Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 3

vers sommaire

VIIIe Conférence

Femmes et drogues : quelle approche spécifique ?

par Sophie Pachoud

Depuis trois ans, un réseau international de femmes concernées par les questions de la toxicomanie et du sida s'est constitué.Il regroupe des associations de différents pays (Grande-Bretagne,Pays-Bas, Australie, Etats-Unis, etc.). Dans le cadre de la VIIIe Conférence, une rencontre s'est déroulée avec les membres de ce réseau. Cette rencontre s'est voulue informelle et a fourni l'occasion aux Françaises qui travaillent dans ce champ de connaître ce qui est fait ailleurs, de se retrouver et d'envisager la création d'un réseau français.

La session (1) a commencé par des communications décrivant l'activité des associations nationales. La situation aux Etats-Unis a retenu l'attention car la législation de certains Etats y crée une situation violente et inégalitaire. Ainsi, le mouvement anti-IVG fait-il de la femme enceinte toxicomane une cible et des politiques discriminatoires sont mises en uvre au nom de la protection infantile.

Répression des femmes toxicomanes

Denise Paone a évoqué un contexte américain marqué de 1981 à 1991 par un retour à l'ordre moral. Les femmes allant travailler sont accusées de rompre la structure familiale et la " guerre à la drogue " est devenue une priorité quasi obsessionnelle. Les femmes prenant des drogues sont considérées comme " immorales " et leurs enfants comme forcément privés d'affection. Des tests à la recherche de toxiques peuvent être effectués sur une femme enceinte sans son accord et si la toxicologie s'avère positive, l'enfant peut être retiré à sa mère dès la naissance. Certains Etats considèrent comme criminelle une femme testée positive à une drogue lors de sa grossesse. Cent soixante femmes ont ainsi été jugées puis emprisonnées pendant toute la durée de leur grossesse, voire durant des années, pour " négligence vis-à-vis du ftus ".

L'effet pervers de ces mesures punitives est, bien évidemment, de décourager les femmes d'avoir recours aux soins par crainte d'être jugées et emprisonnées et de se voir retirer leur enfant. Par ailleurs, sans emprisonnement de la mère, ces enfants sont d'emblée adoptables sans que le comportement du père ne soit pris en compte.

Denise Paone, comme beaucoup d'intervenantes, considère les femmes comme appartenant à une minorité qui subit un préjugé sexiste immanent. Le regard porté sur une femme qui prend du crack ou de l'héroïne est différent de celui porté sur un homme qu'il soit père ou non. Comme le dénonce aussi Marsha Rosenbaum, cette politique mise en place n'est absolument pas fondée sur des données rigoureuses. Dans la presse grand-public et, parfois, scientifique paraissent des articles à sensation sur les thèmes toujours très porteurs touchant les femmes et la toxicomanie. Celles-ci y sont décrites comme des " monstres " (perte de l'instinct maternel, indifférence) alors qu'elles peuvent être parfaitement responsables de leur enfant. Quant à la recherche officielle, elle est limitée par le gouvernement et bien souvent inspirée par les valeurs traditionnelles qui justifient cette politique prohibitionniste.

Spécificité féminine

Afin d'apporter des réponses propres aux femmes, Brigitte Jansen, hollandaise, a, dans sa recherche, analysé quelques cas de femmes. Pour elle, il est clair que la dépendance est directement reliée au statut de la femme. Au cours du processus de socialisation, celles-ci sont confrontées à une image pré-déterminée de leur rôle dans la société. Beaucoup de femmes se considèrent comme appartenant au moins estimable des sexes et cette intériorisation est responsable de sentiments d'insécurité et de manque de confiance en soi. Cette vulnérabilité, d'après elle, serait susceptible d'augmenter les risques de dépendance aux drogues et à l'alcool. L'abus de substance par les femmes devrait donc être considéré dans un contexte de relations sociales marquées par un type de socialisation spécifique à leur sexe, et être interprété comme une stratégie de survie (inadéquate) plutôt que comme une pathologie, une maladie ou un désordre.

Parmi d'autres considérations, on note une insistance sur les sentiments de culpabilité, de honte et de peur d'être rejetées, ressentis par les femmes quand elles prennent conscience de leur dépendance. Les femmes se sentent, en général, plus responsables des autres que d'elles-mêmes. Pour sortir de la dépendance, elles doivent donc apprendre à s'accorder la priorité. Comme nos collègues américaines, Brigitte Jansen considère les femmes comme faisant partie d'une société où l'homme est la norme. Pour toutes, la nécessité de réponses spécialisées s'impose. Pour que les femmes accèdent plus facilement aux soins et à la prévention, il est nécessaire d'aller au devant d'elles, d'adopter des modes de communication qui leur conviennent, de trouver des réponses adaptées à leurs contraintes et de pouvoir les accueillir avec leurs enfants.

Et la France ?

Ces problèmes ne sont pas spécifiquement américains ou hollandais. Lors de la réunion, Lia Cavalcanti a décrit un lieu d'accueil avec échanges de seringues à la Goutte-d'Or où le pourcentage de femmes accueillies est inférieur à 10 %. Une des raisons de cette présence marginale semble être la crainte que la garde de l'enfant ne leur soit retirée, mais renvoie aussi au statut de la femme dans le milieu maghrébin. En Suisse romande, où il n'existe pas de programmes propres destinés aux femmes, Annie Mino déclare connaître plus d'échecs avec les femmes et affirme que l'on devrait développer des recherches spécifiques.

Anne Coppel, quant à elle, pense que la même démarche est nécessaire en France. En effet, nous avons très tardivement réalisé la situation d'exclusion relativement grave des prostituées. Les violences familiales sont encore bien souvent subies et cachées. Sans créer nécessairement des services spécialisés, une plus grande attention doit être apportée aux contraintes auxquelles les femmes sont souvent confrontées. On ne peut s'empêcher, cependant, de se poser la question de la pertinence de la constitution d'une prise en charge spécifique pour les femmes en France. Est-ce que culturellement l'individualisme, le refus de l'identification à un groupe, l'absence de culte de la minorité ne rendent pas cette approche utopique en France ? Entre les approches anglo-saxonnes - avec le risque de ghettoïsation qu'elles comportent - et le déni des inégalités, une autre voie reste toutefois à explorer.


(1) Traitement spécifique selon le sexe.