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SWAPS nº 40/41

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CLAT 3

"Démocratie, villes & drogues" un projet global pour des réponses locales

par Lydie Desplanques

Le projet européen "Démocratie, villes & drogues" était l'un des fils rouges de la 3e Clat. Il vise à promouvoir des réponses locales face au phénomène de la consommation de drogues, en privilégiant les démarches participatives. Retour sur quelques initiatives intéressantes.

Ici et là, en Europe, des expériences utilisant les méthodes de la démocratie participative ont démontré leur efficacité face aux phénomènes des usages de drogues. Le projet "Démocratie, villes & drogues"1 se propose de réfléchir aux conditions nécessaires pour systématiser ce type d’expériences puis de les diffuser.
Le projet, subventionné à 50% par la Commission européenne, repose sur l’alliance d’un réseau de 300 villes avec des organisations issues de sept réseaux européens de la société civile : Irefrea Italie, Itaca, T3E, Euro-TC, Alia, Basics Network, Integration Projects2. Débuté le 1er février 2005, il s’étale sur trois ans. Une première phase de diagnostic, jusqu’au printemps 2006, doit déterminer quelles expériences sont transférables et quelles sont les conditions de réussite. La seconde phase sera consacrée à la diffusion des pratiques par des formations, des jumelages entre villes, etc.

Un réseau d’échanges de savoir-faire
L’objectif est de créer un réseau de transfert de savoir-faire et de favoriser au niveau local l’implication de l’ensemble des acteurs concernés (élus, acteurs de la prévention, de la réduction des risques et du soin, autosupport, forces de police, justice, associations de résidents, gérants de discothèque, etc.).
Trois groupes de travail thématiques ont été créés: un groupe pour l’intégration des services accueillant les consommateurs de drogues dans les quartiers, un autre pour la création de projets locaux de safer dance et un troisième pour réduire les distances entre professionnels du soin, universitaires et élus. A chaque fois, c’est la même démarche expérimentale : confronter des expériences exemplaires européennes, essayer d’en déduire des éléments de réussite afin de les transposer ailleurs, puis évaluer les nouvelles actions ainsi élaborées.
Par ailleurs, quatre groupes transversaux se penchent sur l’adaptation de ces expériences aux nouveaux Etats membres de l’Union européenne, sur l’intégration des minorités, sur la méthodologie et sur l’élaboration d’un consensus.

L’intégration dans les quartiers
Les transformations urbaines des vingt dernières années ont eu une répercussion directe sur les structures d’accueil ou de prise en charge des usagers de drogue. Les couches moyennes devenues propriétaires, souvent dans des quartiers populaires, tendent à se désolidariser des exclus : "Je ne suis pas contre les sans-abri, les prostitué(e)s, les toxicomanes, mais pas en bas de chez moi ! Notre quartier connaît déjà trop de problèmes". Les sociologues ont baptisé ce phénomène "Nimby" (Not In My Back Yard).
Huit projets pilotes (portugais, espagnol, anglais, finlandais, allemand, néerlandais et français) ont été retenus afin d’élaborer d’éventuelles "recettes" permettant de résoudre les conflits entre élus, populations et techniciens. Certaines conditions sine qua non ont d’ores et déjà pu être établies à partir de ces huit expériences :

Les programmes safer dance
Le travail en milieu festif est un champ encore expérimental, qui a débuté au début des années 1990. Stéphane Leclercq, responsable du groupe de travail, estime que ce champ a aidé à renouveler le concept de réduction des risques en l’élargissant à la notion de gestion des risques. "On ne pouvait pas toujours aborder les drogues du côté "problématique" car on n’aurait pas pu rentrer en contact avec les usagers." Pour Joan Colom, responsable du programme "Nit segura" (nuit sûre) en Catalogne, cette période marque un changement radical dans la façon de faire de la prévention. Est apparue l’idée que l’information pouvait sauver des vies (par exemple sur les risques d’hyperthermie). L’environnement lui-même devenait vecteur de prévention (aération, etc.).
Les programmes safer dance favorisent l’intervention en milieu festif par la mise en place de plates-formes locales impliquant les administrations (transports, services d’urgence, sécurité), le secteur privé (propriétaires, organisateurs) et la société civile (ONG, associations de pairs, et si possible le public des lieux festifs). Les acteurs de santé n’ont pas l’habitude d’impliquer le secteur commercial mais celui-ci se laisse séduire par la nécessité d’offrir un service de qualité aux clients.
Une expérience pilote est menée actuellement dans six discothèques parisiennes (lire encadré).

Santé publique versus sécurité
La question de la paix sociale et des nuisances publiques a longtemps été évacuée de la réduction des risques. A côté des nuisances fantasmatiques, il existe pourtant des nuisances réelles. Pour Anne Coppel, "en France, on dissocie souvent l’aide aux usagers de drogue et le public. On pense qu’il faut choisir entre solidarité et sécurité. Cela tient au fait que la réduction des risques a été amenée par le sida, alors qu’en Europe du Nord et en Suisse elle a été amenée pas les scènes ouvertes. Les deux logiques, sécurité et santé publique, ont des objectifs différents mais ne sont pas contradictoires. Il faut sortir de cette construction du débat public". Elle propose par conséquent de répondre à la demande sécuritaire par une démarche plus démocratique : "Quand on négocie, on prend des risques, mais à partir du moment où c’est décidé, cela fonctionne sur des bases solides. Il faut accepter de négocier avec les gens quand on n’est pas d’accord."

La ville, échelon-clé des politiques des drogues ?
Pour Michel Marcus, délégué général du Forum européen pour la sécurité urbaine, les villes représentent le niveau stratégique pour agir sur les phénomènes des drogues. D’une part, elles sont le lieu de gestion de l’espace public et de cohabitation entre des catégories différentes de population, le lieu de confrontation entre les besoins de la population locale et ceux des usagers de drogue. D’autre part, elles sont un échelon approprié pour mettre en place des actions expérimentales. Les villes font ainsi figure d’élément moteur dans un paysage politique miné par la crise des Etats. "Aujourd’hui les Etats européens n’ont plus rien à dire sur un certain nombre de problèmes et ils n’existent plus d’une certaine façon", souligne Michel Marcus.
Pour autant, leur action ne peut se passer d’une volonté politique plus globale, nationale ou internationale. L’Europe est à ce titre porteuse de beaucoup d’espoirs, bien que le plan d’action 2005-2008 de la Commission suscite une grande déception par rapport aux positions prises par le Parlement. Il semble que les solutions d’avenir pour les phénomènes des drogues doivent passer soit par les assemblées de quartier, soit par Bruxelles.

Jusqu’alors, y compris dans les débats de la précédente Clat, prévalait l’idée que les réponses aux phénomènes des drogues devaient être transdisciplinaires : médecins, psy, anthropologues, juristes, géopoliticiens, usagers de drogues avaient tous leur mot à dire, mais cela restait, malgré tout, une question de spécialistes. En 2005, la question des drogues devient l’affaire de chacun, y compris du citoyen lambda.
D’où la conclusion de Miguel de Andrés (groupe Igia, responsable de l’organisation de la conférence), lors de la séance de clôture : "à l’heure actuelle, il est plus important de produire des processus que des idées".
Comme le souligne un acteur du projet Démocratie, villes & drogues, "Tout a été inventé, mais tout reste à faire."

La prévention entre dans les boîtes de nuit par la petite porte

Dans de nombreux pays européens des programmes de prévention sont réalisés depuis des années dans les boîtes de nuit. En France en revanche, la réduction des risques en milieu festif reste essentiellement cantonnée aux raves parties et aux milieux "underground".
La faute à qui ? On dénonce souvent la frilosité des responsables d’établissements depuis la fermeture de cinq clubs en 1997 pour trafic de drogue. Il faudrait également évoquer le manque de volonté politique et les difficultés à mener une action locale originale dans notre pays centralisé. Ailleurs, ce sont souvent les gouvernements régionaux ou les villes qui prennent en charge ou se font les promoteurs de telles actions.
Mais la situation pourrait changer. Une expérience pilote est menée actuellement dans six discothèques parisiennes (trois clubs hétéros et trois clubs gais) en collaboration avec des projets similaires à Edimbourg et en Catalogne. Cette expérience est pilotée par la mission toxicomanie de la préfecture de Paris et la mission de prévention des toxicomanies de la mairie de Paris.
Des formations sont proposées aux équipes des clubs afin de les sensibiliser sur leur rôle par rapport aux consommations de drogue et de créer une dynamique de groupe autour de cette thématique. Chacun est informé et responsabilisé : le barman sert l’alcool, le service de sécurité gère les sorties, le DJ influe les consommations par le rythme de la musique, le patron est responsable des infrastructures (ventilation, chill out, eau fraîche disponible) et a un devoir d’assistance à personne en danger. Les formations sont dispensées par Techno+, Médecins du monde, l’Anpaa (association nationale de prévention en alcoologie et addictologie) et la Brigade des stupéfiants, la présence de cette dernière ayant un effet rassurant pour les patrons.
Le bilan des formations est positif, mais il faut dire que les clubs participants étaient déjà sensibilisés. "Ils faisaient déjà tout bien !", s’exclame Thierry Charlois, le responsable du projet, constatant la mise à disposition d’eau fraîche, la possibilité de s’aérer ou de se reposer dans un endroit calme, l’attention portée aux quantités d’alcool consommées, etc. Il se réjouit qu’un club ait, depuis la formation, rétabli la vente de snacks. La difficulté sera maintenant de généraliser le projet et d’impliquer des établissements moins sensibilisés.
A côté des formations dispensées au personnel, il manquait un support d’information pour les usagers de ces lieux, les dépliants réalisés par des associations comme Techno+ étant adaptés à un public très spécifique. Le manque semble réparé avec la réédition toute récente de la brochure "et toi, les drogues tu en sais quoi ?", initiée par le Sneg (syndicat national des entreprises gaies) en 2002. La nouvelle version vise également le public hétérosexuel et pourra donc être diffusée plus largement.

Pour en savoir plus : www.democitydrug.org et www.urbansecurity.org



1 Le coordinateur du projet est Thierry Charlois (charlois@urbansecurity.org)
2 Irefrea Italie : réseau européen de professionnels pour la promotion et la recherche concernant la prévention de l’abus des drogues auprès des jeunes
Itaca : association européenne de professionnels travaillant dans le domaine des drogues
T3E : réseau européen développant des études et recherches dans 13 pays
Euro-TC : fédération européenne des centres de traitement des addictions
Alia : réseau latin de Basics Network : réseau européen des associations de santé communautaire du milieu festif
Integration Projects : réseau européen pour l’intégration des ONG des nouveaux États membres dans la mobilisation européenne contre le sida