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SWAPS nº 3

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Quelques repères sur les rapports entre psychisme et toxicomanie

par Mario Sanchez

Les effets d'un traitement de substitution, fût-il opiacé,sont-ils comparables à ceux de l'héroïne sur le plan des conséquences sur le fonctionnement psychique. Pour Mario Sanchez, psychologue au Centre Monte-Cristo, si la drogue a de tout temps fait obstacle aux idées et au langage, la substitution permet au contraire une reprise des activités de penser et de l'envie de parler. Effets biochimiques propres au métabolisme spécifique de chaque produit ? Modifications concrètes des conditions de vie ? Conséquences d'un accompagnement plus soutenu ? Exigences différées de thérapeutes s'accomodant d'avantage de " faire avec "les produits ? Ce débat reste ouvert.

Nous pouvons affirmer de manière générale qu'il y a un " mieux " pour le patient. Nous ne nous référons pas là à des considérations évidentes sur le plan clinique liées tant à la réduction des risques, qu'à une amélioration de la vie quotidienne de nos patients. Bien au-delà, il y a un mieux, une fois le traitement de substitution amorcé, qui entraîne un changement dans le regard du patient, dans la richesse de son expression - orale comme implicite -, et même dans une certaine forme de stabilisation de l'humeur. En peu de mots, nous dirions qu'il se met à parler.

La difficulté, depuis toujours, dans le traitement de la toxicomanie, peut se résumer à quelques points :

  1. - Tous les intervenants acceptent l'idée qu'il existe une composante psychique, sans que l'on puisse déterminer clairement laquelle ;
  2. - les patients eux-mêmes, désireux de se séparer de ce qui les torture tant, ne parviennent pas à suivre les traitements psychiques qui leur sont proposés ;
  3. - dans le déroulement de ces traitements, quand ceux-ci parviennent à une certaine durée, nous vérifions que ledit toxicomane présente des entraves : difficultés à " comprendre " ce que associer librement veut dire, résistance au transfert. ;
  4. - passées un certain nombre de cures - psychiques - intervient la fameuse rechute qui, pour nombre de nos collègues - et en grande partie comme conséquence du dispositif thérapeutique dont ils disposent -, implique encore aujourd'hui l'exclusion du " programme ".

L'indicible

Nous nous sommes alors demandé comment la toxicomanie influençait le système psychique. Si nous retrouvions des patients " normalement constitués " avant et après l'apparition et l'installation de la toxicomanie, nous devions pouvoir établir, entre ce qui s'était produit - avant l'usage de drogues - et ce qui se reproduisait - pour des patients en traitement -, comment la toxicomanie agit sur la structure de la personnalité. Différentes tentatives de soins ont été proposées aux toxicomanes. Elles avaient toutes, à des degrés divers, un vecteur de soins commun : la parole, l'effet du symbolique devait retrouver son statut d'outil de guérison. Cela imposait logiquement l'abstinence comme un corrélat nécessaire inévitable. Les patients n'imaginaient pas non plus d'autre issue à leur mal que celle-ci : décrocher, changer de vi(ll)e, arrêter... Qu'est-ce que l'abstinence ? Est-ce l'abstinence de l'envie insurmontable de se droguer ou la seule abstinence des drogues ?

La drogue en tant que telle avait un effet sur le symbolique, outil indispensable au traitement, et aussi longtemps que la drogue faisait son œuvre notre accès au symbolique était condamné. Mais encore, ne pouvions-nous pas nous apercevoir que la toxicomanie c'est vouloir, si fou que cela puisse paraître, arrêter l'action des mots.

La drogue empêche le fonctionnement normal des mots, et de la relation que nos patients avaient avec les mots, les mots qui leur étaient propres. Vouloir arrêter la drogue, cet appel à la volonté - l'expérience le démontrait - ne parvenait pas à mettre fin à leurs déboires, mais constituait une voie évidente indiquée par le bon sens commun. Malgré cette difficulté manifeste à aborder le fait de parler, des propositions de tous bords invitaient les toxicomanes à en dire quelque chose. Tout un effort a été entrepris pour désigner clairement quelles articulations nous pouvions faire entre le toxicomane et le symbolique. Mais ce n'est pas en insistant sur cette question que nous pouvions le convaincre de son utilité. Notre question aurait dû être alors : mais quel est ce mécanisme qui peut arrêter le symbolique, dans ses effets et sa mobilité propres ? Et quels sont les éléments que nous pourrions instituer pour redonner sa place au symbolique ?

L'observation des patients mis sous substitution

Nous avons ainsi observé que la substitution parvenait à introduire une lueur dans le regard de nos patients. Nous avons noté, à la suite des entretiens et des manifestations spontanées de ces patients, que leur activité onirique était réapparue ainsi qu'un certain nombre d'autres activités de l'esprit, entre autres :

Ces manifestations étaient auparavant - pendant l'usage de drogues - pour ainsi dire bloquées. Mortes. Peu ou pas de rêves, ou impossibilité de s'en souvenir, pas de nouvelle relation amoureuse, ou rarement, pas de changement vestimentaire... Pas de changement, bouge pas, meurs, ressucite. Des ordres suivaient : " cherche, prends " comme " monte, descends ". Mais pas " choisis, demande-toi ce que tu préfères, hésite... ".

Une patiente racontait un jour qu'elle avait repris de la drogue. " C'était de la merde " disait-elle. Est-ce qu'elle avait changé de dealer ? Non, le type lui avait donné n'importe quoi, " de la merde ". Et pourtant gérante d'un restaurant, elle choisissait tous les jours des tomates, de la viande, du fromage, enfin des produits. Et elle achetait ce qu'elle trouvait après comparaison, le mieux pour le meilleur prix. Quand elle achetait de la drogue, elle ne regardait pas. Elle ne quittait pas non plus son mari, alors que celui-ci lui posait des problèmes insurmontables, insupportables même. Tout comme elle ne changeait ni de coiffure, ni de style vestimentaire. Quand elle s'est mise à pouvoir vivre avec les mots, elle changea. Elle quitta son mari, trasforma sa manière de s'habiller et de se coiffer. Elle changea de travail et de lieu d'habitation. Le changement produisait chez elle le plus grand étonnement. C'était surprenant cette indépendance de son esprit - les rêves et le reste - qui n'était pas incluse dans sa vie quotidienne durant la consommation de drogues alors qu'elle attendait de la substitution - comme son nom l'indique - la même chose qu'avec la drogue. Ce fut un étonnement pour nous de constater que cette phénoménologie psychique revenait sous méthadone et que cela se manifestait cette fois sans l'accompagnement d'angoisse qui lui était habituel. Possibilité d'imaginaire, possibilité de changement, peuvent être des effets induits par les traitements de substitution. Jargon :


Le Jargon :

Association libre : Méthode qui consiste à exprimer sans discrimination toutes les pensées qui viennent à l'esprit. Le procédé de la libre association est constitutif de la technique psychanalytique et substitue à la recherche insistante de l'élément pathogène, l'expression spontanée du patient. Le point de départ du travail analytique peut être un rêve, un élément du rêve, un mot constituant le premier maillon d'une chaîne d'associations. -retour-

Symbolique : Ce substantif masculin (qui dans son acception diffère du réel et de l'imaginaire) se réfère, entre autres, à l'idée que l'efficacité de la cure trouve son ressort dans le caractère fondateur de la parole. -retour-

Transfert : " Ce sont des réimpressions, des copies, des motions et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus conscients à mesure des progrès de l'analyse ; ce qui est caractéristique de leur espèce, c'est la substitution de la personne du médecin à une personne antérieurement connue. " (Freud) -retour-