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SWAPS nº 39

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Dossier Crack

"L'écoute est primordiale"

par Mustapha Benslimane et Philippe Périn

Les mains brûlées, coupées par la préparation du kiff pour fumer le crack, les pieds abîmés par les heures de marche et le mode de vie d'un sdf… Outre les pathologies lourdes, les crackers connaissent de nombreux problèmes liés l'usage même du crack. Alberto Torres, coordinateur du programme d'échange de seringues Step1 de l'association Ego, nous expose sa démarche de soins.

Swaps : Quelles sont les pathologies spécifiques à l’usage du crack ?
Alberto Torres : Il existe de nombreux problèmes liés à la consommation de crack : troubles psychiatriques, perte de poids, problèmes pulmonaires et dentaires... Cependant, la peau, les pieds et les mains sont touchées de manière spécifique.
Pour les mains, on constate généralement des coupures, des brûlures, des crevasses, des callosités ou des dessèchements. Pour préparer le "kiff", les usagers utilisent un doseur à pastis en guise de pipe. Ils fabriquent d’abord un filtre avec un fil électrique dénudé qui est roulé puis chauffé. Coupures et brûlures sont alors courantes. Il faut ensuite découper au cutter un morceau de "galette" (dose de crack) pour obtenir un "caillou", nouvelle source potentielle de blessures. Pour chauffer ce morceau, il faut frotter la molette du briquet de nombreuses fois, ce qui entraîne à nouveau des brûlures et des inflammations allant jusqu’à l’ampoule. Sans parler du "syndrome de la poule"2.
Pour les pieds, on constate des durillons, des dessèchements et des mycoses. Ces troubles sont directement liés au mode de vie des crackers : ils marchent beaucoup et n’ont pas souvent accès aux commodités de base : difficile de se laver et de se changer régulièrement. Le mal aux pieds et le mal de dos qui l’accompagne parfois peuvent devenir de véritables handicaps.

D’où l’idée d’un atelier de soins des pieds et des mains.
Il s’est révélé encore plus riche que je ne l’imaginais. Au-delà d’apporter une réponse très concrète à ces pathologies auxquelles personne ne prétait attention, il permet de renouer des liens. Il est extraordinaire de voir certains usagers, vivant dans un grand isolement et dont la vie ne tourne qu’autour du produit, s’arrêter une heure pour qu’on prenne soin d’eux et en profiter pour parler. Il n’y a jamais de violence ni d’insultes. S’occuper des pieds permet à l’usager de se recentrer sur lui-même, de reprendre conscience de son corps. Le but, c’est de donner à ces personnes, qui souffrent d’une exclusion très forte, des conditions de vie décentes. J’entends souvent "ça va être ingérable". Mais l’expérience démontre le contraire. Je condamne les systèmes qui excluent les gens : on exclut la violence, pas les usagers. Et l’écoute est primordiale.

Quelles sont vos autres activités ?
Nous proposons plusieurs ateliers (aide juridique, soins de peau) pour favoriser le dialogue et la réinsertion. L’atelier informatique peut servir à écrire un CV, à rechercher un emploi. Surtout, il encourage l’expression. Chacun a un talent à mettre en valeur. Certains écrivent des sketches ou de la poésie, d’autres dessinent ; un film sur le crack tiré d’un scénario écrit à l’atelier est en projet. Nous tenons aussi un recueil de "phrases du jour" saisies au fil des permanences. C’est une autre manière d’alimenter les relations, comme les réunions d’usagers, espaces de parole sur la vie quotidienne ou sur des thèmes liés à la prévention.

Où en est le "kit-base"3 ?
Le kit-base est né de discussions avec les usagers, et il évolue encore en fonction des retours. Nous souhaitons d’ailleurs y intégrer en septembre un nouveau filtre constitué d’un fil électrique en cuivre roulé en boule, qui permettra de réduire les blessures des mains et d’éviter l’utilisation de cendres associée aux filtres en papier alu.
C’est aussi un outil de contact privilégié, qui nous a permis de rentrer en contact avec des gens totalement désocialisés et dans un état de santé très mauvais. Le kit est maintenant distribué par d’autres associations, et demandé dans plusieurs pays. Pourtant, à ce jour, il n’est toujours pas validé et nous avons de grandes difficultés à le faire financer.



1 - Step
56, boulevard de la Chapelle, 75018 Paris
Tél. : 01 42 64 23 21
2 - Après avoir fumé, un usager peut être persuadé de voir des miettes de crack sur le sol, et passer des heures, penché par terre, à scruter puis ramasser le moindre caillou blanchâtre avec des doigts déjà abîmés, ce qui augmente les risques infectieux.
3 - Le kit-base contient le nécessaire à la consommation du crack : un doseur à pastis servant de pipe, des embouts en plastique pour ne pas se brûler les lèvres et éviter les risques liés aux échanges (en cas de partage du doseur), des tampons alcoolisés pour se désinfecter les mains, des crèmes cicatrisantes, un préservatif... (lire Swaps n° 37)