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SWAPS nº 42

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Dossier prostitution

Evolution des liens entre prostitution et drogues en France

par Catherine Deschamps

De nombreuses représentations et idées reçues courent sur le monde des travailleuses du sexe. C'est particulièrement vrai en ce qui concerne la consommation de drogues. Catherine Deschamps, chercheuse associée au Laboratoire d'anthropologie sociale de Paris, décrit pour Swaps les liens entre toxicomanie et prostitution.

Il y a près de quinze ans, deux recherches sur la prostitution de rue financées par des agences de lutte contre le sida repéraient deux phénomènes émergents ou ignorés jusqu’alors :
• à Lyon, Daniel Welzer-Lang, Odette Barbosa et Lilian Mathieu1 observaient que près du tiers des personnes qui vendent des prestations sexuelles sur les trottoirs sont des "hommes de naissance" (transgenres, travestis, hommes) ;
• à Paris, Anne Coppel, Lydia Braggiotti et coll.2 alertaient les pouvoirs publics sur les croisements entre prostitution féminine et injection d’héroïne.
Ces deux recherches ont conduit à une reconfiguration du milieu associatif qui encadre la prostitution de rue : les structures de santé communautaire, comme Cabiria à Lyon, le Bus des Femmes à Paris ou Grisélidis à Toulouse, concurrencent depuis lors sur les trottoirs les anciennes associations abolitionnistes, notamment le très catholique Mouvement du Nid ou son équivalent laïque, l’Amicale du Nid.

"Groupe à risque"
L’apparition, en France, des associations de santé communautaire au début des années 1990 s’articule à la médiatisation de la notion de "politique de réduction des risques" dans le contexte du sida et de la toxicomanie. Des organisations voient le jour, dédiées aux dits "groupes à risque" que sont les homosexuels masculins et les consommateurs ou consommatrices de produits illicites. Les populations concernées sont associées au fonctionnement de ces structures et leurs savoirs d’usagers sont reconnus dans le panel des compétences à réunir pour limiter la transmission du VIH. A cette époque, les personnes prostituées, également identifiées comme "groupe à risque", paraissent devoir catalyser les motifs d’inquiétudes : puisqu’une partie est désignée comme étant des hommes à pratiques homosexuelles tandis qu’une autre est pointée comme constituée de femmes injectrices, la prostitution paraît être l’espace du cumul des dangers épidémiologiques. Ce d’autant que les pouvoirs publics s’inquiètent surtout d’une transmission vers les clients, et de là vers la population générale.

Rondes de nuit
Très tôt, Aides monte une antenne mobile pour apporter des préservatifs et du gel aux abords de la Porte Dauphine, bastion des garçons, des travestis et des transgenres prostitués. La vieille association Charonne commence également à tourner de nuit dans les quartiers parisiens où des toxicomanes vendent des prestations sexuelles pour obtenir l’argent de leurs doses. Plus significatif encore, certaines associations abolitionnistes fondent des structures internes où une logique de prévention des risques épidémiologique vient supplanter leur ancienne idéologie tournée vers la prévention de la prostitution. Ainsi, en 1996, au sein de l’Amicale du Nid de Paris, Intermède est créé, qui s’adresse au départ exclusivement aux femmes consommatrices de drogues qui se prostituent, avant d’élargir très vite son champ d’intervention à l’ensemble des personnes qui vendent des services sexuels dans l’espace public.

Les questions de migrations
L’élargissement rapide du domaine d’action d’Intermède n’est nullement une coïncidence. A partir de 1997, une nouvelle modification apparaît dans le paysage français de la prostitution de rue, d’abord à Paris, ensuite dans quelques grandes villes de province. Cette modification tient dans les arrivées de plus en plus massives de 1997 jusqu’à la Loi pour la sécurité intérieure (LSI) de 20033 de jeunes femmes prostituées venues d’Europe de l’Est puis d’Afrique anglophone. Jusqu’à 20044, la dernière enquête qui, portant sur la prostitution, aborde largement la toxicomanie en son sein est celle dirigée par Anne Serre5 en 1995. Ensuite, pendant près de dix ans, on ne sait presque plus rien de la consommation de drogue parmi les personnes qui se prostituent : les questions de migrations viennent peu à peu remplacer celles relatives à l’homosexualité masculine ou à la toxicomanie. Il est vrai qu’à Paris tout particulièrement, l’accroissement exponentiel des jeunes femmes de l’ancien bloc soviétique et des pays d’Afrique en butte à des conflits sanglants noie la présence visible des anciennes consommatrices de produits illicites. Si leur nombre s’est incontestablement réduit en valeur relative, difficile de mesurer s’il a diminué en valeur absolue.
Le changement du décor de la prostitution de rue ne peut toutefois pas à lui seul expliquer le désintérêt scientifique contemporain pour l’articulation entre travail sexuel et drogues. Depuis 1996, l’autorisation de mise sur le marché français de la buprénorphine haut dosage et le développement des programmes de substitution a pu réduire la nécessité, pour les toxicomanes, de se prostituer pour financer les produits. La première question est alors de connaître le profil des toxicomanes qui continuent de recourir à la prostitution pour accéder aux substances. La deuxième question est de comprendre en quoi la prostitution peut conduire à développer secondairement des addictions. Ces deux interrogations sont très insuffisamment documentées à ce jour en France.

Un discours d’exclusion
Lors de la recherche ethnographique de plus de deux ans que je viens de finir sur la prostitution de rue à Paris et en proche banlieue6, il apparaît au minimum que l’injection n’est plus le principal mode d’administration des produits illicites chez les personnes qui vendent des prestations sexuelles. L’inhalation semble plus fréquente, de même que le crack paraît avoir détrôné l’héroïne, surtout pour les plus jeunes générations. En outre, le territoire visible de la prostitution-toxicomane s’est réduit aux boulevards des maréchaux du nord de la capitale, notamment entre les Portes de Clignancourt et d’Aubervilliers. Cette mise à l’écart géographique est significative d’une mise à l’index sociale : la consommation régulière de produits illicites a mauvaise presse dans l’entre-soi de la prostitution. Celles et ceux perçus comme dépendants sont relégués aux confins, au même endroit que ces "jeunes étrangères", décrites par leurs consoeurs françaises, maghrébines ou camerounaises (lesquelles se disent "traditionnelles") comme "misérables", "indignes", "ne respectant pas les règles", "cassant les prix"... et "ne mettant pas de capotes". Ces jugements ne facilitent pas la parole sur l’usage de produits et laissent envisager une sous-déclaration des consommations de la part de celles ou ceux qui se considèrent prostitués avant de se définir toxicomanes. La suspicion de sous-déclaration n’est pas récente : Anne Serre et Anne Coppel l’évoquaient déjà, de même que Stéphanie Pryen7 pour la ville de Lille. Elle s’est simplement accentuée avec l’accroissement du nombre de personnes prostituées entre 1997 et 2003, puis avec la nouvelle répression consécutive de la LSI : l’augmentation de la concurrence, suivie par la politique de nettoyage des trottoirs, a entraîné une rigidification et un durcissement des discours d’exclusion venus de celles ou ceux-là mêmes qui battent le pavé, dessinant des figures de la "bonne pute" dont il est malaisé de s’extraire.
Pour autant, les indices continuent de fourmiller, qui indiquent des consommations plus fréquentes que ne le laissent paraître les réponses aux questions directes. Ces consommations n’ont pas exclusivement à voir avec les produits illicites. Ainsi, ces travestis algériens surpris au cours du terrain en train de se piquer aux hormones : les seringues s’échangent et leur contenu, injecté à l’excès, est obtenu sous ordonnance grâce à des médecins peu regardants des doses qu’ils prescrivent et des trafics qu’ils suscitent. Ou encore, ces jeunes Albanaises ou Roumaines conduites d’urgence à l’hôpital et dont l’état n’est pas toujours la seule conséquence de l’alcool ou du cannabis.

Toxicomanie et rapports non protégés
Car contrairement à ce que laisse entendre le glissement des intérêts de la recherche, de la drogue ou de l’homosexualité dans la première partie des années 1990, vers la prétendue misère de la prostitution étrangère ou le retour du proxénétisme à partir de 1997, les deux problématiques n’ont pas nécessairement à être opposées. Certes, les jeunes femmes d’Afrique subsaharienne ne fument presque jamais (à l’inverse de la majorité des autres personnes prostituées), boivent très peu d’alcool, et aucune de celles que j’ai rencontrées ne semblait consommatrice de produits illicites. Mais le tableau est très différent pour les jeunes femmes d’Europe de l’Est ou d’Europe Centrale : cigarettes et alcool font souvent partie de leurs habitudes, de même que le cannabis et, dans certains cas, des substances plus nocives inhalées. Difficile pour autant d’en conclure que, pour elles, les préservatifs soient moins utilisés dans le cadre de leurs rapports sexuels payants. Elles ne se considèrent jamais comme toxicomanes et le préservatif, comme pour la grande majorité des femmes qui s’identifient avant tout comme prostituées, a un double rôle de prévention du sida et de mise à distance de la peau des clients.
Ces derniers, par contre, en raison de la fragilité dans laquelle ils les imaginent, sont prompts à tenter de leur proposer des rapports non protégés contre une augmentation du prix des passes. Ce n’est pas un hasard qu’ils fassent aussi plus souvent ce genre de propositions aux femmes toxicomanes des boulevards des maréchaux des arrondissements nord qu’aux dites "traditionnelles" de l’intérieur de Paris. Dans le cas des quelques femmes ou des hommes qui continuent à avoir des pratiques d’injection et qui se considèrent comme drogués avant de se percevoir comme prostitués, on peut se demander si les risques représentés par la consommation n’écrasent pas les risques compris dans la sexualité, dont la prostitution.

Pistes de recherches
Sur le terrain, c’est dans la population des femmes toxicomanes et dans la population des travestis ou des transgenres que le plus de personnes se déclarent séropositives ou sont dénoncées comme telles par des collègues. En outre, des traditionnelles, anciennes injectrices "planquées", affirment que si les héroïnomanes paraissent aujourd’hui moins nombreuses sur les trottoirs parisiens, c’est en raison d’une réelle hécatombe qui aurait eu lieu dans leurs rangs dans la première partie des années 1990.
Autant de pistes que des recherches futures ont à creuser.



1 Welzer-Lang D., Barbosa O., Mathieu L.,
1994 : Prostitution, les uns, les unes et les autres,
Paris, Éditions Métailié.
2 Coppel A., Braggiotti L., et coll.,
1990 : Recherche-action, prostitution et santé publique, Rapport à l’AFLS, la DGS, l’OMS-sida,
les Oeuvres Hospitalières de l’Ordre de Malte.
3 La LSI est publiée au Journal Officiel le 18 mars 2003. Elle fait du racolage sur la voie publique un délit, passible de 2 mois d’emprisonnement et 3 750 euros d’amende. Elle autorise en outre l’expulsion des ressortissants arrêtés pour racolage s’ils n’ont pas de permis de séjour ou s’ils ont des titres provisoires.
4 En octobre 2004, Suzanne Cagliero et Hugues Lagrange rendent un rapport à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) : La consommation de drogue dans le milieu de la prostitution féminine. Cette enquête quantitative non représentative, peu médiatisée à ce jour, porte sur les villes de Paris, Marseille et Lille.
5 Serre A., et al.,
1996 : "Conditions de vie des personnes prostituées : conséquences sur la prévention de l’infection à VIH",
Revue d’épidémiologie et de santé publique, no 44, pp. 407-416.
6 Deschamps C.,
2006 : Le sexe et l’argent des trottoirs,
Paris, Hachette Littérature
(à paraître en février). Voir aussi, notamment sur la gestion du VIH de la part des personnes prostituées de rue :
Deschamps C.,
2004 : De la toilette aux capotes, Rapport à Ensemble Contre le Sida (ce rapport sera partiellement repris dans la publication de 2006).
7 Pryen S.,
1999 : Stigmate et métier, une approche sociologique de la prostitution de rue,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes.