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SWAPS nº 39

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Décret sur la réduction des Risques

"Satisfaits, mais..."

Propos recueillis par Lydie Desplanques

La réduction des risques (RdR) est enfin officiellement reconnue par la loi. Le décret du 14 avril 2005 approuve le référentiel national des actions de RdR en direction des usagers de drogue. Nous avons demandé à Dider Jayle, président de la Mildt, de revenir sur les motivations et les engagements de ce texte, et à Valère Rogissart, président de l'Association française pour la réduction des risques (AFR) et responsable de la mission rave de Médecins du monde, de réagir à cette "légalisation", mais aussi à l'interdiction du "testing".

Swaps : Globalement, êtes-vous satisfait de ce texte de loi ?
Valère Rogissart : Nous sommes contents que ce texte existe, même s’il a quelques défauts. Il va permettre de donner un cadre à la réduction des risques. Nous aurons maintenant quelque chose de concret sur lequel s’appuyer envers certains interlocuteurs. Car on constate que peu de gens savent réellement ce qu’est la réduction des risques, quels sont ses fondements, ses acteurs, etc. Une fois que le décret Caarrud1 sera sorti, il y aura deux décrets qui décrivent ce que fait la réduction des risques et qui la fait. Cela inscrit dans la loi la réduction des risques de manière symbolique et réelle, et nous sommes d’autant plus satisfaits que la majorité du texte correspond, soit à ce qui se passe dans le réel, soit à des problèmes que nous avons pu soulever.
On se retrouve par exemple tout à fait dans les objectifs de la réduction des risques: c’est bien le travail avec les usagers sur les problèmes d’usages et non pas sur de la prévention primaire. Quant aux modalités d’intervention, c’est pareil : c’est assez complet et pour autant pas complètement fermé.
Ce texte répond à un certain nombre de problèmes que l’on pouvait avoir, notamment la phrase "les acteurs, professionnels de santé ou du travail social ou membres d’associations, comme les personnes auxquelles s’adressent ces activités doivent être protégés des incriminations d’usage ou d’incitation à l’usage au cours de ces interventions". Pour nous, c’est un élément très important. D’une certaine façon, c’est l’amendement Priez2. D’emblée il y a là quelque chose qui protège les usagers et les acteurs.

Que vous inspire la forme adoptée ?
Nous avons été surpris par la longueur du texte : il est assez précis. Espérons que ça ne va pas fermer les choses car on peut s’attendre à des évolutions tant dans les méthodes que dans les problématiques.
Le référentiel est assez fidèle à ce que nous avions déjà entendu dans une réunion organisée à la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et toxicomanies (Mildt) qui nous avait permis d’avoir une première lecture et de faire savoir nos impressions. Une grande partie de ce qu’on avait souligné est présent dans le texte. C’est déjà pas mal !
En revanche, il y a deux passages problématiques : celui qui interdit l’analyse des produits sur site au réactif de Marquis (le "testing")3 et cette petite phrase à propos des usagers de drogue qui participent aux interventions : "Lorsque des usagers de drogue participent aux interventions de réduction des risques comme animateurs de prévention, ils s’interdisent de consommer des stupéfiants illicites pendant ces activités." Pour nous, cette question ne relève pas du cadre d’un décret mais d’un cadre comme le règlement intérieur ou tout simplement du code du travail quand les personnes sont salariées. Ce pointage des usagers de drogue était-il utile dans ce texte ? Je n’en suis pas sûr.

En quoi l’interdiction du "testing" est-elle problématique ?
C’est un peu fort de café que cette interdiction déboule dans un décret "référentiel réduction des risques" sans qu’il y ait eu de réelles discussions sur ce point. Médecins du monde a envoyé un certain nombre de dossiers argumentant sur le testing, et n’a pas du tout été convié à discuter de ce point. On a l’impression d’une décision prise sans concertation et de façon unilatérale, sans argument très sérieux.
Le "réactif de Marquis", utilisé pour tester les produits, n’a pas la prétention d’identifier la totalité des substances, c’est surtout un outil de contact assez irremplaçable. L’argument scientifique ne tient qu’à moitié dans la mesure où ce n’est pas la raison prioritaire pour l’utilisation du réactif de Marquis. Nous avons toujours été clairs sur ce que cela signifiait. Cela nous permettait d’appuyer un premier niveau de perception du risque liée à la nature connue ou inconnue du produit.

Comment interprétez-vous cette interdiction ?
La question du testing a été tranchée par des personnes qui n’ont probablement pas totalement soupesé les tenants et les aboutissants. Peut-être aussi y a-t-il eu des pressions puisque le testing a très mauvaise presse, comme l’échange de seringues il y a quinze ans. A cette époque, l’outil de contact privilégié avec les usagers c’était la seringue. Aujourd’hui, l’outil de contact privilégié avec les usagers de drogues de synthèse c’est le réactif de Marquis. Evidemment, on n’est pas dans la même pression de l’épidémie. A l’époque il y avait le sida qui a obligé à dépasser les considérations morales et un certain nombre de résistances. Là, heureusement pour eux, les teufeurs ne meurent pas en masse avec les drogues de synthèse. Du coup les outils qui permettent de réduire les risques sont moins vécus comme urgentissimes. On pourrait se demander pourquoi il faut attendre qu’il y ait urgence pour trouver des mesures intelligentes en matière de drogue. On peut aussi travailler en dehors des contextes d’urgence, en dehors des contextes d’épidémie. On a besoin d’utiliser des outils qui permettent d’avoir un vrai dialogue avec les usagers. C’est le point principal et on a pu montrer que le testing avait un vrai impact à plusieurs reprises.
La question est discutable, mais encore faut-il en discuter et non botter en touche. Mais on y reviendra. Nous allons favoriser l’organisation prochaine d’une rencontre de toutes les associations concernées par cette question pour prendre position et demander un amendement pour cette partie du texte, qui nous paraît complètement has been. C’est finalement la trace qu’il y a quelque chose qui n’a pas été compris sur ce qu’est la réduction des risques et sur ce qu’était la pratique du contrôle des produits.

D’autres regrets ?
Il y a des petites contradictions en ce qui concerne la question de l’information sur les risques associés à l’usage de drogue et leur prévention. Il est dit au chapitre IV que les codes culturels des usagers peuvent être utilisés, par exemple dans les flyers, mais uniquement "pour décrire les comportements, gestes et procédures de prévention, les risques des produits ou de leurs associations", et non pas les effets recherchés. Or la suite du texte montre qu’il est impossible de ne pas évoquer les effets recherchés. Par exemple, un certain nombre de modes d’administration correspondent à des effets recherchés ; difficile donc de ne pas en parler ! Il est aussi écrit que l’information peut porter sur "les délais d’apparition des signes après la consommation". Comment parler des délais d’apparition sans parler de l’effet des drogues ?
Pour nous, il n’a jamais été question de faire l’apologie des drogues. Simplement, il nous a toujours paru utile de pouvoir parler à la fois des effets recherchés et des risques, puisque les deux sont liées. On ne peut pas nier la notion de plaisir recherché par les personnes qui prennent des produits.



1 - Centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogue
2 - Voir "La réduction relaxée", Swaps n° 38.
3- "L’analyse des produits sur site, permettant uniquement de prédire si la substance recherchée est présente ou non, sans permettre une identification des substances entrant dans la composition des comprimés (notamment réaction colorimétrique de type Marquis), n’est pas autorisée."
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