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SWAPS nº 40/41

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Tabac

L'influence de l'école sur la consommation des élèves

par Emma Beetlestone

"Il est interdit de fumer dans l'enceinte de l'établissement" rappellent de nombreux professeurs de collège et de lycée à chaque rentrée. Mais les interdictions et les sanctions sont-elles réellement efficaces ? Ne font-elles que déplacer le problème ? Ne vaudrait-il pas mieux insister sur la prévention ? Deux revues de la littérature permettent d'y voir plus clair.

Quelle est l’influence des parents, des pairs et de la communauté sur la consommation de substances addictives chez les adolescents ? Les recherches en santé publique et en sciences sociales ont permis de mieux appréhender le phénomène. Notamment, elles ont amené à envisager l’école comme un milieu de vie à part entière qui peut avoir un rôle dans la promotion de la santé.
Les politiques des établissements scolaires en matière de lutte contre la consommation de substances addictives comportent la plupart du temps deux volets :

Bien que ce deuxième volet soit considéré comme important par les autorités et les professionnels de l’éducation, les recherches et évaluations le concernant sont peu nombreuses, alors que beaucoup d’attention est donnée à la mise en œuvre et l’évaluation des programmes éducatifs.

Des règlements intérieurs très différents
Quelques études ont néanmoins été menées, essentiellement dans les pays anglo-saxons, pour mesurer l’effet de la réglementation sur le tabac à l’école sur la consommation des élèves. Deux études sont ainsi particulièrement intéressantes. La première, une revue de la littérature de l’université de Birmingham1, s’est attachée à rechercher quels facteurs propres aux établissements scolaires (en dehors de leurs programmes de promotion de la santé et des caractéristiques personnelles des élèves) pouvaient être liés aux variations de la prévalence d’élèves fumeurs. Elle apporte par ailleurs un regard critique sur la méthodologie des études inclues. La seconde étude est le fruit d’une collaboration australo-américaine2. Elle fait l’état des lieux des différentes politiques de prévention du tabac, de l’alcool et d’autres drogues des établissements scolaires dans les pays occidentaux, et examine les arguments attestant de leur efficacité. Les résultats concernent principalement le tabac.
Dans les pays occidentaux, où les législations varient, la grande majorité des établissements scolaires, et en particulier des lycées, ont inscrit dans leur règlement intérieur des mesures concernant la consommation de tabac dans l’enceinte de l’école. Les règles appliquées dans les établissements sont néanmoins très variables, même à l’intérieur d’un pays: les variations concernent essentiellement le droit ou non pour les élèves de fumer dans les espaces non clos de l’établissement (la cour par exemple), l’autorisation de fumer dans les locaux (classes, couloirs, sanitaires...) n’étant pratiquement jamais donnée.
Pour évaluer les effets de la politique de l’établissement scolaire, les études recherchent un lien entre la consommation de tabac par les élèves et différentes caractéristiques concernant l’école : l’existence et la formalisation d’une réglementation sur le tabac, l’ampleur de l’interdiction (interdiction partielle ou totale de fumer, pour tous les élèves ou pour les plus jeunes...), le respect des règles par les élèves.

Interdiction totale plus efficace
Les arguments en faveur de l’influence de telle ou telle caractéristique sur la consommation de tabac des élèves sont souvent pauvres. On peut cependant tirer quelques conclusions des résultats des études :
On retrouve fréquemment une différence significative entre les établissements appliquant un règlement très strict concernant la consommation de tabac et ceux qui autorisent les élèves à fumer dans l’enceinte. Cependant, certaines études montrent que seul le respect total des règles par les élèves, souvent associé à une répression importante du personnel éducatif, entraîne une prévalence plus faible du tabagisme des élèves. De même, les résultats sont en faveur d’un lien entre l’interdiction totale pour les élèves de fumer dans l’établissement et le pourcentage de fumeurs quotidiens, mais la réduction du pourcentage de fumeurs "hebdomadaires" n’a pu être démontrée. Ceux qui fument ne semblent pas fumer moins de cigarettes par jour dans les établissements "stricts" que dans les autres.
L’influence du tabagisme des professeurs sur le comportement tabagique des élèves n’a pu être démontrée. Par contre, la position sur le tabac adoptée par les professeurs et le personnel éducatif peut être directement liée à la consommation des élèves. C’est notamment vrai par le biais de leur attitude vis-à-vis des élèves qui transgressent le règlement. Ainsi le degré d’acceptabilité de la consommation de tabac qui est véhiculé dans l’établissement pourrait jouer un rôle dans le comportement des élèves.
Attention toutefois : il faut se méfier de liens de causalité entre l’acceptabilité du tabac dans l’établissement et le pourcentage de fumeurs. Ainsi, les établissements qui ont un faible taux d’élèves fumeurs n’ont pas forcément une politique fortement "anti-tabac". Il se peut tout simplement que leurs élèves fument moins. Par exemple, les écoles très sélectives ont significativement moins d’élèves tabagiques : les études montrent que la consommation de tabac est plus importante chez les jeunes en échec scolaire, qui sont donc moins susceptibles d’être admis dans ces établissements sélectifs.

La peur de la sanction
Il semble donc que si le règlement anti-tabac est appliqué avec fermeté dans les établissements, il est associé à une réduction du nombre de fumeurs (en tout cas de fumeurs quotidiens donc plus susceptibles d’être dépendants). Cette observation amène à des conclusions différentes selon les auteurs des études. Certains pensent que la peur de la sanction est le seul élément freinant la consommation de tabac. Ils proposent d’ailleurs de le vérifier auprès des anciens élèves de l’école : les taux de fumeurs seront les mêmes que chez les anciens élèves d’établissements plus souples, puisque que dès la fin de leurs études secondaires les jeunes ne subiront plus de répression de leur tabagisme. D’autres auteurs soutiennent que l’image de non-acceptabilité du tabac persistera chez les jeunes venant d’établissements "non-fumeurs". Ce qui soulignerait l’importance de la réglementation anti-tabac dans les établissements scolaires dans une politique globale de santé publique.
Ces deux revues de la littérature mettent en évidence le manque d’études traitant de l’effet de l’environnement scolaire sur la consommation de tabac et d’autres drogues chez les jeunes. De plus, les quelques recherches réalisées sur le sujet comportent souvent des biais et des limites méthodologiques. Les études disponibles se rejoignent néanmoins sur le fait que l’application stricte de l’interdiction de fumer pour les élèves dans les établissements scolaires permet de réduire le nombre d’élèves fumeurs quotidiens. Certes, il serait intéressant de mener des enquêtes longitudinales afin de mieux mesurer l’effet de la politique de prévention des drogues des établissements scolaires sur le comportement des jeunes.
En France, de nombreux chefs d’établissement ne sont pas favorables à l’instauration de l’interdiction totale de fumer. Selon eux, cette mesure ne fait que "déplacer le problème" en poussant les élèves à sortir devant l’établissement pour allumer leur cigarette. Cette supposition ne semble pas vérifiée par les travaux des chercheurs anglo-saxons. Une étude est actuellement menée par le Crips en Ile-de-France, dans le but de mesurer l’effet de la réglementation du tabac au lycée sur la consommation des élèves. Elle devrait permettre de préciser la meilleure approche à mener dans l’hexagone. En attendant, les chefs d’établissement sont tenus d’appliquer la loi Evin dans tous les établissements de l’éducation nationale.

La cigarette renvoyée de l’école

Lors de la 2e Conférence internationale francophone sur le contrôle du tabac (lire aussi "Irlande sans tabac : une bouffée d’Eire" dans ce numéro), de nombreux ateliers se sont intéressés aux actions en milieu scolaire en France.
Serge Karsenty a ainsi présenté l’enquête réalisée par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) sur l’application de la loi Evin à l’école, qui date de 2002, et qui sera renouvelée en 2006. Pour les collégiens, l’objectif est de supprimer les espaces fumeurs (7% des collèges), et d’interdire de fumer aux abords de l’établissement. Quant aux lycéens, ils préfèrent clarifier la loi Evin : l’espace fumeur étant une possibilité et non une obligation.
Depuis cette enquête, le ministère de l’éducation nationale a demandé d’inscrire, dans le règlement intérieur, l’interdiction totale de fumer pour les élèves.
Dans le même esprit, un audit basé sur celui de l’Organisation mondiale de la santé a été réalisé en 2003-2004 dans 19 lycées du Languedoc-Roussillon. Quatre types d’établissements sont ainsi distingués, au regard de leur politique concernant le tabagisme des élèves : interdiction totale ; zone fumeur ; actions pédagogiques ; aucune mesure ou politique. Or justement, les principaux facteurs intrinsèques ayant une incidence sur la réussite de l’interdiction totale de fumer sont une réelle volonté de la direction, la mise en oeuvre stricte des mesures décidées, et la cohérence entre l’action et le discours des adultes. Par ailleurs, il apparaît que des éléments tels que la présence d’un internat ou d’élèves majeurs, la grande taille de l’établissement ou sa situation géographique posent des difficultés spécifiques, qui doivent être anticipées par les équipes.

Le non-fumeur a la cote
D’autres programmes visent à impliquer le plus possible les jeunes dans la prévention du tabagisme. C’est le cas de l’action "Jamais la première cigarette", réalisée par la Fédération française de cardiologie depuis 1998, auprès des jeunes de 10 à 15 ans. L’originalité de ce programme vient du fait qu’il se présente sous la forme d’une enquête menée par les jeunes eux-mêmes. Cette enquête, diffusée dans les collèges et sur internet, est un outil de communication sur les méfaits du tabac, mais aussi un moyen d’identification de l’évolution des pratiques. Durant l’année scolaire 2003-2004, plus de 28000 questionnaires ont été analysés. Ils soulignent le poids déterminant du tabagisme des pairs dans l’expérimentation et la progression significative de la connaissance relative à la dépendance. Globalement, ces questionnaires montrent un résultat positif: une valorisation du statut de non-fumeur.
Le concours "Classe non-fumeur", qui est destiné aux jeunes collégiens de 11 à 14 ans, vise quant à lui à marginaliser l’usage du tabac en renforçant les comportements positifs des non-fumeurs. Initié en 1989, il est mené aujourd’hui dans une vingtaine de pays et concerne en France 3500 classes. Chaque classe s’engage collectivement à ne pas fumer pendant 6 mois. Ce temps est mis à profit par le correspondant du programme pour interroger les opinions et représentations des élèves sur le tabac. Les classes qui ont tenu leur engagement jusqu’au mois de mai peuvent gagner des lots.

OLIVIER SMADJA



1 P Aveyard, WA Markham, KK Cheng,
"A methodological and substantive review of the evidence that schools cause pupils to smoke",
Soc Sci Med, 2004, vol. 58 (no 11), p. 2253-65
2 T Evans-Whipp, JM Beyers, S Lloyd et al.,
"A review of school drug policies and their impact on youth substance use",
Health Promot Int, 2004, vol. 19 (n° 2), p. 227-34