponse est simple : les principales consommations visibles, ce sont celles d’alcool, d’anxiolytiques et parfois de cannabis. Et les opiacés ? "Il n’y en a pas à la Porte Dauphine, sauf si vous considérez le Néocodion® comme un opiacé" affirme Sylvain Coudret, chargé de prévention spécialisée. "Même le Kit-sniff, on n’en distribue pas beaucoup" ajoute Bruce MacArthur, volontaire référent pour les publics ciblés.

Bouleversement des pratiques
Pourtant la lecture de certains rapports, tel que celui de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (lire "Les chiffres de la consommation" dans ce numéro) laisse penser que les consommations d’héroïne, de cocaïne et de drogues récréatives existent dans le milieu de la prostitution masculine, du moins en 2002, date du recueil des données. Mais alors, où sont passés les prostitués usagers de drogue ?
En fait, tout a changé en quelques années à la Porte Dauphine, depuis la forte hausse de la répression de la prostitution, dont le point culminant a été la fameuse loi pour la sécurité intérieure. Cette "loi Sarkozy" a rétabli le délit de racolage et augmenté la présence policière sur le terrain. Pour Sylvain Coudret, "les garçons ont quitté les rues pour aller vers les forums de discussion sur internet, les chats et les webcafés. Ceux qui ont leur appartement utilisent aussi le téléphone". Comme le souligne Bruce, "ceux qui restent à la Porte Dauphine sont ceux qui n’ont pas le choix, car ils préféreraient utiliser Internet : cela rapporte plus et c’est moins risqué".
La conséquence directe de cette migration vers le monde virtuel, c’est bien sûr l’impossibilité de connaître l’évolution des pratiques en matière de drogue ou de prise de risque, et la difficulté encore plus grande de faire de la prévention. "Il était déjà difficile de prendre contact sur le terrain avec les travailleurs du sexe, aujourd’hui c’est devenu quasiment impossible" souligne Sylvain Coudret. "La loi pour la sécurité intérieure n’est pas pour la sécurité sanitaire" ironise Vincent Vivet, président de Aides Ile-de-France.
S’il est difficile de connaître les pratiques de cette prostitution sur internet, il semble logique que les usages de drogue aient suivi cette migration : "Il y a encore quelques années, on entendait parler de certaines pratiques de consommation avec les clients les plus aisés, avec la cocaïne notamment, mais aujourd’hui ça n’apparaît plus, souligne Bruce MacArthur. Non pas que cela ait forcément disparu, mais cela se passe avec la prostitution par internet. Car un client ne va pas emmener chez lui un prostitué précaire de la Porte Dauphine, en qui il n’aura pas confiance. Il va préférer le chercher sur la toile."

Grande précarité
Qui sont justement ces prostitués qui restent Porte Dauphine, ces laissés-pour-compte de cette migration numérique ? "Ce sont des Albanais, des Roumains... précise Bruce MacArthur. Il y a également des hommes d’Afrique subsaharienne, une population fragilisée car souvent sans papiers. Il y a aussi quelques Maghrébins dans l’allée des garçons. Et dans un coin, des Turcs, mais impossible de les approcher. Il y a beaucoup moins de mineurs qu’avant."
En dehors de cette population d’habitués, les prostitués occasionnels sont rares. "Il y a encore peu, on pouvait voir des gens qui faisaient un peu de prostitution occasionnelle, le week-end. Certains venaient d’ailleurs juste pour avoir de quoi s’acheter des drogues récréatives avant de partir faire la fête. Aujourd’hui ils ont disparu" souligne Sylvain Coudret. Les seuls "occasionnels" qui passent sont quelques garçons qui viennent juste avant les vacances, pour se payer de quoi partir. "D’autres font des passages éclairs. Fraîchement débarqués de province pour faire leur coming-out à Paris, raconte Sylvain Coudret. Au bout de quelques jours, quand ils n’ont plus un sou en poche, ils se retrouvent un peu par hasard Porte Dauphine. Mais ils ne restent pas longtemps. Outre l’intimidation, le racket et la violence, ils apprennent vite qu’il est plus intéressant d’aller sur internet."

Survie au jour le jour
Ainsi, il n’y aurait pratiquement plus de consommation de drogues dures à la Porte Dauphine ? Vincent Vivet en est persuadé : "Les garçons de la Porte Dauphine sont tellement précarisés qu’ils n’en sont pas à envisager de se prostituer pour trouver de la drogue. Ils font ça pour payer la chambre d’hôtel et le sandwich" Mais si la problématique des drogues a disparu du terrain, la tâche des associations n’est pas plus facile pour autant. Car les prostitués en grande précarité sont inaccessibles aux messages de prévention. "A 20 ans, ils n’imaginent pas leur espérance de vie au-delà de 30 ans. Leur logique est celle de la survie au jour le jour, souligne Sylvain Coudret. Lorsqu’un garçon arrive en fin d’après-midi, il est relativement confiant. Mais lorsqu’à la fin de la nuit, il n’a toujours pas fait de passe, et qu’un client lui propose un rapport non protégé en doublant la mise, difficile de dire non..."
Sans parler du manque de connaissance en matière de contamination et de l’évolution des comportements : aujourd’hui, 95% des prostitués de la Porte Dauphine se déclarent strictement hétérosexuels. "Ils font des passes pour l’argent, mais ne se déclarent pas homos, souligne Sylvain Coudret. Or dans l’esprit de certains, seuls les homos attrapent le sida… Mais ils disent qu’ils ne le sont pas ! Il y a un vrai travail de fond à mener pour combattre la désinformation et les idées reçues."
Précarité et désinformation d’un côté, filières devenues inaccessibles de l’autre... Aujourd’hui le paysage de la prostitution masculine semble donc avoir profondément changé de visage. Les associations qui travaillent auprès des travailleurs du sexe ont fort à faire avant de s’occuper des éventuels problèmes de drogue.