SantéRéduction des Risques Usages de Drogues |

Les mains brûlées, coupées par la préparation du kiff pour fumer le crack, les pieds abîmés par les heures de marche et le mode de vie d'un sdf… Outre les pathologies lourdes, les crackers connaissent de nombreux problèmes liés l'usage même du crack. Alberto Torres, coordinateur du programme d'échange de seringues Step1 de l'association Ego, nous expose sa démarche de soins.
Swaps : Quelles sont les pathologies spécifiques à lusage du crack ?
Alberto Torres : Il existe de nombreux problèmes liés à la consommation de crack : troubles psychiatriques, perte de poids, problèmes pulmonaires et dentaires... Cependant, la peau, les pieds et les mains sont touchées de manière spécifique.
Pour les mains, on constate généralement des coupures, des brûlures, des crevasses, des callosités ou des dessèchements. Pour préparer le "kiff", les usagers utilisent un doseur à pastis en guise de pipe. Ils fabriquent dabord un filtre avec un fil électrique dénudé qui est roulé puis chauffé. Coupures et brûlures sont alors courantes. Il faut ensuite découper au cutter un morceau de "galette" (dose de crack) pour obtenir un "caillou", nouvelle source potentielle de blessures. Pour chauffer ce morceau, il faut frotter la molette du briquet de nombreuses fois, ce qui entraîne à nouveau des brûlures et des inflammations allant jusquà lampoule. Sans parler du "syndrome de la poule"2.
Pour les pieds, on constate des durillons, des dessèchements et des mycoses. Ces troubles sont directement liés au mode de vie des crackers : ils marchent beaucoup et nont pas souvent accès aux commodités de base : difficile de se laver et de se changer régulièrement. Le mal aux pieds et le mal de dos qui laccompagne parfois peuvent devenir de véritables handicaps.Doù lidée dun atelier de soins des pieds et des mains.
Il sest révélé encore plus riche que je ne limaginais. Au-delà dapporter une réponse très concrète à ces pathologies auxquelles personne ne prétait attention, il permet de renouer des liens. Il est extraordinaire de voir certains usagers, vivant dans un grand isolement et dont la vie ne tourne quautour du produit, sarrêter une heure pour quon prenne soin deux et en profiter pour parler. Il ny a jamais de violence ni dinsultes. Soccuper des pieds permet à lusager de se recentrer sur lui-même, de reprendre conscience de son corps. Le but, cest de donner à ces personnes, qui souffrent dune exclusion très forte, des conditions de vie décentes. Jentends souvent "ça va être ingérable". Mais lexpérience démontre le contraire. Je condamne les systèmes qui excluent les gens : on exclut la violence, pas les usagers. Et lécoute est primordiale.Quelles sont vos autres activités ?
Nous proposons plusieurs ateliers (aide juridique, soins de peau) pour favoriser le dialogue et la réinsertion. Latelier informatique peut servir à écrire un CV, à rechercher un emploi. Surtout, il encourage lexpression. Chacun a un talent à mettre en valeur. Certains écrivent des sketches ou de la poésie, dautres dessinent ; un film sur le crack tiré dun scénario écrit à latelier est en projet. Nous tenons aussi un recueil de "phrases du jour" saisies au fil des permanences. Cest une autre manière dalimenter les relations, comme les réunions dusagers, espaces de parole sur la vie quotidienne ou sur des thèmes liés à la prévention.Où en est le "kit-base"3 ?
Le kit-base est né de discussions avec les usagers, et il évolue encore en fonction des retours. Nous souhaitons dailleurs y intégrer en septembre un nouveau filtre constitué dun fil électrique en cuivre roulé en boule, qui permettra de réduire les blessures des mains et déviter lutilisation de cendres associée aux filtres en papier alu.
Cest aussi un outil de contact privilégié, qui nous a permis de rentrer en contact avec des gens totalement désocialisés et dans un état de santé très mauvais. Le kit est maintenant distribué par dautres associations, et demandé dans plusieurs pays. Pourtant, à ce jour, il nest toujours pas validé et nous avons de grandes difficultés à le faire financer.
1 - Step
56, boulevard de la Chapelle, 75018 Paris
Tél. : 01 42 64 23 21
2 - Après avoir fumé, un usager peut être persuadé de voir des miettes de crack sur le sol, et passer des heures, penché par terre, à scruter puis ramasser le moindre caillou blanchâtre avec des doigts déjà abîmés, ce qui augmente les risques infectieux.
3 - Le kit-base contient le nécessaire à la consommation du crack : un doseur à pastis servant de pipe, des embouts en plastique pour ne pas se brûler les lèvres et éviter les risques liés aux échanges (en cas de partage du doseur), des tampons alcoolisés pour se désinfecter les mains, des crèmes cicatrisantes, un préservatif... (lire Swaps n° 37)