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SWAPS nº 3

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Actualité internationale

Allemagne: la police, l'état et l'héroïne

par Jimmy Kempfer

" Les responsables de la police allemande demandent la distribution d'héroïne sous contrôle de l'Etat. " Voilàce que titrait à la une, le 27 janvier 1997, Der Spiegel,un grand hebdomadaire allemand connu pour son sérieux.
L'article de cette édition relatait la mort par overdose de cinq usagers de drogue à Brème, le 18 janvier dernier, en différents endroits de la ville et les réactions suscitées par ces évènements dramatiques.

Immédiatement après les faits, la police coordonnait unesérie d'actions visant à informer et prévenir les3000 usagers de drogues par voie IV de la ville. Des policiers sillonnèrentles " quartiers chauds " avec des hauts-parleurs, informant lestoxicomanes des overdoses en les incitant à la plus grande prudence.Des tracts furent distribués et le ministère de la santédu Land mit en place un service où il était possible pourles toxicomanes de faire analyser la drogue sans risques de poursuitesjudiciaires.

Le succès de ces mesures d'urgence fut total : les overdosess'arrêtèrent. L'article nous apprend que trois des cinq morts,dont deux sortaient d'une post-cure, avaient consommé une héroïnepure à 60 % (contre 10 à 20 % habituellement), ce qui permetd'avancer que si les usagers avaient pu estimer la qualité de ladrogue, les overdoses auraient pu être évitées. Deuxautres avaient consommé d'importantes quantités de médicamentset d'alcool (pratique habituelle pour augmenter les effets d'une droguede qualité médiocre).

Un débat national

Comme le rapporte l'article du Spiegel, ces évènementsont suscité une réaction sans précédent enAllemagne. Les préfets de police de dix des douze plus grandes villesdu pays demandèrent la mise en place de la prescription médicaliséed'héroïne constatant que " la répression a ététotalement contre-productive " et que celle-ci " enfonceles usagers dans la marginalité en renforçant et en enrichissantla criminalité organisée ".

Leur déclaration se poursuivait par les constats suivants : "Les décès liés à la drogue sont essentiellementdus aux risques incalculables du marché noir et au désespoirdes toxicomanes. Les conditions de vie que mènent les usagers, confinésdans la clandestinité, et les produits de coupage sont bien plusnocifs que l'héroïne. " Le responsable de la policede Hambourg déclarait quant à lui : " Tendons lamain aux usagers lourdement dépendants. Sortons-les de la clandestinitéen leur permettant d'accéder, sous contrôle, à l'héroïne.Cela réduira les risques pour eux et soulagera la sociétéd'un poids énorme. Cela n'est pas une capitulation mais au contrairela seule façon de gagner contre la mafia. Enlevons-lui sa clientèle.Cassons le marché noir ! "

L'Etat allemand, toujours d'après le Spiegel, investitchaque année plus de 40 milliards de francs dans la lutte contrela drogue, une bonne partie des forces de l'ordre est mobilisée,la sécurité publique est compromise en de nombreux endroitset les mafias prospèrent, alors que si l'héroïne étaitdistribuée par l'Etat, avec de strictes conditions d'accèset de contrôle, le prix du gramme ne dépasserait pas vingtfrancs. Le principe d'un accès contrôlé à certainesdrogues pour les toxicomanes lourds revient régulièrementsur le devant de la scène en Allemagne et les arguments des tenantsde cette alternative s'imposent de plus en plus. Hambourg, Francfort etd'autres villes ont fait des demandes de programmes expérimentauxde distribution d'héroïne.

A Bonn, le Conseil constitutionnel veut faire passer un projet dansce sens et la balle est pour l'instant dans le camp du parlement.

Cela dit, le combat semble encore loin d'être gagné. M.Dybovsky, responsable de la police du Land de Hesse et membre de la CDU,parti du chancelier Kohl, explique, toujours dans l'article du Spiegel,que ses amis politiques ont une approche trop électoraliste et conclut: " La grande criminalité organisée est prêteà tout pour que les choses restent en l'état, afin de continuerà prospérer. "

Depuis janvier, toutefois, la coalition des chefs de police favorablesà la distribution contrôlée d'héroïne s'estrenforcée et une délégation de leurs représentantsse rendra au parlement européen en juin pour y faire valoir leursarguments. Affaire à suivre...