Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 40/41

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CLAT 3

La sensibilisation progressive des médias

par Philippe Périn

Sandrine Fortunée, de l’association Coordination Toxicomanies1, a présenté à Barcelone une étude sur la représentation des drogues et des usagers de drogues du 18e arrondissement de Paris à travers la presse2 qui met en évidence la sensibilisation progressive des médias grand public français à la réduction des risques. Petit résumé.

A partir de l’étude de 422 articles de presse parus de janvier 1995 au premier semestre 2005, Sandrine Fortunée a recherché les éléments qui déterminent la construction du discours médiatique sur les drogues - discours dominé par la question de la sécurité -, ainsi que la manière dont ce traitement médiatique va interagir avec les représentations des acteurs sociaux.
Elle fait d’abord le constat de la faible appropriation de ce thème par la presse grand public en dehors des mouvements populaires. Selon elle, "les médias ne sont pas constructeurs d’une représentation mais suivent des représentations telles qu’elles sont données par le sens commun. Le thème de la toxicomanie est mis à l’agenda journalistique au gré des événements et sans grande continuité de traitement". Néanmoins, la presse s’efforce souvent de produire une analyse explicative à partir de faits de terrain, notamment en invitant des acteurs à s’exprimer3. Or, le choix de ceux-ci servant la mobilisation de l’opinion publique, les médias deviennent aussi "un enjeu entre des groupes d’intérêts particuliers".
Après s’être penchée sur la médiatisation des mouvements d’habitants de 1995 à 2002 pour montrer comment les médias répercutent le discours dominant, Sandrine Fortunée note ensuite "l’apparition progressive d’une autre manière d’appréhender les drogues, plus centrée sur la détresse des situations individuelles confrontées aux impasses de la gestion publique des drogues".
L’évolution des caractéristiques des personnes interviewées - spécialistes du champ de la toxicomanie, habitants, représentants de l’Etat, et enfin usagers eux-mêmes - en est un symptôme. Le registre lexical employé est un autre indicateur de cette évolution. Comme le note Sandrine Fortunée, "on est passé d’un vocabulaire associé à la guerre et à la contamination (on parle de "pacification" et de "reconquête" des quartiers "gangrenés" par la drogue) à des descriptions plus nombreuses et plus fines du toxicomane. Au fur et à mesure que l’on avance dans la période, la presse reprend les grandes problématiques des acteurs socio-sanitaires dont elle intègre progressivement la phraséologie: on parle de "populations marginalisées", les termes "usagers de drogues", "usagers de drogues en errance" apparaissent aux côtés de "drogués" et des "SDF toxicomanes"".
A partir de l’examen des courbes décrivant les thématiques développées par la presse, l’auteur décrit ensuite "les moments-clés de la "désidéologisation" du discours sur les drogues, au sens de l’abandon des représentations abstraites et fantasmées", et estime que "la complexification de l’analyse médiatique est une illustration concrète de la richesse qu’a apporté le traitement inédit du problème des drogues au moyen de la médiation sociale en toxicomanie", celle-ci rendant possible, à travers l’objectivation du phénomène, la perception de sa multiplicité.
L’émergence d’une réflexion sur la précarité et l’exclusion de l’usager de drogues en errance à côté des représentations traditionnelles de la drogue en tant que phénomène insécurisant recueille un écho d’autant plus favorable, comme l’explique Sandrine Fortunée, "qu’elle s’accompagne d’une plus grande attention au basculement de pans entiers de la société dans la précarisation".

En conclusion de cette riche étude, l’auteur pointe le glissement qui s’est opéré en l’espace d’une décennie dans le regard que porte la presse sur les usagers de drogues: "Désormais, ces derniers ne sont plus uniquement désignés comme un danger qui menacerait la cohésion du corps social, ils incarnent aussi un des visages de la précarité et de la marginalité que produit la société. Parallèlement, la recomposition des représentations sociales sur les drogues devient de plus en plus marquée autour de la jeunesse, nouvelle figure de l’insécurité parce qu’elle serait davantage exposée à la marginalité."



1 Coordination Toxicomanies, 87 rue Marcadet 75018 Paris, 01 53 28 08 89
2 S Fortunée, "Traitement médiatique des drogues et des usagers de drogues dans le 18e arrondissement de Paris de 1995 à 2005", S20
3 Sur l’ensemble de la période, les habitants représentent 35% des acteurs interrogés, devant les acteurs socio-sanitaires (22%), les élus locaux et la police (respectivement 11%), l’État (10%) et enfin les usagers de drogues (7%).