Santé
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SWAPS nº 40/41

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CLAT 3

Les associations d'usagers se cherchent un avenir

par Alain Sousa et Philippe Périn

L'autosupport traverse une crise existentielle. Les associations d'usagers de plusieurs pays ont débattu à la Clat de leurs difficultés à s'organiser et parfois à s'intégrer dans les programmes de réduction des risques. Manque de reconnaissance, avenir incertain, problèmes de collaboration entre les structures... Tour d'horizon des maux d'usagers.

L’existence des associations d’usagers de drogue n’a jamais été facile. Certes, elles sont devenues incontournables dans le paysage de la réduction des risques, mais elles n’en connaissent pas moins de nombreuses difficultés. L’un des problèmes, c’est la mobilisation, la plupart des usagers cherchant avant tout à ne pas être repérés en tant que tels. C’est d’autant plus vrai pour ceux qui se trouvent en situation de grande précarité. Quant à ceux qui ont décroché, ils ne souhaitent souvent qu’une chose, tourner la page. Difficile pour eux de s’investir dans les associations.
D’autant plus en France, dans un contexte défavorable aux usagers de drogue (UD). Pour Jeff Favatier, d’Asud Nîmes, la stigmatisation des UD semble faire un retour en force dans l’hexagone : "Depuis deux ans, il y a une évolution en France, liée aux préoccupations croissantes en matière d’insécurité. Il y a un contrôle social accru et une stigmatisation des usagers. Ainsi, on a de nouveau des incarcérations de personnes avec moins de 10 g de haschich sur elles."

Associations en danger
Mais si les associations d’usagers françaises traversent une crise, c’est peut-être aussi parce qu’elles n’ont pas su évoluer et se fédérer : "En ce qui concerne les groupes locaux d’Asud, nous n’avons pas su former une dynamique d’échange, explique Jeff Favatier1. Il aurait fallu trouver un mode de fonctionnement proche de celui d’un syndicat. Du coup, de 16 groupes dans 16 villes différentes il y a quelques années, nous sommes passés à 6 aujourd’hui. On a peut-être trop axé notre approche sur la première ligne, en négligeant l’aspect politique." D’ailleurs, Asud Nîmes est en train d’évoluer vers cette nouvelle orientation. A sa création en 1994 (deux ans après la création d’Asud), l’association était essentiellement un lieu d’accueil avec un programme d’échange de seringues. Aujourd’hui, Asud Nîmes élargit son objectif, et s’attèle à défendre l’accès à la prévention, aux soins et aux droits sociaux.
En Espagne en revanche, les associations d’autosupport semblent réussir à se fédérer. Là-bas, la première association d’usagers est apparue en 1992 en Catalogne. Elle avait pour but la réinsertion sociale des ex-consommateurs d’héroïne. Puis elle a proposé un programme d’échange de seringues, un bus méthadone, des interventions dans les lycées... D’autres associations ont suivi. Aujourd’hui, elles se sont regroupées au sein d’une fédération nationale des associations d’usagers de drogue, Fauna. Mais, comme le précise Julian Montalvo2, éducateur à Barcelone, ce fonctionnement "exemplaire" cache des difficultés. "A Barcelone, les associations d’usagers suivent les exigences de la société et s’institutionnalisent pour survivre. Du coup, on assiste à une dérive, avec des associations qui initient des projets uniquement pour plaire aux élus locaux. Le risque est réel de perdre le côté activiste, pourtant essentiel." Un problème récurrent évoqué lors de plusieurs sessions de la Clat (lire aussi "La RdR à l’heure de l’institutionnalisation").

Manque de relais
Toutes les associations s’accordent sur une difficulté majeure: le manque de place accordée aux usagers dans les structures de réduction des risques. Comme le souligne Fabrice Olivet, d’Asud, "il suffit d’observer ce qui se passe à la Clat : on n’a vu aucun usager intervenir en séance plénière, la seule session consacrée à l’autosupport est rejetée à la fin des débats... Au départ, l’un des objectifs de la Clat était pourtant de proposer des rencontres moins élitistes que celles organisées par les Anglo-Saxons, en donnant la parole à tous les acteurs. Aujourd’hui, elle a perdu cet objectif. C’est très bien de dire qu’il faut mettre l’usager au centre du dispositif. Mais maintenant, il faut vraiment le faire!".
Jeff Favatier enfonce le clou : "Si les intervenants en matière de RdR ne font pas un effort, alors qu’ils sont les plus proches des usagers, comment espérer que la société nous accorde plus de place ?"
Pour Christine Caldéron, consultante en actions sociales, il est en tout cas essentiel que les groupes d’autosupport parviennent à faire entendre leur voix. Elle a ainsi souligné dans son intervention3 la nécessité de "la construction d’un véritable espace de confrontation" permettant "l’élaboration d’un modèle de valorisation et de prise en compte de la parole des usagers sur les questions liées à la drogue". Mais elle pointe deux écueils à éviter. D’une part, elle évoque le risque d’enfermement dans une "posture d’usager" que peut entraîner cette reconnaissance. D’autre part, elle insiste sur la nécessité d’inscrire dans le temps ce mouvement. Car "rien ne garantit aujourd’hui la pérennité d’une réelle prise en compte du savoir des usagers".

Mariage mixte
Cette intégration des usagers au sein des programmes de RdR s’accompagne de plusieurs problèmes et interrogations, comme l’ont d’ailleurs souligné plusieurs interventions. Un exemple est celui du projet Paritox mené à Milan par Susanna Ronconi4. Cette étude a recueilli l’expérience et le degré de satisfaction de personnes travaillant au sein d’un programme d’autosupport dans six régions italiennes. Globalement, les usagers enrôlés portent un jugement positif sur leur travail, qui a influencé leur vie personnelle en modifiant leur usage, en améliorant leurs contacts sociaux et en les rendant plus stables et plus actifs. La moitié déclarent n’avoir pas de difficulté à concilier travail et usage de drogues. Mais, même si la majorité d’entre eux estiment entretenir des relations égalitaires avec leurs collègues, ils font part d’un certain manque de reconnaissance de leur rôle par les autres professionnels et demandent plus de formations et, pour deux tiers d’entre eux, un statut spécifique.
Dans le même ordre d’idée, la présentation d’une étude belge de Maryse Degraen a lancé le débat sur la question de la rémunération des UD dans le cadre de collectes de données, d’études ou de questionnaires5. À contre-courant des représentants d’associations de RdR présents, Fabrice Olivet a plaidé contre une telle rémunération, incompatible selon lui avec une prise de position citoyenne des usagers. Le débat reste ouvert...

Les associations françaises d’usagers réussiront-elles à se fédérer et à surmonter la crise ? L’autosupport espagnol pourra-t-il évoluer sans "vendre son âme" ? Les usagers italiens continueront-ils à faire de la réduction des risques malgré le manque de reconnaissance ? Les UD belges seront-ils payés ? Les réponses à toutes ces questions seront peut-être à l’ordre du jour de la Clat n°4...



1 J Favatier, "Autosupport et première ligne : l’exemple de Nîmes", S23
2 J Montalvo, "Autoapoyo entre usuarios de drogas en Espana ?", S23
3 C Caldéron et O Maguet, "Le point de vue des usagers", S16
4 S Ronconi, "Ricerca "operatori pari e consumatori esperti : autoritratto di gruppo"", S25
5 M Degraen, "Des outils de réduction des risques : processus d’élaboration et méthodologie participative", S17