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SWAPS nº 40/41

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CLAT 3

De la politique des drogues en général et de la politique en particulier

par Bertrand Lebeau

C’était en 1997 ou 1998, dans le cadre du séminaire "Ehrenberg" animé par le groupement de recherche du CNRS "psychotropes, politique et société". L’un des orateurs, Hans-Jörg Albrecht, du Max Planck Institut, soutint un matin que la RdR ne pouvait provoquer ou même accélérer une stratégie globale de changement. Elle pouvait, ce qui n’était déjà pas si mal, créer du lien avec des toxicomanes très marginalisés, développer la prévention, l’accès aux soins (en particulier du sida), voire le soutien social. Mais la RdR ne changerait ni les lois nationales ni les traités internationaux. Aide à la survie oui, politique: non. Cette thèse, bien qu’énoncée par un juriste compétent et "RdR friendly", fut plutôt mal accueillie !
Nous fûmes alors quelques-un(e)s à développer ou reprendre une argumentation contraire. Anne Coppel le fit dans son livre Peut-on civiliser les drogues ?1, dont cette question est un des fils rouges. J’avais plus modestement et avec le soutien de Christian Sueur proposé à la revue Psychotropes un article intitulé "La RdR et l’esprit des lois"2 dans lequel étaient développées quelques idées qui faisaient partie de notre "vulgate": on peut donner trois définitions de la RdR, de la plus étroite à la plus large: la première dans laquelle on tente de nous enfermer: prévention du VIH chez les injecteurs + polytoxicomanes marginalisés. Nous devons pourtant faire ce travail crucial: "Alors que les usages les plus destructeurs et les plus violents sont ceux qui sont le plus directement associés à la drogue dans la conscience publique, le travail en direction des toxicomanes les plus marginalisés est un préalable à tout changement."2
Dans la deuxième conception, la RdR devient nouveau paradigme, principe régulateur, nouvelle manière de faire, de dire et de travailler. La philosophie RdR doit irriguer tout le secteur médico-psycho-social. Enfin, troisième position, la plus radicale : la RdR doit limiter les risques et les dommages y compris provoqués par les politiques de drogues elles-mêmes. La prohibition doit être frontalement combattue.
Certains soutenaient même, inversant la perspective habituelle, que la légalisation des drogues est l’un des nombreux outils de la RdR. Celle-ci deviendrait sinon la "rustine" de la prohibition, selon l’expression d’Erich Fromberg. La théorie des trois cercles permettait aux anti-prohibitionnistes engagés dans la RdR d’avoir une forte position médiane, politiquement vendable, tout en n’étant pas mécontents que des radicaux poussent à la roue.
J’avais pour ma part été très impressionné par l’idée de Ethan Nadelman selon laquelle il n’y a pas deux mais deux fois deux positions: la prohibition punitive, sorte de maccarthisme pharmacologique réticent à l’égard des échanges de seringues et des traitements de substitution, ensuite la prohibition progressiste, plus en faveur d’une prévention qui dit la vérité sur les produits, favorable à la RdR et souvent d’accord pour décriminaliser la consommation et la possession de petites quantités de drogues s’il n’y a pas danger pour autrui, mais qui s’arrête au seuil de la légalisation. Du côté de la légalisation, il y a aussi deux types de position : les "légalisateurs pragmatiques" qui veulent lentement légaliser le cannabis, la feuille de coca, l’opium et en évaluer en permanence les différentes conséquences. Enfin les libertariens purs et durs type Milton Friedman qui sont pour la libre production, distribution et consommation des drogues pour les personnes majeures.
Notre rêve, c’était que débatent prohibitionnistes progressistes et légalisateurs pragmatiques pour construire une politique moins contre-productive et plus humaine. Mais l’histoire a pris un tout autre chemin. Les groupes criminels sont devenus "multicartes" dans le domaine des drogues (cannabis, héroïne, cocaïne, speed ou XTC...) mais aussi dans les filières d’immigration clandestine, de prostitution ou de vente d’armes, suivant l’adage "ce qui compte, c’est le réseau, tout y circule". Les opinions publiques ont vu lentement s’éloigner la menace du sida par le contrôle de l’épidémie et les progrès dans les traitements. La prise en charge de populations volontiers vécues comme des "nuisances" a joué contre la RdR comme stratégie globale de changement.
Le désir de sécurité a augmenté après le 11 septembre 2001 et la longue liste des attentats survenus depuis autour du monde. Les Européens demandent plus de contrôle de l’immigration. Cela n’est pas sans conséquences sur la politique des drogues. La population s’est mise à approuver en Autriche des slogans comme "dehors les dealers africains !" ou, aux Pays-Bas, le "la Hollande est pleine !" de Pym Fortuyn, assassiné par un écologiste extrémiste plus ou moins fou. Moins fou était celui qui a récemment tué Théo van Gogh et menacé de mort la courageuse députée néerlandaise d’origine somalienne Ayaan Hirsi Ali3. Pourtant, la politique néerlandaise des drogues n’a pas changé, du moins en apparence: mais les possibles connections entre trafic et financement d’organisations créent des tensions de même que la présence de nombreux jeunes issus de l’immigration africaine ou du Surinam dans le deal de rue. En fait, le modèle hollandais est en cale sèche.
Le modèle suisse, lui, s’est brisé en même temps qu’un projet de loi qui contenait des avancées notables (consommation et production personnelle de cannabis dépénalisées, la santé publique réaffirmée comme l’axe fondamental de la politique, programmes de prescription d’héroïne et salles de consommation acceptés). Tout cela a volé en éclats avec le basculement de l’électorat suisse à droite, vers l’UDC de Christoph Blocher, principalement pour des questions d’insécurité, d’immigration et... de drogue. Depuis, la nouvelle loi est enterrée. La politique des drogues dépend d’abord de la politique tout court.
Les modèles hollandais et suisse, c’est du passé. A la Clat, l’Europe du Sud a montré qu’elle progressait dans les présentations académiques et que le mouvement restait vivace. Mais il nous faut remiser au magazine des accessoires nos incantations de rupture radicale avec la prohibition ou cesser, ce que nous avons trop souvent fait, de nous cacher la réalité. Il faut aborder les questions qui fâchent, celle de l’accès massif aux psychotropes avec les CMU ou les AME. La question de la violence, comme l’a vécue récemment la salle de consommation de Genève. Ou celle des squats en tenant compte aussi du point de vue des habitants...
L’Europe du Sud existe : c’est la contestation latine, sous le drapeau espagnol principalement, d’un refus du modèle anglo-saxon que l’on envie pourtant parfois - tout comme les Hispaniques américains éprouvent pour l’Amérique wasp une fascination mêlée de rejet. Mais le ping-pong catalan entre Barcelone et Perpignan ne peut plus durer. Miguel de Andrès doit pouvoir s’appuyer sur d’autres forces et ouvrir la conférence aux sujets gênants par exemple en invitant Sébastian Roché ou même Xavier Raufer pour que naisse une contestation de notre vulgate qui tourne un peu en rond. Il faut maintenant que les Italiens ou les Portugais organisent la prochaine Clat, car on voit mal la Suisse l’accueillir dans les circonstances actuelles (mais sait-on jamais !). A moins qu’il faille se rendre à Gibraltar, Malte, Chypre ou dans une autre île grecque. Après tout, le monde latin de la réduction des risques est très orthodoxe.



1 Paru aux éditions de La Découverte en 2002, le livre - avec lequel j’ai par ailleurs certains désaccords - n’a pas reçu l’accueil qu’il méritait et devrait être relu aujourd’hui.
2 Psychotropes, Vol 3, n° 4, décembre 1997
3 Insoumise, de Ayaan Hirsi Ali, Robert Laffont, 2005