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SWAPS nº 3

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VIIIe Conférence

Economie des drogues : un bref état des lieux

par France Lert

La session sur l'économie des drogues (1) suivait l'intervention de Ethan Nadelman en séance plénière, lequel avait plaidé pour une campagne en direction de l'opinion publique américaine visant à l'informer de l'échec de la guerre à la drogue et du bien-fondé, au nom des droits de l'homme, de la stratégie de réduction des risques. Il invitait les usagers de drogues à " sortir " (coming out) et à revendiquer leurs droits comme les femmes, les minorités et surtout les gays l'ont fait au cours des dernières années. Il annonçait aussi une campagne de presse dans ce sens, financée par le milliardaire George Soros. Un mouvement semble naître aux Etats-Unis pour développer ces campagnes autour du mot d'ordre del'échec de la guerre à la drogue.

Si échec il y a sur le niveau de la demande, la communication d'Alain Labrousse semble indiquer que la guerre à la drogue a quand même contribué à démanteler les grandes organisations criminelles. Cependant, cet éclatement a donné naissance à un foisonnement de petites et moyennes organisations, plus décentralisées, phénomène exacerbé par l'effondrement de l'Union Soviétique. La fin de l'affrontement des blocs par pays en voie de développement interposés conduit les factions, désormais sans puissants protecteurs, à s'investir dans des trafics divers dont la drogue est un des plus lucratifs. Ce trafic finance l'approvisionnement en armes dans les conflits régionaux. Dans le même temps, production et consommation explosent dans les pays en développement au cours des années 90.

Recomposition du trafic local

Cet explosion du trafic a été également illustrée par H. Koutouzis à propos de la cocaïne qui arrive massivemment en Europe mais dont la consommation échappe à tout tableau précis. Le crack est la seule trace visible de cette consommation de cocaïne en Europe. Il ne représenterait qu'une part infinitésimale (1 %) de cette consommation, confirmant que l'appareil statistique reste dirigé vers les couches les plus vulnérables des consommateurs de substances illicites.

Entre le consommateur qui in fine paye au prix fort et le crime organisé à l'échelle internationale existe l'échelon du trafic local, suspecté de fournir l'économie souterraine des quartiers difficiles. C'est cette hypothèse qui a été à l'origine de l'étude rapportée par M. Schiray dans six quartiers de diverses agglomérations françaises.

L'étude a montré que l'économie souterraine de la drogue est un phénomène économiquement limité : il existe une certaine spécialisation par produit et par quartier, une tendance au rajeunissement avec l'implication de jeunes en situation précaire et une certaine professionnalisation au sens où cette activité est de moins en moins pratiquée par des consommateurs. Celle-ci repose sur des petits réseaux qui, contrairement à une idée reçue, ne sont pas des réseaux fondés sur une appartenance ethnique exclusive. Mais dès que l'on cherche à comprendre la connexion de ce niveau local avec le niveau supérieur, le fil se perd car on a affaire alors à une organisation beaucoup plus complexe, mieux structurée et donc très difficile d'accès à l'investigation des chercheurs.

Échec de la répression

Dans la plupart des pays, la drogue est l'objet d'une politique publique qui se donne pour finalité de réduire la demande en s'acharnant à faire baisser le nombre de consommateurs par la répression. Celle-ci est supposée rendre la vie difficile aux trafiquants, faire monter les prix et donc dissuader les consommateurs. Cependant, lorsque les prix augmentent pour les trafiquants, ceux-ci peuvent les répercuter sur les consommateurs qui vont alors augmenter leur délinquance pour se procurer des ressources au détriment de la collectivité.

Ce faisant, c'est la société qui paie le prix de la répression et permet ainsi aux trafiquants d'augmenter leurs tarifs. La réalité échappe pourtant à ce schéma, car les analyses américaines ont montré d'une part que le consommateur n'est sensible au prix que dans une certaine mesure, et d'autre part qu'en période de répression les prix ont baissé. En effet, le processus attendu ne fonctionne pas. Les trafiquants n'ont pas augmenté leurs prix afin de, nous dit Pierre Kopp, réduire l'attractivité de ce marché pour des nouveaux venus qui ne manqueraient pas d'y transférer leurs activités délictueuses si la rentabilité y paraissait élevée. Plutot que de jouer sur les prix, les trafiquants ont joué sur les quantités.

Réduire le coût social et humain de la toxicomanie

Or l'objectif d'une politique publique en la matière est de faire baisser le coût social de la drogue, c'est-à-dire ce qu'elle coûte à la société dans son ensemble - usagers inclus bien sûr - en termes de criminalité, de violence, de maladie et de mort ; en termes économiques aussi avec ce qu'on appelle les " externalités négatives ". Il importera alors de définir des politiques qui s'attachent à les réduire, c'est-à-dire à réduire les consommations les plus coûteuses ou les plus dangereuses pour le sujet lui-même ou pour la société. Beau programme sans doute, qui permet de réintroduire la réduction des risques par la noble fenêtre de l'intérêt général.

Cette séance unique avait quelque chose de salutaire en resituant la question de l'économie des drogues dans un cadre plus large, dans lequel le consommateur et les trafiquants, le trafic et l'économie du réseau local ou encore l'analyse des enjeux politiques, dans un monde engagé dans un remaniement profond des rapports de force, se trouvent reliés en une chaîne solidaire. Il reste pourtant bien des zones d'ombre sur le fonctionnement du marché.

Le retard français en matière de substitution a provoqué un changement très soudain de l'offre de produits créant, en quelque sorte, une situation expérimentale dont on attend avec impatience qu'économistes et sociologues nous livrent une lecture savante afin de comprendre si, oui ou non, notre politique publique a réellement réduit le coût social. Pour ce qui relève du coût sanitaire, le compte est déjà clair : les usagers de drogues vont mieux.


(1) Président : Éthan Nadelmann M. Koutouzis (France) : Le marché de la cocaïne en Europe M. Schiray (France) : L'évolution du trafic en banlieue parisienne A. Labrousse (France) : Le grand trafic international. P. Kopp (France) : Le coût des drogues en France C. H. de Choiseul Praslin (France) : Drogues, économie et répression.

Pour en savoir plus :

L'Economie de la drogue
par Pierre KOPP

Ed. La Découverte