Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 40/41

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CLAT 3

Instantané d'une salle de consommation barcelonaise

par Philippe Périn

Au coeur de Barcelone, se trouve une salle de consommation à moindre risque de drogues : la Sala Baluard. Encore récente, celle-ci attire pourtant plusieurs centaines d'usagers jour et nuit. Visite nocturne, à l'heure où, en France, plusieurs associations tentent de relancer le débat sur l'ouverture de telles structures.

Une petite place de la vieille ville de Barcelone, vers 5 heures du matin, une nuit de juillet. Tandis qu’on finit de remballer dans les camionnettes d’un traiteur les restes d’une soirée culturelle dans les jardins du Musée maritime, un jeune couple à l’apparence banale s’assoit sur un banc pour ranger les seringues qu’il vient d’échanger à la Sala Baluard.
Adossée au prestigieux musée, à quelques dizaines de mètres de la grande place surmontée de la statue de Christophe Colomb où la Rambla vient déverser son flot de touristes, la plus grande structure d’accueil avec possibilité de consommer à moindre risque des drogues de Barcelone est ouverte 24 heures sur 24, tous les jours de l’année.

La fermeture en juillet 2004 de Can Tunis, la grande scène barcelonaise de consommation de drogues1, a entraîné la dispersion des usagers dans plusieurs quartiers de la capitale catalane et de sa périphérie, une bonne partie d’entre eux investissant la vieille ville. Confrontée à cet afflux dans un de ses sites les plus touristiques, la municipalité a ouvert en décembre 2004 la Sala Baluard, un centre de réduction des risques doté d’une salle de consommation. L’établissement accueille en moyenne 430 usagers de drogues par jour, avec un nombre de consommations sur place qui tourne autour de 160, réparties entre héroïne, cocaïne et "speedball" (un mélange des deux produits).

Aménagement minimaliste
Une fois la porte franchie, le contraste entre la beauté du mur de façade aux pierres plusieurs fois centenaires et l’atmosphère confinée du local est frappant : 60 m2 sans fenêtre où se concentrent tant bien que mal un espace d’accueil, une infirmerie, un local administratif, une salle de douche, une pièce "chaleur et café" et l’espace de consommation proprement-dit, la salle EVA pour "espacio de venopuncion asistida". Comme l’explique Jordi, un des membres de l’équipe, l’exiguïté des lieux empêche un minimum d’intimité et de calme, et "cela génère des problèmes de violence".
L’infirmerie est utilisée pour les consultations médicales, pour les petits soins ainsi que pour la délivrance de méthadone. De l’héroïne par voie orale y est aussi dispensée, mais uniquement lors de cures de sevrage, donc hors du cadre de la substitution.
Dans l’espace "chaleur et café", des dépliants informant sur le sida, les hépatites ou les surdoses sont à la disposition des visiteurs. Aux murs, dessins, recommandations et affiches peinent à égayer l’aménagement minimaliste du local. Une carte du monde permet d’engager la conversation sur le pays d’origine ou ceux traversés au gré des voyages. Des photos appuient les explications sur les risques liés à la consommation de rue. Une campagne du ministère de la santé met en garde contre le risque d’emprisonnement à l’étranger en cas d’usage ou de trafic de drogues.
On pénètre ensuite dans la salle de consommation. Le lieu aux allures de cybercafé bas de gamme est pourvu de six box (les deux autres salles de Barcelone ne disposent que de deux places chacune), d’une table pour un membre de l’équipe d’accueil et d’un lavabo.

Les règles du jeu
Constituée de médecins, d’infirmier(e)s, d’éducateur(rice)s sociaux, d’auxiliaires cliniques et d’agent(e)s de santé, l’équipe se démène pour compenser par un accueil chaleureux l’aspect rébarbatif de l’endroit. A l’entrée, une infirmière enregistre les coordonnées d’un arrivant (les usagers sont tous répertoriés anonymement) et lui distribue du matériel : seringues bien sûr, mais aussi papier alu pour "chasser le dragon", bicarbonate et tampons alcoolisés, sans oublier des préservatifs. Un tiers des seringues distribuées sont utilisées sur place, les autres sont emportées. L’équipe a noté une augmentation très nette de la consommation de cocaïne.
Le teint un tantinet blafard (dû à l’éclairage au néon ou à une nuit déjà longue ?) mais l’œil vif et le sourire accueillant, Jordi explique les "règles du jeu": "Quand quelqu’un paraît trop "clair", on lui fait passer un test, car certains font semblant d’être usagers de drogues pour obtenir de l’aide. Et on ne peut pas accueillir tout le monde." L’espace offre en effet vêtements et alimentation de base (lait, gâteaux...) et propose un soutien socio-sanitaire. Avant de consommer, les usagers doivent prendre connaissance des règles d’utilisation de la salle d’injection, par exemple ne pas se shooter les uns les autres. Ils doivent aussi se laver les mains. Après usage, le nettoyage de l’espace utilisé est de règle.
L’équipe dispose d’un matériel de réanimation et tient un registre précis des surdoses. En six mois d’existence, elle en a répertorié 70, la plupart liées à une polyconsommation. Points positifs, leur nombre est en régression et aucune à ce jour n’a été fatale.

" sont passés les autres? "
Si la Sala Baluard n’a que quelques mois d’existence, l’équipe d’EVA a commencé à intervenir dans la réduction des risques il y a 12 ans auprès des usagers de drogues de Can Tunis, tout d’abord sous une simple tente démontable.
Présentant la Sala Baluard à la 3e Clat2, le docteur Manel Anoro a d’ailleurs tenu avec un humour ravageur et grinçant un discours rejetant toute autosatisfaction. N’hésitant pas à appeler Primo Levi à la rescousse pour stigmatiser la déshumanisation et la dépersonnalisation dont sont frappés les usagers de drogues, il a mis en avant les difficultés rencontrées par son équipe, insistant sur le caractère indispensable d’une motivation totale.
Après avoir rendu hommage au courage de la municipalité pour l’ouverture d’un lieu de consommation au cœur de la ville, Manel Anoro s’est inquiété de la forte baisse du nombre de seringues échangées à Barcelone depuis un an, terminant son intervention sur une question : "Où sont passés les autres de Can Tunis ?". Il soulignait ainsi une des principales limites de ce type de dispositifs qui, s’ils ont réussi à éviter certains aspects caricaturaux de la première expérience madrilène3, ne touchent qu’une faible minorité d’usagers. Une équipe de la Sala Baluard est pourtant spécifiquement chargée de parcourir les rues et de tenter de convaincre les usagers de l’intérêt d’utiliser la salle de consommation.
La Sala Baluard ne serait-elle qu’un exemple supplémentaire de structures faites "pour le peuple, mais sans le peuple", comme l’a exprimé Soraya Donoso lors d’une autre session de la Clat4? "Comme rêver ne coûte rien", elle a tenté de "donner la parole aux sans-voix" à travers ateliers, dessins et enquêtes, "comme si les UD créaient une nouvelle salle Baluard à partir de leurs idées, de leurs besoins et de leurs inquiétudes"...

Des expériences contrastées
Un rapide tour des autres expériences de salle de consommation présentées à la Clat est plutôt contrasté : si l’équipe de Médecins du monde de Bilbao s’est félicitée de l’ouverture d’une salle d’injection et d’inhalation5, une équipe italienne est revenue sur la tentative avortée d’une "narcosala naturale" - une salle de consommation autogérée - dans la banlieue de Turin, prématurément fermée par les autorités6. Quant à l’équipe de Quai 9, à Genève, elle a fait le bilan d’un essai de mise en place d’un atelier d’injection n’ayant guère attiré les UD7 et s’est s’inquiétée d’une montée des pressions politiques visant à sa fermeture.
Il est presque 6 heures Sala Baluard. La nouvelle équipe vient prendre la relève. Fermeture une demi-heure, le temps de faire un peu de rangement et de nettoyage. Le dernier visiteur quitte les lieux, la démarche incertaine, à l’image du nouveau jour qui pointe.

Quid de la France ?

"La France, avec l’Italie, reste le pays le plus réactionnaire en Europe dans son refus idéologique de toute expérimentation de lieux d’accueil pour usagers de drogues." C’est en ces termes que l’association Act Up-Paris juge l’absence de salles d’injection dans l’hexagone, alors que le Luxembourg a annoncé cet été l’ouverture d’un tel lieu d’accueil pour usagers. Comme le souligne l’association dans un communiqué publié le 14 septembre, sept pays européens proposent aujourd’hui des salles de consommation de drogue : l’Allemagne, l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Norvège, la Suisse et le Luxembourg. La France est donc pratiquement encerclée par des pays ayant adopté ces structures. L’association conclut son communiqué par un appel : "Dans les sept pays européens sus cités, ainsi qu’au Canada et en Australie, les études et réflexions menées ont abouti à la création d’espaces de ce type. Combien de temps la France pourra-t-elle éviter de se poser sérieusement la question ?"
Mais la mobilisation associative n’est pas réservée aux partisans de l’ouverture de telles structures. Un groupe issu du Collectif anti-crack vient de se constituer autour de François Nicolas pour s’opposer à la création de "droguatoriums". Dénonçant "un plan de longue haleine" orchestré par la mairie de Paris avec la Mildt et Ego, le collectif "Stalingrad contre les salles de shoot" s’insurge contre ce "développement prévisible de la désastreuse politique de "réduction des risques" menée depuis 1995".
Une vaste étude menée par Bernard Bertrand de l’association Ludic, à Mulhouse, vient justement d’enrichir la réflexion sur l’ouverture de tels espaces. Elle présente un état des lieux de 87 structures de ce type en service autour du monde. Titrée On peut franchir le pas, faire un essai, l’étude est accessible sur le site www.ludic-mulhouse.org.
Parmi ses mérites, celui de se pencher sur la jungle des appellations utilisées en la matière - signe du caractère expérimental de l’entreprise. Car du large mais élusif "salle de consommation" au "droguatorium" cité plus haut, avec ses résonances nauséabondes, il y a un monde, où la concision québécoise (pîquerie) croise la précision anatomique catalane (espacio de venopuncion asistida), mais aussi l’utopie italienne (narcosala naturale) ou la rigueur allemande (fixpunkt)... sans compter une demi-douzaine de déclinaisons anglo-saxonnes.
La plus précise - mais non la moins longue - restant celle proposée par l’auteur de l’étude : "structures d’accueil avec possibilité de consommer à moindre risque des drogues".

P.P. et A.S.



1 lire Swaps n° 28, p 2 et 3, ""Can Tunis", scène ouverte espagnole", Isabelle Célérier
2 M Anoro, "Una sala de consumo en Barcelona : mucho ruido y pocas nueces ?", S4
3 lire Swaps n° 23, p. 11-12, "Narcosala : "succès" ou bonne conscience ?", Isabelle Célérier
4 S Donoso, "Otra Sala Baluard es posible", S17
5 José Julio Pardo, "Una sala de consumo supervisado en el corazon de Bilbao", S4
6 Paolo Jarre, "Una narcosala naturale in Italia", S4
7 Laetitia Aeschbach, "Les ateliers d’injection "incitation à la consommation de drogues ou réduction des risques"?", S7